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« En Wallonie, comme partout dans le monde, le stress hydrique est surtout lié à la mauvaise gestion humaine de l’eau »

La SWDE compte 1 317 châteaux d’eau et réservoirs, dont celui de Quievrain en service depuis deux ans. Un château d’eau remplit une double fonction : constituer une réserve d’eau pour toute la population qu’il alimente et livrer l’eau à une pression correcte. | © Roger Job

Environnement & Animaux

Après les inondations cataclysmiques de cet été, beaucoup de Wallons associent l’eau à l’idée de mort et de dévastation. On finirait presque par oublier qu’elle est avant tout source de vie. On peut même parler de magie de l’eau. Cette magie tient d’abord à son cycle naturel, mais elle opère également tout au long du parcours qu’elle emprunte à travers la Wallonie, depuis son captage jusqu’au robinet. Entre ces deux extrémités, il existe tout un patrimoine infra-structurel remarquable, ainsi que de nombreux métiers méconnus pratiqués par les hommes et les femmes de la Société wallonne des eaux (SWDE).

 

Un entretien avec Frédéric Loore

Cédric Prévedello est conseiller scientifique chez Aquawal, l’Union professionnelle des opérateurs publics du cycle de l’eau en Wallonie. Son analyse des enjeux liés à l’eau au sud du pays ébranle les idées reçues.

Paris Match. Quels sont les principaux enjeux liés à la gestion présente et future de l’eau en Wallonie ?
Cédric Prévedello. Le premier auquel je songe, c’est le renouvellement des infrastructures. En raison de l’étalement urbain, le linéaire de conduites pour la distribution d’eau potable en Wallonie est très important. On parle de 40 000 kilomètres de canalisations pour couvrir la consommation de 3,6 millions d’habitants. Une distance équivalente au tour de la terre au niveau de l’Equateur. Et ce chiffre n’englobe pas les raccordements aux habitations, soit quelque 18 000 kilomètres de tuyauteries supplémentaires. Ces canalisations, dont les plus anciennes ont près de 150 ans, finissent forcément par atteindre la limite de leur durée de vie technique. Il est donc nécessaire de les changer. Du reste, le renouvellement du patrimoine concerne également le réseau d’égouttage, ainsi que les stations d’épuration dans lesquelles des milliards ont été investis entre 1980 et 2000, mais dont la durée de vie est de l’ordre d’une vingtaine d’années. Leur remplacement progressif est aussi à l’ordre du jour. L’ensemble de ces remises en état s’avère extrêmement onéreux. En Wallonie, le renouvellement du réseau d’eau potable se fait au rythme de 0,4 % l’an. Ce n’est pas problématique en soi, on n’est pas obligé de renouveler à raison de 1,5 % annuellement, on peut temporiser, mais pas indéfiniment.

Peut-on chiffrer le coût exact ?
100 millions d’euros par an. Pris sur la facture d’eau puisque cet investissement n’est plus supporté par l’impôt comme cela a été le cas jusque dans les années 1980. Par conséquent, la facture d’eau a augmenté sur base du principe du coût-vérité à l’assainissement. En 2005, on payait 2,50 euros le m3, aujourd’hui on le paie 5,50 euros. Ça ne signifie pas que l’eau est chère. En moyenne, pour un ménage, la facture mensuelle est de l’ordre de 30 euros. Ça reste encore accessible. Néanmoins, beaucoup de personnes ne parviennent plus à la payer. C’est tout le problème de la précarité hydrique. Il y a donc une volonté politique de ne plus augmenter le prix de l’eau. Très bien, mais dès lors que l’impôt ne supporte plus le coût du renouvellement des infrastructures, il va falloir trouver une alternative. Pour l’heure, le choix est fait de différer l’investissement, mais on ne pourra pas repousser les échéances continuellement.

Quid des enjeux environnementaux ?
L’Union européenne a édicté une directive-cadre sur l’eau, au terme de laquelle, pour 2027 au plus tard, les Etats membres doivent rendre leurs eaux souterraines et de surface parfaitement qualitatives. A cette date, tout doit être mis en œuvre pour que les eaux usées soient entièrement épurées. Ce qui implique des efforts du monde agricole et de l’industrie, qui en ont déjà fait beaucoup, mais il reste de la marge. Cela suppose également, j’y reviens, de consentir des investissements dans la construction, l’amélioration et le renouvellement des stations d’épuration. A ceci s’ajoutent les défis en matière de transition énergétique auxquels n’échappe pas le secteur de l’eau. Ça concerne les polluants émergents de manière générale, c’est-à-dire les résidus médicamenteux, les perturbateurs endocriniens et les pesticides qui peuvent se retrouver dans les eaux de surface. L’UE nous invite en outre à plancher sur des circuits d’économie circulaire, par le biais de la réutilisation des eaux usées épurées ou, dans le domaine de l’assainissement, via la récupération de chaleur par exemple, ou de certaines matières comme le phosphore dans les boues d’épuration.

 

Au pied du Beffroi de Mons se cachent depuis 150 ans deux réservoirs d’eau de 3 000 m³ qui alimentent la cité du Doudou. Ce patrimoine exceptionnel a fait l’objet d’une rénovation qui a mis en évidence des fissures
et un risque d’effondrement. Les réservoirs ont été vidés, nettoyés, asséchés et colmatés. ©Roger Job

Pour relever tous ces défis, les pouvoirs publics vont devoir consentir à des investissements colossaux. Y a-t-il des velléités de privatiser le secteur de l’eau ?
Ce n’est pas du tout la volonté de la Région wallonne et ce n’est au demeurant pas une piste de solution pour l’avenir. Même si la Région décidait de privatiser le service, elle ne ferait aucune économie budgétaire. Elle pourrait vendre l’outil et se faire du cash, mais elle le paierait par la suite. Parce que, on l’a vu en France, les sociétés privées ne s’intéressent qu’à ce qui est rentable. Or, dans le secteur de l’eau, seules les villes sont rentables, car on y consomme beaucoup d’eau pour relativement peu d’infrastructures. C’est tout l’inverse dans les zones rurales, particulièrement en Wallonie et, au final, ce sont les communes qui doivent assurer le service.

C’est un peu la quadrature du cercle à vous entendre. Comment en sortir ?
Le tableau que je dresse peut sembler noir, mais le secteur a la volonté de trouver de nouvelles pistes de financement. On va y arriver d’une manière ou d’une autre. Cependant, il faut tout faire pour ne pas augmenter le prix de l’eau au-delà de l’inflation. Ce doit être un objectif prioritaire parce qu’il existe une forte résistance sociétale légitime et qu’on doit tenir compte de la précarité hydrique. Pour le reste, il faut faire preuve de créativité et ne pas vouloir tout mener de front. Il revient au gouvernement de définir des priorités en matière d’investissement, ce n’est pas aux distributeurs ni aux opérateurs que cela appartient. On doit aussi considérer que certains investissements peuvent être rentables à terme. Dans le domaine de la transition énergétique ou de la digitalisation par exemple. L’économie circulaire dont j’ai parlé peut également constituer une nouvelle source de recettes. En parallèle, il faut adapter la réglementation applicable à l’aménagement du territoire. On ne peut pas continuer à étendre les infrastructures. Tirer des canalisations dans les zones périurbaines pour alimenter des complexes d’appartements ou des quatre façades installés dans des soi-disant éco-quartiers pour, in fine, ne consommer l’eau de distribution que lorsque les citernes d’eau de pluie sont vides, c’est un non-sens. Une collectivité a des droits, mais elle a aussi des devoirs. Lorsqu’on fait le choix de s’éloigner des centres urbains, il faut accepter d’en payer le prix. Aquawal plaide donc pour que l’extension de réseau au bénéfice de ceux qui contribuent à l’étalement urbain soit pour partie pris en charge par eux. Bref, il faut se donner les moyens de lutter contre la bétonisation des surfaces qui favorise non seulement le ruissellement, mais complique aussi la recharge des nappes aquifères.

Nous sortons d’un été particulièrement pluvieux. Néanmoins, les climatologues prévoient des sécheresses à l’avenir. Pourrait-on un jour manquer d’eau en Wallonie ?
Le sud du pays a globalement de quoi voir venir, sachant qu’il ne consomme que 5 % de la recharge annuelle en eau douce. Soit 1/20e de la quantité renouvelée chaque année. Or, l’Agence européenne pour l’environnement situe le niveau de stress hydrique, celui donc qui correspond aux prélèvements d’eau douce en proportion des ressources disponibles, à hauteur de 30 %. Vous voyez qu’on dispose d’une marge très confortable, justement parce qu’on ne manque pas d’eau en Wallonie. Ceci étant, en période de forte sécheresse, certaines régions peuvent être privées de ressources. Ça s’est d’ailleurs déjà produit ces dernières années. C’est lié à la capacité de restitution des aquifères. De ce point de vue, les massifs schisto-glaiseux ardennais ne sont pas de bons aquifères. Des situations de pénurie localisée sont dès lors possibles. Toutefois, on dispose des infrastructures nécessaires pour pallier ce déficit naturel. Grâce, notamment, aux barrages d’Eupen et de la Gileppe qui possèdent des réserves considérables depuis lesquelles on peut effectuer des adductions d’eau vers les zones moins bien pourvues. L’interconnexion des réseaux communaux de distribution peut également offrir des solutions.

 

Le barrage de Nisramont est l’une des quatre grandes réserves d’eau de la SWDE. Il mesure 116 mètres de long pour une hauteur de 16 mètres.  ©Roger Job

Sera-ce suffisant face à l’augmentation annoncée de la fréquence des extrêmes climatiques ?
Pour la Wallonie, le GIEC prévoit des précipitations globalement stables sur l’année, une plus grande pluviosité en hiver et des épisodes de sécheresse plus récurrents l’été. Dans la perspective du changement climatique, la SWDE a demandé à l’UMons de réaliser des modélisations des principales masses d’eau souterraines. L’étude montre que le risque de diminution de l’aquifère est très faible, en tout cas bien en deçà du niveau nécessaire à la production d’eau potable. Maintenant, si jamais il devait moins pleuvoir pendant la saison hivernale contrairement aux prévisions, on ferait alors face à un problème de recharge des aquifères. Car ils se rechargent exclusivement l’hiver et nous vivons sur le stock à partir du printemps. Comme la température moyenne va augmenter, l’évapotranspiration va croître elle aussi. En conséquence, la période de recharge des nappes va se réduire et, s’il devait arriver qu’il ne pleuve pas assez durant ce laps de temps, l’approvisionnement en eau s’en ressentirait fatalement. Mais rien d’ingérable encore une fois, car nous disposons d’une ressource très abondante. Songez que l’eau prélevée aujourd’hui en Wallonie couvre l’ensemble des besoins et qu’au surplus elle est exportée à 40 % vers Bruxelles et la Flandre.

Votre discours rassurant tranche avec celui plus alarmiste de ceux qui martèlent qu’il faut réduire à tout prix notre consommation d’eau.
Oui, installer des citernes d’eau de pluie, fermer le robinet quand on se brosse les dents, etc. C’est un discours sympa et dans l’air du temps. Il émane de citoyens ou d’élus sans doute bien intentionnés, mais qui méconnaissent le sujet. Certes, ces petits gestes, il faut les faire, bien entendu, mais les véritables enjeux pour demain sont beaucoup plus globaux. C’est faire en sorte que toute la population puisse payer sa facture d’eau potable et qu’elle ait accès partout à une eau de qualité débarrassée des micropolluants. Les challenges pour le secteur de l’eau, c’est la neutralité carbone, les problématiques d’aménagement du territoire, les défis de la transition dans les secteurs agricoles et industriels. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’en Wallonie comme à peu près partout dans le monde, le stress hydrique est moins lié aux fluctuations du climat qu’à la mauvaise gestion humaine du cycle de l’eau.
Le barrage de Nisramont est l’une des quatre grandes réserves d’eau de la SWDE. Il mesure 116 mètres de long pour une hauteur de 16 mètres. Le lac de retenue contient 3 millions de mètres cubes.

 

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