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Priez pour l’Amazonie : le poumon vert de la planète part en fumée

Luiz Inácio Lula da Silva, ancien président du Brésil de 2003 à 2010 et candidat à l’élection présidentielle de 2022, avec la princesse Esmeralda. « Nous devons convaincre l’humanité qu’elle est responsable de sa survie sur Terre. » | © DR

Environnement & Animaux

La princesse Esmeralda de Belgique a rencontré la légende Raoni et l’ex-président brésilien Lula.


Esmeralda de Belgique

L’Amazonie est en feu, une fois de plus. Les peuples autochtones, gardiens de la forêt, sont plus que jamais menacés par les mineurs, bûcherons, orpailleurs et fermiers qui envahissent leurs terres. Ils sont victimes de violence et assassinés, comme ceux qui les défendent. Le journaliste britannique Dom Phillips et l’expert brésilien des indigènes Bruno Pereira l’ont payé de leurs vies.

Alors que va se jouer en octobre une élection présidentielle sous haute tension, la princesse Esmeralda de Belgique, journaliste, est allée tourner un documentaire au Brésil en compagnie de l’ONG Planète Amazone. Elle s’est rendue au Mato Grosso, dans le village de Metuktire au Xingu, pour rencontrer le plus légendaire des leaders, le cacique Raoni, qui se bat depuis plus de soixante ans pour les droits et la démarcation des terres de toutes les communautés indigènes. Il lui a donné une lettre à remettre au candidat Lula avec ses demandes au cas où celui-ci serait élu.

La princesse Esmeralda de Belgique avec Raoni, la figure légendaire de la lutte pour la préservation de la culture indigène. ©DR

Esmeralda de Belgique. M. le Président, durant vos mandats, le taux de déforestation a beaucoup diminué. Mais depuis les premiers mois de cette année 2022, il a à nouveau atteint un chiffre record. La crise climatique et la perte de biodiversité sont maintenant des enjeux majeurs. Comment comptez-vous mener ce combat si vous êtes élu ?
Luiz Inácio Lula da Silva. Quand nous sommes arrivés à la présidence en 2003, le taux de déboisement au Brésil était important. Ce n’est qu’en 2005 que nous avons réussi à amorcer une diminution, en créant des mécanismes pour empêcher ce phénomène. Nos gouvernements sont parvenus au taux le plus bas de déforestation de l’histoire de ce pays. Ou, plus précisément, depuis le début des études sur le déboisement au Brésil. Cela faisait suite à un engagement pris par notre pays à Copenhague lors de la COP15 : réduire le déboisement de 80 % et les émissions de gaz à effet de serre d’environ 40 %. Nous atteignions ainsi les objectifs annoncés. Nous avons démontré que lorsqu’un gouvernement le veut, l’État assume ses engagements politiques et réalise ses priorités. Aujourd’hui, nous devons tous aborder la question des changements climatiques de façon très sérieuse. Ce n’est pas seulement un problème de scientifiques, une affaire d’intellectuels ou de visionnaires, c’est une réalité qui concerne toute la planète. Le non-respect de cette question environnementale entraîne des changements climatiques nuisibles. Nous devons convaincre l’humanité qu’elle est responsable de sa survie sur Terre.

Vous avez annoncé à Brasilia, lors du campement de Terra Livre, que vous désiriez créer un ministère des Questions indigènes. Qu’est-ce qui vous a motivé à lancer cette idée, et quelles seraient ses priorités ?
Tout simplement, personne ne connaît les problèmes indigènes mieux que les indigènes eux-mêmes. Et personne n’est inférieur à personne. Nous devons comprendre la nécessité d’éduquer la société brésilienne pour qu’elle ne considère pas les indigènes comme des ennemis, des gens qui abusent. Les indigènes possédaient tout le territoire brésilien avant l’arrivée ici des Portugais. Ce qu’ils veulent aujourd’hui, c’est vivre dignement leur culture.

« Je me suis fait beaucoup d’ennemis parmi les agriculteurs et les riziculteurs, mais se battre pour garantir le droit à la dignité humaine vaut la peine. »

Quel est le rôle de l’État brésilien ?
Nous devons garantir la démarcation de toutes les terres indigènes pour que leurs habitants puissent vivre dans le respect de leurs coutumes, construire leur société, survivre et travailler comme ils le jugent bon. S’ils souhaitent avoir accès à la technologie, par exemple, le gouvernement doit les y aider. Une chose doit rester bien claire : nous n’allons plus autoriser l’orpaillage sur les terres indigènes, nous n’allons plus permettre l’abattage d’arbres sur leurs terres. Ce pays doit respecter le droit des peuples originaires. Voilà pourquoi je vais créer non seulement un ministère, mais aussi rétablir les instances, les institutions qui traitaient ces questions et qui ont été démantelées par l’actuel gouvernement. Je prends cet engagement, car je suis écœuré de voir des populations assassinées ou expulsées. Je me suis beaucoup battu pour que nous légalisions le territoire de Raposa Serra do Sol. À cause de cela, je me suis fait beaucoup d’ennemis parmi les agriculteurs et les riziculteurs. Mais, pour garantir le droit à la dignité humaine, cela en vaut la peine. La dignité des peuples indigènes mérite d’être respectée.

La Constitution de 1988 a été saluée dans le monde entier parce que le Brésil y reconnaissait les droits des peuples indigènes et la nécessité de démarquer leurs terres. Comment expliquez-vous qu’aucun président n’ait réussi à terminer ce processus ?
Ce n’est pas facile, car cela suppose toute une étude anthropologique préalable pour garantir que cette terre est bien indigène. Nous devons respecter les lois que nous avons nous-mêmes créées. À maintes reprises, au Brésil, la Constitution n’a pas été respectée en raison de la forte pression économique exercée par des personnes attirées par l’or, le pétrole, les minerais. Les régions détenues par les indigènes recèlent de nombreux gisements qui n’ont jamais été exploités. Nous devons donc résister à la pression du pouvoir économique, de l’agroindustrie, des exploitants forestiers, et garantir que la police et l’État protègent les populations indigènes. Je ne peux affirmer qu’une chose, en toute sincérité et suite à mon expérience de huit ans au gouvernement : nous avons fait beaucoup de progrès, mais il reste énormément à accomplir. Nous avons légalisé de nombreuses terres indigènes, nous avons conclu de nombreux partenariats pour élaborer diverses politiques conjointement avec ces peuples. Cependant, nous sommes conscients que tout ce que nous avons réalisé est bien peu comparé aux nécessités. Mais nous allons persévérer.

 

La popularité retrouvée de « Lula » après plusieurs épreuves : un cancer, la mort de son épouse et la prison. En médaillon : le président populiste et proche de Donald Trump, Jair Bolsonaro. ©DR

Je rentre d’un voyage dans le Mato Grosso, où j’ai pu constater que les frontières des territoires indigènes ne sont plus visibles et que cela favorise les invasions. Le cacique Raoni, qui se bat depuis soixante ans pour protéger la forêt, attend un geste fort dès votre investiture. De la même manière que le président Bolsonaro a promulgué un décret pour affaiblir la Funai (la Fondation nationale de l’Indien, créée pour protéger leur mode de vie, leurs terres et leurs droits, NDLR), Raoni souhaiterait que votre priorité soit le parachèvement de la démarcation des terres indigènes et que vous renforciez la Funai en nommant à sa tête un indigène, ce qui serait historique. Quelle est votre réaction ?
Je souhaite non seulement réactiver la Funai, mais aussi obtenir une plus grande participation des indigènes à l’exécution de la politique de celle-ci. On ne peut pas partir de la supposition que quelqu’un qui n’est pas indigène est plus intelligent qu’un indigène ! Grâce aux quotas, nous sommes parvenus à ce que de nombreux autochtones puissent obtenir un diplôme universitaire. Il y a beaucoup de gens capables à la Funai. J’avais créé le secrétariat à la Santé indigène, qui s’occupait des problèmes spécifiques de ces populations. Il a été supprimé (par le gouvernement actuel, NDLR). Non seulement tout ce que nous avions créé sera rétabli, mais nous améliorerons ce que nous avions déjà accompli, avec la collaboration des indigènes. Nous allons réinitier les conférences nationales lancées au cours de mon premier mandat et en organiser une avec les peuples autochtones afin qu’ils puissent démocratiquement décider quel type de politique publique devrait être mise en œuvre pour eux.

Et vous seriez d’accord de nommer un indigène à la tête de la Funai ?
Bien sûr ! Pourquoi serait-ce impossible ? Si un métallurgiste sans diplôme universitaire est devenu président de la République (il parle de lui, NDLR), pourquoi un indien ne pourrait-il pas être président de la Funai ? De toute évidence, ils sont prêts à la diriger. Ils doivent s’y préparer, parce que nous avons déjà une première femme indigène députée au Congrès national. Si Dieu le veut, nous aurons maintenant beaucoup de candidats autochtones, ce qui permettra d’en avoir plusieurs au Congrès afin de mieux défendre leurs intérêts.

De nombreuses femmes indigènes à qui j’ai parlé m’ont déclaré qu’il fallait éduquer la population à propos des indigènes, du racisme et de la discrimination. Pensez-vous que l’éducation puisse changer les choses ?
Tout est basé sur l’éducation, tout ! Les modifications que vous souhaitez apporter au monde se feront plus facilement si vous les incluez dans le programme éducatif. Pour le changement climatique, par exemple, si vous ne commencez pas à en parler aux enfants et aux adolescents à l’école, vous ne parviendrez pas à y répondre. Si vous n’abordez pas à l’école la question du racisme, vous ne parviendrez que difficilement à l’éradiquer. Si la considération pour les peuples indigènes n’est pas enseignée dès l’école, la société conservera les clichés historiques qui soutenaient que, parce que l’Indien, décimé et asservi, était paresseux, il avait fallu faire venir des gens d’Afrique. Aucun Indien n’est paresseux ! En réalité, ils ont été décimés parce que cela faisait partie de la politique de colonisation. Ils gênaient les projets des Blancs. Quand j’étais président, nous avons voté une loi qui intégrait au programme l’histoire de l’Afrique, afin que les gens comprennent que les Noirs ne sont pas nés esclaves, mais qu’ils ont été esclavagisés. Quant aux Indiens, ils ont travaillé, ils survivaient quand les Portugais sont arrivés ici. Nous devons garantir, parallèlement à notre processus d’éducation scolaire, que nos enfants apprennent la véritable histoire du Brésil et des peuples autochtones : comment ils vivent, pourquoi ils vivent. Sans cela, la réalité restera incomprise. Beaucoup de citoyens n’ont pas conscience qu’ils ont été mal informés. « Les Indiens sont paresseux, les Noirs sont des vagabonds » : ces mensonges ont été propagés au fil des siècles et nous devons rétablir la vérité. Et pas seulement en modifiant la Constitution, car les lois, bien sûr indispensables, peuvent toujours être bafouées. Regardez ce qui se passe actuellement : le racisme et les préjugés ressurgissent même sur un terrain de football. Nous devons changer les mentalités. Vous avez raison : l’éducation est le pilier de la conquête de la nouvelle planète que nous désirons.

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Durant l’interview avec Lula : « Il n’existe pas de gouvernance mondiale pour exiger le respect de ce qui est préconisé. Les hommes d’affaires et les banquiers ne tiennent pas toujours à ce que les choses évoluent. » ©DR

Dans le contexte international actuel, certains préconisent l’augmentation des forages pétroliers, de l’extraction minière et de toutes les activités qui détruisent l’environnement. L’alternative est une transition massive vers l’économie verte qui, selon de nombreux économistes, apporterait une multitude d’emplois et d’énormes bénéfices économiques. Elle permettrait également au Brésil de respecter ses engagements pris lors de l’accord de Paris. Quel est votre position ?
Il n’est pas possible d’opérer brutalement un changement technologique, un changement de combustible, car il faut pouvoir proposer une alternative. Quand la chancelière Angela Merkel a promis au monde qu’elle allait désactiver toutes ses centrales nucléaires, elle a dû se poser ces questions : « que vais-je utiliser pour les remplacer : l’énergie éolienne, la bioénergie ? » Et qu’a choisi l’Allemagne ? Importer du gaz de Russie ! Avec les événements actuels, nous nous trouvons devant de graves difficultés. Nous devons faire un effort incommensurable pour que les gens comprennent qu’il faut à tout prix enrayer le changement climatique qui détruit notre planète, nous devons travailler dur pour créer des alternatives et nous passer des combustibles fossiles. Nous pourrons y parvenir, mais croire qu’on peut y renoncer brusquement serait de la folie. Ici, au Brésil, les potentiels sont énormes, qu’on parle d’éolien, d’hydrogène, de biomasse ou de solaire. Mais pour répondre aux besoins productifs du pays, il nous faudra du temps. Nous discutons maintenant de la possibilité de produire de l’hydrogène vert, mais c’est encore en phase de recherche. Si cela se produit, ce sera une révolution très importante face au défi énergétique de la planète.

Ceci précisé, nous devons tous prendre plus au sérieux ce débat sur le climat. J’ai eu l’opportunité de participer à l’important sommet au Danemark en 2009. Ensuite, le Brésil a eu une participation très active à la COP de Paris. Il s’avère qu’il n’existe pas de gouvernance mondiale pour exiger le respect de ce qui est préconisé. Vous décidez de choses merveilleuses lors de ces réunions, mais lorsqu’elles doivent être mises en place, on en revient aux intérêts nationaux. Et les membres des congrès des États, les hommes d’affaires, les banquiers ne tiennent pas toujours à ce que les choses évoluent. Nous, Brésiliens, nous devons signifier au monde que l’Amazonie est à nous, que nous sommes souverains sur le territoire amazonien, mais la richesse de l’Amazonie doit être scientifiquement explorée par tous ceux qui contribuent à maintenir la biodiversité pour le bien de l’humanité. C’est ainsi que nous devons nous comporter pour gagner en crédibilité et utiliser au profit de tous une richesse qui nous est inconnue, car c’est un écosystème sans fin.

Il s’agit de millions d’hectares et de millions d’espèces et de choses que nous ne connaissons même pas. Je suis convaincu que nous allons changer radicalement notre discours sur l’Amazonie. Voulons-nous ou non la survie de la planète Terre ? Voulons-nous ou ne voulons-nous pas continuer, en tant qu’êtres humains, à vivre et à respirer un air sain, à boire une eau saine ? Ou voulons-nous nous suicider ? La décision doit être prise, et elle ne peut l’être sur la base d’intérêts économiques. Elle doit prendre en compte ceux de l’humanité afin de garantir sa survie, de s’assurer que les milliards d’habitants de la planète puissent vivre tranquillement. Produire de la nourriture pour tout le monde, ne pas utiliser d’insecticides et de pesticides afin qu’elle soit saine et bio, c’est possible ! Nous devons essayer, car cela entraînera le rétablissement climatique. Le plus déterminant sera le changement d’habitudes, de coutumes, et la répartition plus équitable des richesses. Il y a beaucoup de gens riches qui vendent, à la télévision et dans la presse, l’idée qu’ils sont riches parce qu’ils sont intelligents. Non, ils sont riches parce que des ouvriers ont travaillé pour qu’ils deviennent riches. Donc, je veux que ces ouvriers reçoivent une partie de cette richesse pour que tout le monde vive mieux.

« Produire de la nourriture pour tout le monde, ne pas utiliser d’insecticides et de pesticides afin qu’elle soit saine et bio, c’est possible ! »

Les leaders indigènes sont également inquiets de ce qu’ils appellent « les fausses solutions vertes », comme les crédits carbone et les barrages hydroélectriques qui violent leurs droits et affectent la biodiversité. Les intérêts économiques et la protection de la planète s’affrontent continuellement. Avec le recul, regrettez-vous le très controversé barrage de Belo Monte?
Non, non ! Je tiens d’abord à préciser qu’il est normal que des gens soient favorables ou défavorables à la construction d’un barrage. Au Brésil, nous avons toujours connu des problèmes. Dans la construction de Belo Monte, nous avons transformé le paradigme de la construction de centrales hydroélectriques dans ce pays. C’est la première grande centrale hydroélectrique sur un cours d’eau qui n’a pas demandé de créer un lac. Le plus grand réservoir de Belo Monte est produit par la crue naturelle. Ce système veut respecter les intérêts des personnes qui défendent l’environnement. Bientôt, nous serons attaqués verbalement et politiquement parce que le pays a besoin d’énergie, et on dira que nous avons gaspillé la quantité d’eau que nous pouvions retenir à Belo Monte. Mais nous avons choisi de ne pas endiguer l’eau et de faire une centrale hydroélectrique de type « barrage au fil de l’eau ». Nous avons également, en guise de compensation, consacré presque 5 milliards de réaux à la population d’Altamira, afin de garantir qu’elle soit traitée de manière civilisée durant la construction. C’est une centrale hydroélectrique importante pour le pays. À l’heure actuelle, le Brésil est le pays avec le pourcentage le plus élevé d’énergie propre au monde. En Amérique du Sud, nous avons encore la capacité de produire plus de 260 000 MW d’hydroélectricité.

Si nous passions un accord avec tous les pays frontaliers, nous pourrions devenir l’une des régions les plus productives d’énergie propre au monde. Mais nous aurons toujours des problèmes, parce qu’il y a des gens qui ne veulent pas de l’hydroélectricité, d’autres qui ne veulent pas d’une autre énergie, d’autres encore qui ne veulent pas du pétrole… Toutes les centrales hydroélectriques que nous avons construites ont fait l’objet d’une préoccupation sociale. Nous avons pris des engagements. Si nous revenons au gouvernement, nous devrons analyser ce qui a été traité et ce qui n’a pas été respecté.

Mais il y aura toujours des gens –journalistes, intellectuels, ingénieurs, peuples indigènes – qui s’opposeront et d’autres qui seront en votre faveur. L’important est que toute construction de centrale hydroélectrique soit discutée avec les communautés locales, afin que nous respections leur mode de vie et leur vision du monde. Pour Belo Monte, nous avons eu beaucoup d’échanges avec la société. L’Église, le ministère public, les indigènes, les pêcheurs, les syndicalistes, tout le monde s’est assis à la table des négociations. Il y avait un évêque de l’Église catholique, un pasteur de l’Église évangélique. Et cela a abouti, la construction comme les dédommagements. Je n’ai donc aucun regret et je pense que le Brésil est reconnaissant pour la construction de Belo Monte.

Luiz Inácio Lula da Silva et Rosângela, connue sous le diminutif de « Janja », la sociologue et militante qu’il a épousée le 19 mai dernier, avec la princesse Esmeralda et son mari Salvador Moncada. « Si un métallurgiste sans diplôme universitaire est devenu président de la République (il parle de lui, NDLR), pourquoi un Indien ne pourrait-il pas être président de la Funai ? » ©DR

L’accord de libre échange UE/Mercosur est aujourd’hui bloqué en Europe car certains pays estiment que, dans sa forme actuelle, il représente un danger pour l’environnement et les droits des peuples indigènes. Que pensez-vous du traité et que comptez-vous faire ?
Mon opinion est que cela aurait dû être fait depuis beaucoup plus longtemps. Le problème est que l’Europe ne prend souvent pas très au sérieux le besoin de réindustrialisation des pays sud-américains. À une époque, une partie de l’industrie brésilienne a été décimée, l’Argentine a perdu son socle industriel… Nous souhaitons donc un accord, mais nous avons aussi besoin d’écouler des produits à valeur ajoutée vers l’Europe, des produits manufacturés. On ne veut pas vendre que des matières premières, de la viande, du soja ou du maïs. Le problème, c’est que cette histoire de libre-échange se transforme en demi-vérité quand on se rend compte que des pays comme la France ne renoncent pas aux intérêts des petits et moyens producteurs français. Exporter de la viande de poulet d’Argentine vers la France est impossible. Essayer d’exporter autre chose en France est difficile. Alors, de quoi parlons-nous ? J’étais largement favorable à la conclusion d’un accord, et si nous pouvons à nouveau gouverner, nous nous mettrons à table, nous rassemblerons nos partenaires d’Amérique latine, et nous affirmerons qu’il est possible de conclure un accord sans que les pays les plus pauvres ne soient lésés. Nous voulons parvenir à un accord « gagnant-gagnant » et non « gagnant-perdant ».

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Qu’en est-il des mesures qui nuisent à l’environnement?
Il ne peut être question de discuter d’un modèle de relation commerciale dans le monde ni de développement tant que la question de la protection de l’environnement n’est pas prise en compte. Aujourd’hui, la défense de la planète est devenue une question d’honneur pour ceux qui veulent continuer à survivre, surtout les travailleurs, les intellectuels, parce que les plus fortunés cherchent déjà une autre planète pour voir s’ils peuvent aller y habiter. Mais nous qui vivons ici, nous devons prendre soin de la Terre !

Il y a actuellement dans le monde un grand mouvement pour que l’écocide soit reconnu comme un crime international, au même titre que le génocide ou les crimes de guerre. Certains pays comme la Belgique, le Canada ou l’Espagne ont indiqué qu’ils seraient prêts à signer. Engageriez-vous le Brésil?
Je soutiens l’idée. Mais l’important est ceci : c’est très facile à dire mais très difficile à exécuter. Je vous ai dit que nous allions créer une nouvelle gouvernance mondiale. Commençons par modifier le rôle que joue l’Organisation des Nations unies. Pourquoi le Brésil ne fait-il pas partie de ce que l’on appelle le Conseil de sécurité ? Pourquoi tant de pays n’en sont-ils pas ? Il faut changer sa composition pour qu’il y ait une gouvernance mondiale capable de répondre à la question environnementale, à la question climatique. La décision doit être planétaire. Tous les pays devront s’y conformer. Si nous approuvons les meilleures politiques environnementales à la réunion de Paris et à la réunion de Bruxelles, mais qu’ensuite chaque pays choisit seul comment agir, il n’y aura pas de solution. Les Américains n’ont jamais accepté le protocole de Kyoto, et d’autres qui l’ont signé ne s’y conforment pas. Pourquoi ? Parce que vous subordonnez les intérêts de la planète aux intérêts nationaux. Or l’intérêt de l’État national est plus restreint, réduit, et les questions économiques prévalent. Il faut changer de regard sur la nécessité d’une nouvelle gouvernance mondiale. Nous avons besoin d’un forum international qui décide et que les uns et les autres se conforment à ces décisions. Sans quoi, personne n’obéit à personne.

 

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