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Benjamin, 16 ans, activiste climatique : « Je veux être plus qu’un coup de pub du gouvernement belge »

Benjamin Van Bunderen Robberechts s'est engagé pour le climat dès l’âge de 11 ans. Il défend aussi les Droits de l'enfant. Il a pu suivre toute la COP27 à Charm el-Sheikh et livre son regard lucide sur un combat brûlant. "Oui, il fallait être en Egypte", nous dit-il. "Oui, il faura aller à Dubaï l'an prochain". Et oui, il faut avant tout agir sur le terrain.

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Il a une bouille ronde, les yeux brillants. C’est un de ces jeunes prodiges du climat, engagé concrètement depuis l’âge de 11 ans.

Benjamin Van Bunderen Robberechts, marqué à jamais par l’été meurtrier de 2021, nous parle depuis Charm el-Cheikh. Il a assisté à la COP 27 où il a été invité, par la princesse Esmeralda, à rejoindre la délégation belge.

Il a entamé son action à l’âge de 11 ans. Quelques années plus tard, en 2021, il vit en direct et à une vitesse fulgurante une tragédie liée au changement climatique. Les inondations de l’été en Belgique ont ravi sous ses yeux une autre jeune activiste, Rosa, emportée par les eaux furibardes de l’Ourthe.
Benjamin l’avait rencontrée lors d’un camp de jeunes pour le climat. Très vite, ils avaient été fusionnels. « Rosa était fascinante. Nous avions les mêmes rêves et objectifs. Nous avions l’intention de changer le monde et de sauver l’environnement.”

La princesse Esmeralda apporte son appui à Benjamin. Elle a fait en sorte qu’il intègre la délégation belge lors de la COP27 en Egypte. En activiste passionnée, elle multiplie les engagements et interventions de terrain notamment auprès des peuples indigènes d’Amazonie. Le film qu’elle a coréalisé avec Gert-Peter Bruch, président de l’ONG Planète Amazone, « Amazonia, the Heart of Mother Earth », doit sortir début 2023. Il reflète avec force l’urgence de la situation. La planète brûle, rappelle-t-elle. Il faut une révolution. 

Celle avec laquelle il avait noué des liens intenses a été happée, malgré les efforts de l’adolescent, par les mouvements grondants d’une rivière wallonne. Benjamin revient sur cette expérience traumatisante qu’il a vécue avec la jeune fille aux cheveux rouge feu.

14 juillet 2021, à Marcourt, en province de Luxembourg. Dans l’après-midi, un ruisseau se fraie un chemin près du bâtiment où les jeunes sont hébergés. Rapidement, le niveau monte, le ruisselet se mue en rivière hors norme. “Nous étions une dizaine. Il faisait très pluvieux et la visibilité était mauvaise. Soudain le champ a été totalement inondé. Rosa a été emportée par le courant. Elle a commencé à nager mais l’eau était trop dense, le flux trop puissant. J’ai couru pour la rejoindre, je suis entré dans l’eau, l’ai saisie par un bras et lui ai maintenu la tête hors de l’eau. Mais j’ai été accroché par un buisson qui nous a séparés brutalement. J’ai tenté de la retenir à bout de bras à nouveau mais la prise était glissante et le flux, surpuissant. C’était comme un véritable mur d’eau. Rosa a m’a échappé, elle a été emportée par les flots. Je ne pouvais plus la voir.” 

Le corps de la jeune fille sera retrouvé trois jours plus tard, à sept kilomètres de là.

Le traumatisme de l’Ourthe, été 2021. « Des secondes qui ont duré des siècles »

Ces secondes qui ont duré des siècles tournent en boucle dans sa mémoire. L’eau qui se mue en monstre rugissant : une image gravée dans la mémoire de l’adolescent. Un souvenir vigoureux, une scène irréelle et épidermique à la fois. Une scène qui, dit-il, donne toute sa substance toxique au changement climatique. « Cela a concrétisé les choses là, sur le tas. C’était terrifiant. » Ces secondes qui ont duré des siècles le marquent à jamais.

“Les premiers mois, je ne pouvais plus fonctionner. Je me suis littéralement cloîtré dans ma chambre. J’ai cherché une aide professionnelle mais c’était difficile de trouver une personne spécialisée dans l’assistance aux victimes dans ce type de contexte. Lors des événements dans la région de l’Ourthe notamment, à l’époque, il y avait une pénurie de psychologues, et tant de gens en avaient besoin… »
Cet épisode douloureux sera prégnant dans le parcours de Benjamin. “Je dois à Rosa de poursuivre son combat, plus que jamais. Elle croyait dur comme fer qu’on pouvait changer les choses, mais elle rappelait aussi qu’il fallait agir vite.”

Lors des marches pour le climat à Bruxelles, les soutiens de Rosa, victime directe des inondations de juillet 2021 en Belgique, sont nombreux. Benjamin, 14 ans lors du drame, a lancé, avec les amis de la jeune fille la campagne #ClimateJusticeForRosa.

Benjamin, 14 ans lors du drame, lance alors, avec les amis de la jeune fille, la campagne #ClimateJusticeForRosa.
Depuis, il poursuit avec une vigueur décuplée son action. Il évoque cette nécessité d’une mobilisation urgente. Car désormais, il le sait dans sa chair : chaque seconde est cruciale.

Kumi Naidoo, défenseur des droits de l’homme et environnementaliste, m’a stimulé et soutenu dans le combat pour Rosa. Il m’a permis ensuite de rencontrer la princesse Esmeralda.

“En 2019, j’avais rencontré, lors d’un événement au KVS (Théâtre Royal Flamand à Bruxelles), Kumi Naidoo, le militant sud-africain des Droits de l’homme, l’un de mes héros. (Il fut notamment secrétaire général d’Amnesty International de 2018 à2019 et directeur exécutif de Greenpeace de 2009 à 2015. NDLR). Il m’a immédiatement impressionné. Il a évoqué son combat contre l’apartheid quand il était adolescent, et s’est dit convaincu que les jeunes activistes du climat peuvent changer le monde. A l’époque, il était secrétaire général d’Amnesty International. Il a expliqué que nous ne devions jamais abandonner le combat et que chacun pouvait avoir un impact. J’ai admiré son discours et suis allé vers lui après sa présentation pour lui demander une photo. »

Benjamin Van Bunderen Robberechts avec un de ses héros, Kumi Naidoo défenseur des droits de l’homme et environnementaliste. « Il a été formidable avec moi. Il me soutient et m’encourage. » ©Annelies Robberechts

En 2021, après l’été meurtrier et alors que la COP26 à Glasgow approche, Benjamin s’adresse à quelques figures politiques belges pour les interpeller quant à l’urgence climatique. « J’avais alors écrit à Alexander De Croo, Premier ministre, à Zakia Khattabi, ministre du Climat, de l’Environnement, du Développement durable et du Green Deal, et à Tinne Van der Straeten, ministre de l’Énergie. Je leur ai parlé de ce qui était arrivé à Rosa et leur ai dit que j’espérais qu’ils feraient tout ce qui est en leur pouvoir pour prendre des mesures drastiques à la COP26. »

J’ai écrit à des politiques. Seule Zakia Khattabi me répondra. C’était comme si personne n’était mort cet été-là.

« Seule Zakia Khattabi me répondra, deux mois plus tard. Elle me dit qu’elle a été déçue par la COP26 à Glasgow et me conseille de poursuivre le combat. Mais c’est un peu facile à dire. Les politiques devraient combattre pour nous, c’est leur boulot. Je restais assez désespéré. C’était comme si personne n’était mort cet été-là. J’avais pourtant manifesté, écrit des mails, donné des interviews… Mais rien ne se passait. J’ai alors pensé reprendre contact avec Kumi Naidoo. La COP26 avait commencé. Je lui ai envoyé un message via Messenger et dans les heures qui ont suivi, il m’a répondu. Il m’a dit : « Ben, n’abandonne pas. Tu dois continuer à combattre en la mémoire de Rosa. » Il m’a soutenu dans ce combat pour Rosa. Je suis resté en contact avec lui après la COP26 et il m’a proposé ensuite de rencontrer la princesse Esmeralda, avec laquelle il a noué des liens d’amitié. Je l’ai rencontrée cet été et elle a tout mis en œuvre pour me permettre de participer à la COP27 avec la délégation belge. »

Interview jointe d’Esmeralda et Benjamin à Charm el-Sheikh « We Don’t Have Time » (1:49:44) > https://www.youtube.com/watch?v=8sZctpxYYGI

Après la COP26, en novembre 2021, Benjamin est contacté par Frans Timmermans, commissaire européen à l’Action pour le climat et premier vice-président exécutif pour un Green Deal européen. « Il avait lu un article concernant Rosa et moi et m’a reçu au Berlaymont à Bruxelles. Beaucoup de personnalités politiques ont déclaré me soutenir et m’encourager dans mes actions mais il faut maintenant agir… »

Benjamin est reçu au Berlaymont par Frans Timmermans, commissaire européen à l’Action pour le climat et premier vice-président exécutif pour un Green Deal européen. ©Annelies Robberechts

“Le 14 juillet, un an après les inondations, Alexander De Croo a prononcé un discours à Chênée pour les proches des victimes. Il m’avait envoyé un message sur Instagram au préalable, me demandant s’il pouvait parler de Rosa dans son texte. Il a dit qu’il me prenait à témoin pour promettre de faire plus pour le climat. Je sais, bien sûr, que c’est un speech politique, mais je ferai tout pour ce combat. (…) »

La COP 27 à Charm el-Cheikh ? Je suis conscient que les Droits de l’homme et de l’Enfant sont bafoués en Égypte, mais il faut être là. De même, il faudra être à Dubaï l’an prochain. Et agir avant tout.

Lorsque nous lui parlons, Benjamin se trouve depuis plus de deux semaines à Charm el-Cheikh en Égypte. Nous lui demandons comment s’est déroulée la COP sur la toile de fond égyptienne. “Les droits de l’homme ici sont régulièrement bafoués. En tant que conseiller jeunesse pour la commissaire flamande aux droits de l’Enfant, j’en suis bien conscient. Mais il faut être sur le terrain pour appréhender le choses. L’an prochain, la COP aura lieu à Dubaï, où la situation sur ce front est pire encore mais il faudra être présent aussi. Nous ne pouvons plus perdre une minute.”

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Mesures imparfaites, lacunaires, pas assez rapides. Les constats des participants à la COP27 sont peu élogieux à l’égard des dirigeants du monde. Des « decision makers » qui ont, une fois, encore, aseptisé les débats, et “lissé” les directives. “J’ai pris la parole lors d’une table ronde avec des victimes du climat sur différents continents et j’entends poursuivre la lutte activement. Je veux être plus qu’un coup de pub du gouvernement belge… »

Nous avons besoin de diplomates, d’économistes, de psychologues, de tout pour résoudre cette crise, nous avons besoin de toutes les forces vives de la société.

Comment imagine-t-il que puisse ce résoudre, au moins en partie, cette crise planétaire, séculaire, universelle ? Comment imposer des directives au niveau mondial sans sombrer dans une forme de dictature, si légitime et cruciaux en soient les enjeux ? A quelle autorité s’en référer, qui pourrait prendre la main?” Benjamin réfléchit. Et rebondit : “Je pense tout simplement que nous devrions écouter les Nations Unies et même l’Union européenne. Ces deux organisations font ce qu’elles peuvent dans la mesure de leurs moyens. Il faut aussi suivre les recommandations des scientifiques du climat. »

Graffiti en hommage à Rosa, victime directe du climat. ©Annelies Roebberechts

Quels sont à ces yeux les domaines qu’il faudrait encourager les jeunes générations à investir : les sciences exactes, les sciences humaine, la médecine, la recherche biologique, géographique, sociologique, psychologique… ? “Un peu de tout bien sûr. Nous avons besoin de diplomates, d’économistes, de psychologues, de tout pour résoudre cette crise, ou du moins commencer à la maîtriser! On a besoin de toutes ces forces… Mais, pour revenir à mon vécu et surtout à celui de Rosa et des victimes du réchauffement climatique, je sais qu’on manque de professionnels de la santé spécialisés dans ce type de trauma. La crise climatique est massive et touche tous les domaines. »

Tout ce qui peut braquer les projecteurs sur ce problème phénoménal est bon à prendre. Chaque semaine, des environnementalistes sont tués dans différentes régions du globe. Nous devons faire porter nos voix pour les défendre. Il est plus que temps d’agir.

Que pense-t-il des attentats médiatiques perpétrés sur des œuvres d’art protégées ? L’art offre sans doute, dans une société où les religions sont devenues éminemment touchy, une sphère de sacralité à la fois neutre, universelle, intemporelle. La sacralité aussi des enjeux financiers. Certaines voix ont qualifié ces happenings d’”écoterrorisme”, la visibilité de des actions est-elle porteuse à ses yeux ? “Personnellement je ne le ferais pas mais j’ai beaucoup de respect pour les militants qui le font. Elles et ils savent qu’elles ou ils vont être ridiculisés, traînés dans la boue et ce genre de choses. Mais elles et ils se sacrifient pour attirer l’attention sur la question climatique.”

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La fin justifie-t-elle les moyens ? Sans doute. « Tout ce qui peut braquer les projecteurs sur ce problème phénoménal est bon à prendre.  Chaque semaine, des environnementalistes sont tués dans différentes régions du globe. Nous devons faire porter nos voix pour les défendre. Il est plus que temps d’agir. J’essaie de parler au maximum, d’entrer en contact avec le plus de monde possible. Cette COP est l’occasion de porter la voix. Il faut garder espoir et expliquer, inlassablement. “

Un parcours sur les chapeaux de roues

Il a 16 ans depuis quelques semaines seulement : Benjamin Van Bunderen Robberechts est donc le très jeune conseiller de La commissaire aux droits de l’enfant en Flandre, Caroline Vrijens. Il travaille sur des projets de défense du climat, de protection de l’enfance et est un ambassadeur de Stop Ecocide.
Il cumule les engagements et responsabilités tout en gardant une sacrée cohérence. Et reste par ailleurs un ado comme les autres ou presque. Même s’il a un langage déjà pointu, celui de ces surdoués qui ont souvent une série de cordes à leur arc. Fou de musique, il pratique la contrebasse depuis l’âge de 7 ans, fréquente régulièrement les cours de l’Académie, joue du jazz du blues et du rockabilly dans plusieurs groupes. A 15 ans, Benjamin est sélectionné pour représenter la Belgique à la première World Youth Assembly (Assemblée mondiale pour la jeunesse) sur le thème du climat aux Nations Unies et à l’Université de Genève.
“A l’âge de 11 ans, j’ai entamé mes actions pour le climat et ai participé à presque toutes les marches possibles.” Cet engouement précoce vient-il d’un milieu familial ou est-il lié à un autre détonateur ? De ces images qui marquent une enfance ? Il évoque un “activisme familial”. Mais aussi ces nouvelles du monde “voir les inondations, la disparition des espèces, les digues et les barrages brisés… L’image des ours polaires, d’autres clichés que je ne comprenais pas bien mais qui m’impressionnaient y ont sans doute contribué. A la maison comme à l’école. (…) A 12 ans, j’ai té sélectionné comme l’un des deux teen-agers belges (il est alors le plus jeune, de loin. NDLR) pour devenir ambassadeur de la jeunesse pour les UN SDG, les “Sustainable Development Goals” (“objectifs de développement durable) des Nations Unies à Genève. »

« Climate Killed Rosa », « Never Forget Rosa ». « Politicians die of old age, Rosa died of climate change » (Les politiciens meurent de vieillesse, Rosa est morte du changement climatique). Autant de slogans brandis par les jeunes activistes qui soutiennent le combat. Ici lors d’une marche pour le climat à Bruxelles. #ClimatJusticeforRosa

A l”âge de 13 ans, il gagne le “prix du meilleur message” dans une compétition appelée “filming for the climate” au Millenium Documentary Film Festival à Flagey. Il y présente un court-métrage qu’il a réalisé avec des amis de son groupe Oxfam. La même année, il devient le plus jeune speaker au Parlement flamand. Il s’adresse aux parlementaires pour défendre les Droits de l’enfant et des jeunes durant la crise du Covid. Depuis lors il est donc conseiller jeunesse pour la Commissaire de droits de l’enfant en Flandre. Certains jeunes impliqués dans le projet ont eu la possibilité de se rendre au Nations Unies à Genève et d’y présenter le projet aux membres du Comité des droits de l’enfant des Nations Unies.

Deux ans plus tard, il organise, au parlement flamand toujours, la première Journée des droits de l’enfance. Environ 80 jeunes ont été sélectionnés pour débattre avec les politiciens des différentes commissions. « Après avoir fait campagne quelques années pour Amnesty International en organisant des actions avec son école, j’ai décidé de travailler sur une campagne plus ample pour tenter de libérer Ciham. »
Ciham Ali Ahmed est née aux États-Unis et a grandi en Érythrée. Elle avait 15 ans quand elle a été arrêtée de manière arbitraire et détenue dans un lieu secret alors qu’elle tentait de quitter l’Érythrée. C’était en décembre 2012. En mars 2022, alors que Ciham est toujours portée disparue, de jeunes militant·e·s d’Amnesty de différentes écoles francophones et néerlandophones (dont Gina et Benjamin), ont organisé une action en face de l’ambassade des États-Unis à Bruxelles, pour donner interpeller les autorités américaines à son propos.

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