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Pesticides, la grande inquiétude des Belges

Pesticides

Habiter à la campagne est-il nocif pour la santé à cause des traitements chimiques des terres agricoles ? | © AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN

Environnement

Habiter à la campagne est-il nocif pour la santé ? Et particulièrement, quand on est riverain d’un terrain agricole traité chimiquement ? A la suite d’une longue enquête, Paris Match Belgique publie un dossier très interpellant intitulé « Pesticides, la grande inquiétude des Belges »

Durant plusieurs semaines, dans différentes localités en Wallonie, nous avons rencontré des riverains de surfaces agricoles exprimant une grande inquiétude. Des témoignages qui ne peuvent rester sans suite car ils laissent supposer l’existence d’un grave problème de santé publique. Ils nous parlent en effet de « rues à cancers », de quartiers semblant prédisposer à certaines pathologies graves. Toutes les personnes rencontrées vivent à proximité immédiate de cultures ou de praires qui sont l’objet de pulvérisations de produits phytopharmaceutiques ; Ces riverains voudraient que leur questionnement conduise à des démarches d’objectivation initiées par les autorités publiques : certaines pathologies graves, principalement le cancer, se multiplient-elles à cause d’une exposition récurrente aux pesticides utilisés dans le cadre de l’agriculture conventionnelle ?

Dans le dossier publié cette semaine dans le magazine Paris Match Belgique, les témoignages sont nombreux. Il y a par exemple celui de Charles. Avec lui, nous nous promenons dans la verte avenue d’une ville du Brabant wallon. Belles villas, grands jardins et, tout près de là, en plein milieu de cette zone urbanisée, entouré de nombreuses habitations, un grand terrain agricole sur lequel divers pesticides sont pulvérisés depuis plusieurs décennies. Notre témoin est connu des autorités communales et provinciales, si toutefois elles se souviennent de lui. Cela fait longtemps qu’il dénonce un danger potentiel. Des années, nous-dit-il, qu’on le considère tel « un oiseau de mauvais augure ». Cet homme est notamment en contact avec l’équipe d’Inter-Environnement Wallonie où il a rejoint le groupe « Riverains et Pesticides » qui rassemble des citoyens inquiets venus des quatre coins de Wallonie.

« Ici on ne meurt que du cancer »

Avant de démarrer une visite guidée un peu particulière, Charles nous désigne sa grande maison quatre façades : « Nous nous sommes installés ici au début des années ‘70. À l’époque, mon fils avait 3 ans. En 1995, des voisins d’en face sont venus se confier. La femme ne savait presque plus marcher, elle prenait appui sur son mari pour se mouvoir. Ils m’ont dit qu’ils partaient, que madame était malade à cause des pesticides. J’étais dubitatif, je ne voulais pas les croire. Quelques années plus tard, mon fils est tombé malade : 30 ans, une tumeur au cerveau. Il a été opéré par le professeur Brotchi. Ensuite, ma femme a été atteinte d’un lymphome non hodgkinien… Une pathologie dont le lien avec l’exposition aux pesticides est à tel point démontré qu’elle est reconnue comme maladie professionnelle des agriculteurs en France. Ma fille souffre d’asthme, ma petite fille aussi. Là encore, je subodore un lien avec notre environnement. Je ne sais pas le prouver mais j’ai la conviction que ce terrain agricole tout proche des habitations est la cause de tous nos maux. Comprenez-moi bien, je n’ai rien de personnel contre l’agriculteur. Lui et moi, on se parle. Mais il ne se sent responsable de rien, il se contente d’insister sur le fait qu’il utilise des produits phytopharmaceutiques autorisés par l’Europe ».

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Charles nous montre la maison qui se trouve en face de chez lui : « Là, un monsieur est mort d’un cancer généralisé ». Quelques pas et nous voici devant la maison d’un voisin : « Ici vivait Raymond, un ami. À 37 ans, on lui a découvert un cancer de l’estomac. Décédé ». Il nous invite à tourner la tête vers une maison située de l’autre côté de l’avenue : « Roger est mort d’une leucémie ». Quelques mètres plus loin, il désigne une villa : « Ici, Lisette est morte d’une leucémie ». On passe tout de même une maison où il n’y a rien à signaler et puis : « Ici, la dame a un cancer du sein ». Il se retourne : « Oh, j’en ai oublié un. Là-bas ! Un monsieur qui a eu un cancer des testicules. Et là, à 100 mètres sur la droite, le propriétaire est mort d’un cancer généralisé. En face de chez lui, une dame qui venait d’être pensionnée est morte d’un cancer des os. Plus près du champ, une jeune fille a une tumeur au cerveau et son père souffre d’un déficit d’immunité… C’est bien simple : ici, on ne meurt que du cancer et parfois bien trop jeune. Ce qui relie toutes ces personnes, c’est l’environnement dans lequel elles vivent, près de ce terrain agricole régulièrement pulvérisé ».

Les questions que Charles se pose ont du sens au-delà de la belle avenue où il habite. Dans ce quartier que nous avons visité, bien d’autres rues, bien d’autres immeubles sont encore plus exposés. Y-a-t-il là aussi beaucoup de gens malades ? Cela semblerait logique mais la réponse est du ressort d’une étude épidémiologique pas d’une investigation journalistique.

De nombreux autres témoignages

Au cours de cette enquête, nous avons recueilli de nombreux témoignages très comparables dans les provinces du Hainaut et du Luxembourg. On les lira dans l’édition papier de Paris Match Belgique. Le mobile de cette enquête est de susciter, autant que possible, des démarches d’objectivation, de faire avancer un débat important en termes de santé publique. Par conséquent, nous taisons volontairement les noms de plusieurs localités et témoins mais toutes les coordonnées utiles sont tenues à disposition du comité d’experts désigné par le gouvernement wallon pour étudier le cas de Fernelmont, une autre commune où, en mars 2016, Marie-Thérèse Gillet, une enseignante à la retraite, avait lancé un cri d’alarme similaire à celui de nos témoins.

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À propos du cas de Fernelmont et de la problématique de l’exposition de la population aux pesticides, on lira aussi dans l’édition de Paris Match Belgique, une longue interview du professeur Bruno Schiffers, chef du Laboratoire de Phytopharmacie de Gembloux Agro-Bio Tech. Ce scientifique a récemment démontré la présence de résidus de 24 pesticides, dont trois produits interdits depuis longtemps, dans la cour d’une école primaire de Fernelmont voisine de terrains agricoles pulvérisés. Et il a fait plusieurs autres constats étonnants qui questionnent notamment la politique d’élargissement des zones tampons entre les champs et les habitations envisagée par le gouvernement wallon… Voici un extrait de cet entretien.

« On pourrait en savoir beaucoup plus »

Paris Match. Notre enquête révèle que, dans plusieurs localités en Wallonie, des habitants dénoncent des situations qui ressemblent fortement à celle de Fernelmont. 

Bruno Schiffers. C’est un apport utile au débat dans la mesure où ces témoignages permettent d’envisager la réalisation d’études comparatives. À ce stade, je ne parlerai évidemment que de mon étude réalisée à Fernelmont. Ce qui se passe dans cette commune est interpellant. J’ai reçu des informations de divers habitants, de médecins également. Il est fait état d’un nombre de problème de santé et pas uniquement de cancers. J’ai donc trouvé intéressant descendre sur le terrain pour y mener quelques observations.

Bruno Schiffers
Le professeur Bruno Schiffers, chef du Laboratoire de Phytopharmacie de Gembloux Agro-Bio Tech. Photo: Ulg-Jean Louis Wertz

Comment avez-vous procédé ?

Durant l’été 2016, avec l’accord de la commune et de l’agriculteur concerné, j’ai placé des panneaux collecteurs dans la cour de l’école Saint Martin, à Cortil Wodon. Un côté de cette cour jouxte un champ de betterave. De l’autre côté, il y a un champ de froment. À l’avenir, le côté « betterave » devrait être protégé par une haie de Miscanthus et, en théorie, le côté froment est moins exposé puisqu’il y a une route et un talus qui le sépare du champ. De ce côté-là, je m’attendais donc à trouver peu de traces de résidus de pesticides…

Et cela n’a pas été le cas ?

Non, j’ai trouvé autant de résidus de produits de deux côtés de la cour. Vingt-quatre substances au total.

Dont trois pesticides qui ne sont plus autorisés depuis plusieurs années, paraît-il ?

En effet, de l’anthraquinone, du chlordane et du linuron. Cela m’a surpris. Je n’ai pas trouvé d’explication satisfaisante à ce propos.

Fut-ce là votre seul étonnement ?

Loin s’en faut. Il faut savoir que lors de la pulvérisation des produits, il y a un phénomène de dérive : des gouttelettes portées par le vent s’échappent de la zone d’épandage. Alors que mes panneaux étaient placés à 90°, j’ai retrouvé des traces de pesticides utilisés pour le froment sur les panneaux placés face au champ de betterave et inversement. Autrement dit, les gouttelettes sautent les obstacles ! Cela veut dire que si vous créez une haie d’arbres ou de miscanthus pour intercepter ces gouttes, cela risque de ne pas être suffisant (NDLR : Le pouvoir organisateur de l’école concernée veut endiguer la pollution induite par les pulvérisations par la création d’une zone tampon constituée d’une haie de miscanthus. Mais aussi par un dialogue avec l’agriculteur concernés à propos du calendrier de pulvérisation et des espèces cultivées qui sont, plus ou moins demandeuses de produits phyto.). Mon autre étonnement a été de récolter les traces de nombreuses molécules qui ne sont pas du tout utilisées en betteraves et en froment. Des résidus de produits que l’on emploie typiquement dans la culture de la pomme de terre et du maïs. Or, dans les environs de l’école, le premier champ de maïs le plus proche se trouve à 400 mètres. En outre, j’ai constaté la présence d’une énorme mer de pommes de terre à 600 mètres.

Cela traduit une contamination sur une longue distance !

Incontestablement. Pour certains éléments constitutifs de cette pollution, il s’agit certainement de phénomènes gazeux. En fonction de la température, des cristaux volent, retombent avec la poussière atmosphérique, la pluie, etc. Je laisserai les considérations techniques aux spécialistes, mais les quantités que j’ai trouvées via mes panneaux sont certainement une sous-estimation de la situation réelle.

Le gouvernement wallon envisage d’élargir les zones-tampon entre les lieux de pulvérisation et les habitations ? On parle de 30 mètres…

Cela a du sens par rapport au phénomène de dérive – les gouttelettes –  mais pas pour ce qui est lié à la pollution de l’air. Mon étude montre bien qu’il y a une pollution diffuse dans les zones rurales. En d’autres termes, ce que j’ai observé au niveau de l’école aurait pu l’être également dans tout le village. Avec, sans doute, dans certains endroits, des facteurs qui renforcent l’exposition des habitants : le sens des vents dominants, la présence d’une cuvette, d’autres circonstances topographiques. (…) Il faudrait en savoir beaucoup plus sur les pics d’exposition auxquels sont soumis les habitants des zones rurales, surtout dans les 24 ou 48 heures qui suivent des traitements de terrains agricoles. Dépasse-t-on des limites acceptables ? Ces questions ne sauraient être objectivées sans un travail de terrain. Il reste à accomplir.

Les concentrations que vous avez trouvées dans la cour de l’école sont-elles préoccupantes ?

Elles sont relativement élevées par rapport à ce que l’on peut trouver sur des fruits et légumes. Ces données de contamination doivent cependant être traduites en données d’exposition. Des mesures à plus grande échelle sont nécessaires. À priori, le gouvernement wallon est partant pour soutenir ce type d’étude.

Il y a donc moyen de répondre, au moins en partie, aux questions que se posent les riverains ?

Il y aura toujours des discussions sur les causes multifactorielles des maladies observées. Mais oui, on pourrait en savoir beaucoup plus ; mieux cerner les niveaux d’exposition potentiels des riverains, mettre au jour des situations de risque qui ne sont pas acceptables. À cette fin, il faudrait élaborer un protocole avec la collaboration des agriculteurs afin de collecter les données relatives à leurs pulvérisations, utiliser des traceurs… Cela permettrait de valider ou d’invalider les modèles prédictifs – autrement dit, les calculs théoriques sans étude in situ-  utilisés par les fabricants de pesticides pour évaluer les risques. Cela permettrait enfin aux responsables politiques de prendre les décisions les plus adéquates en termes de santé publique.

L’intégralité de ce dossier est à lire dans l’édition papier de Paris Match Belgique du 30 novembre 2017.  Avec notamment les résultat d’une étude scientifique qui démontre que tous les wallons, à la ville comme à la campagne, respirent des pesticides.

 

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