Paris Match Belgique

Johnny Hallyday par Jean Cau : une vie en forme de chaos

Johnny au Palais des Sports de Paris, le 15 novembre 1967.

People et royauté

En 1977, l'écrivain éditorialiste à Match Jean Cau est fasciné par le phénomène Johnny. 

 

Merckx, mon idole, vient de se faire mettre 30” contre la montre, cette semaine, au Tour de Suisse. Brigitte Bardot ça marche encore du côté des otaries, mais la gloire n’est plus ce qu’elle était côté cinéma. De Gaulle et Pompidou sont morts et j’en suis, dans la Ve, à mon troisième président de la République française. Les Beatles ? Éclatés. Cohn-Bendit ? Out. Aznavour ? Suisse. Polnareff ? Américain. Ça passe, la vie, ça passe. Qu’est-ce que t’en penses, Johnny ? J’ai eu un choc, cette semaine, quand j’ai appris que tu fêtais tes 34 berges. « Et après ? Ça te dérange, mon pote ? » Non mais dans six ans, je veux dire demain, c’est la quarantaine, Johnny. « Demain, ça n’existe pas » T’as raison, Johnny. Nous twisterons jusqu’à la tombe et serons yéyé jusqu’à la mort. « Mais qui c’est ce gâteux avec son twist et son yéyé ? Tu sucres les fraises, pépé ? » Excuse-moi, Johnny, je croyais, moi, que tu étais le dieu du yéyé. C’est pas tellement mon rayon, les tubes, les chansons, les guitares, les sonos et tout ce bruit d’enfer de la jeunesse et alors je me souviens quand tu te roulais par terre en criant et en transpirant comme une serpillière. C’était le bon temps, hein, Johnny ?

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« Y a pas de bon temps ! » Et c’est fini, tout ça ? « Et la guerre de 14, pépé, elle continue ? » Non, Johnny, elle est finie. « Figure-toi que moi, je le suis pas, je continue, moi ». Alors y a dix-sept ans que ça dure, Johnny ? « Ouais ». Et alors les minettes qui avaient 15 ans en 1960, au Golf Drouot, elle en ont 32 aujourd’hui et elles continuent de piailler comme des folles en te lançant leur soutien-gorge ? C’est des mères de famille, non ? « Justement, vieille pomme, elles ont eu des gosses ».

J’ai rien à dire. Je suis un mythe, et ça parle pas, un mythe.

Et alors leurs mômes ont pris le relais ? « Voilà, c’est ça, t’as compris, ils ont pris le relais, comme tu dis. Mais je te signale que j’ai aussi des fans de 30 et 35 ans. Hé, où vas-tu ? » Je vais écrire mon article sur toi. Tu veux pas me donner un coup de main ? « J’ai rien à dire. Je suis un mythe, et ça parle pas, un mythe ». Ça fait quoi ? « Ça chante, mon pote. Ça vit ». Et ça meurt ? « Jamais ». Et comment tu t’es démerdé pour devenir mythe ? « Sais pas. Cherche et, si t’es malin, tu trouveras ». Et qu’est-ce que c’est un mythe Johnny ? « Sais pas. J’en suis un. Allez, ciao, dégage et n’oublie pas ta canne ! » Ciao, Johnny.

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Après avoir eu cet imaginaire dialogue avec M. Hallyday, âgé ce jour de 34 ans, nous estimâmes qu’il ne serait point vain de se pencher sur son mythe. Nous eussions certes préféré avoir avec lui de fécondes et psychanalytico-journalistiques conversations et jetâmes à cet effet quelques sondes ici et là. « Johnny, pour lui extraire une interview, faut lui coller aux fesses pendant des jours… » Et : « Moi, j’ai vu une journaliste du “Figaro” qui le suivait depuis deux semaines. Un jour, à Saint-Tropez, elle le coince à la piscine de l’hôtel. Il était couché sur un matelas, les yeux fermés. Elle se dit : "Enfin ça y est !" Elle s’assied près de lui et commence sa salade. Et lui, Johnny, il reste les yeux fermés. Sans répondre. À la fin, la fille a éclaté en sanglots et s’est tirée au bord de la crise de nerfs ». Et encore : « Qu’est-ce que tu veux qu’il te dise ? Il ne sait ni qui il est, ni où il va. C’est sa force. S’il s’interrogeait et s’analysait, il serait fichu. Il se désintégrerait. C’est un bloc d’instinct et l’instinct, c’est muet ». Et enfin, en coup de grâce : « De toute façon, il est capable de te dire le lendemain exactement le contraire de ce qu’il t’aura raconté la veille. Il vit et pense au jour le jour. Ou, plutôt, à la nuit la nuit. Et puis, y a les copains, la cour, les fans, l’entourage. Il vit dans un tourbillon affolant depuis dix-sept ans ! Comme une toupie, s’il s’arrête, il tombe ».

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J’en ai appris bien d’autres. Une vie en forme de chaos. Un mépris du temps absolu. Une ignorance de tous les quotidiens – y compris de celui de l’argent – fabuleuse. Un instinct du métier (il travaille très peu et ne besogne jamais) prodigieusement animal. Et, en bref, une adolescence qui n’en finit pas. C’est sa force. C’est le secret de son magnétisme, bien qu’il ait aujourd’hui 34 ans, auprès des jeunes. Et si tout de même elle finit cette adolescence obstinée ? Et un ami de Johnny de me répondre : « Alors là… ça peut être le drame. Il n’a pas cultivé les talents qui lui permettraient de survivre. Il n’a pas de roue de secours. Et pas de fric, pas de propriété, pas de foyer stable, pas de famille derrière lui, rien ». Et l’avenir, il n’en a pas peur ? « Il est trop occupé à bouger, il n’y pense pas ». […]

Tel le Phénix, Johnny naissait des cendres mortes de Jean-Philippe

Tout personnage mythique se doit d’avoir peu ou prou des enfances obscures et des géniteurs hasardeux. Est-ce que ça naît de l’homme et de la femme, une idole ? Rien n’est moins sûr. Est-ce que ça n’a pas pour père le sentimentalisme populaire et pour mère l’adoration des foules ? Est-ce que ça ne surgit pas brusquement – sans origines – hors de la nuit, dans un éclaboussement de lumière et pour une passion ? Oui, c’est ça. Reste qu’à mon grand regret de mythographe de la légende hallydéenne, force m’est de constater que Johnny est né. A Paris, dans le IXe arrondissement, le 15  juin 1943. Coup dur pour mon propos ? Mais non, elle tient parfaitement debout ma thèse des enfances floues des dieux et des héros, puisque ça n’est pas Johnny qui est né, il y a trente-quatre ans, mais un certain Smet Jean-Philippe qui vécut dix-sept ans, fut crucifié par la gloire, en 1960, sur la scène de l’Alhambra et, naissant une deuxième fois – dans un flamboiement d’ors et dans un concert non point de harpes et de luths mais à travers un tonnerre de batteries et un miaulement strident de guitares électriques – s’envola au ciel où son nouveau nom s’inscrivit en lettres de néon et de feu : Johnny Hallyday ! Tel le Phénix, Johnny naissait des cendres mortes de Jean-Philippe. […]

Sur la tournée « Johnny Circus », en 1972. Gouffre financier, le spectacle, qui nécessite 60 camions de matériel et une équipe de 114 personnes, le mènera au bord de la ruine. © Patrice Habans
Aube frémissante de gloire, ô vous qui l’avez vécue et qui peut-être bedonnez vers la quarantaine en quelque usine ou bureau, vous pouvez dire à vos enfants, comme Goethe à Valmy : « De ce jour, de cette heure a commencé un monde nouveau ! » […]

Partout les organisateurs ne savent s’ils doivent s’arracher les cheveux ou se féliciter de ramasser par ici la bonne soupe. Des municipalités (Bayonne, Strasbourg, Cannes) interdisent la venue, en leurs murs, du fléau rockeur et twisteur. Donc, on peut aimer, adorer, haïr, trouver ça infantile, importé, débile, grotesque, obscène (Johnny brandit son micro comme une lance d’arrosage et se déhanche à faire péter les coutures des frocs qui le moulent que c’en est indécent ah oui tout de même il exagère…), vulgaire, amerloque et aliéné, on peut allumer des cierges devant les photos de Trenet ou de Piaf et pleurer sur la fin d’un monde, c’est comme ça et pas autrement. Johnny, made in USA, in France et in année 1960, est un véritable phénomène sur lequel les sociologues du temps eussent bien fait de méditer un brin. L’avenir les aurait moins surpris. À sa manière, il prophétisait, cet Ezéchiel en lamé transpirant cinq chemises par soirée. Il disait quoi ? Il disait que les adolescents du monde étaient paumés dans une époque de bureaucrates froids, de technocrates raides, d’idées en poudre, d’idéaux en charpie et, bientôt, de consommation effrénée. Et si cette époque tordue croyait s’en tirer en mettant à la disposition des prophètes hurleurs des sonos ultrasophistiquées […] eh bien, elle se gourait, l’époque. […]

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Il n’y a pas trente-six explications à cette longévité dans la gloire. Il n’y en a qu’une et elle est celle-ci : Johnny Hallyday a littéralement épousé – comme un champion de surf épouse les vagues de l’océan – son époque. Rockeur en 1960, twisteur, blouson noir. Le temps court et vole. Nouvel avatar : veste de daim effrangée. Très « West Coast » quand Woodstock conquiert l’île de Wight. Puis  psychédélique » avec un bandeau sur le front et cheveux plutôt longs, quand la marijuana chavire de plus en plus les regards des fans. Puis hippie qui chante Jésus quand l’époque se mysticise :
« Jésus fume de la Marie-Jeanne
« Avec un regard bleu qui plane
« Son père s’appelait Jo
« Sa mère s’appelait Mary. »

Il y a même, pour corser le tout, le FBI qui court après Jésus pour (sic) « le mettre en croix ». Puis pop quand le fruit est mûr. Puis blues. Puis très « country », style Nashville (Tennessee) où il s’offre un long séjour en 1975. Puis rockeur encore. Et toujours se collant avec un instinct fascinant aux succès d’outre-Atlantique, offrant son dos aux vagues océanes qui déferlent de Californie ou de New York (« Noir c’est noir », « Le pénitencier », « Hey Joe », « Bonnie and Clyde », etc.), faisant la planche lorsqu’elles le frappent et se laissant porter à chaque fois jusqu’aux sommets du box-office. Puis défaillant pour remonter, toujours, à la crête, déguisé en Hamlet, par exemple, aux dernières nouvelles – car il y a du romantisme ténébreux dans l’air (cf. les jeunes philosophes) – et, demain, en quoi ? Guettons les visages et les costumes de Johnny, écoutons ses chansons (c’est pas si commode, côté paroles, mais on y arrive) et nous aurons peut-être d’étranges presciences. De Gaulle, la guerre d’Algérie, Mai 68, Pompidou, le gauchisme. Giscard, la gauche, les lézardes politiques de notre hexagone ou les grands craquements historiques du monde, c’est vrai que vous n’en trouverez pas le témoignage en clair dans les œuvres complètes de l’interprète de « Da dou ron ron ». C’est pas le genre « engagé », Johnny.

Il trouve sa jungle en solitaire. Il n’écoute personne. Il n’organise rien.

Pourtant, quand on décrypte et qu’on se donne la peine d’être le Champollion de ses hiéroglyphes sonores, on comprend à quoi rêve une jeunesse au cours de ces dernières décennies. Rêve qui, s’il n’est pas d’une lisibilité politique aussi évidente que les halètements verbaux des gauchismes (par exemple), n’en est pas moins porteur de signes et de sens. Éructés par des gosiers rauques et arrachés hors des entrailles des guitares électriques, ce n’est pas une raison pour ne pas leur prêter oreille et sensibilité. Le langage d’une époque est, en vérité, un tout. Question : « Alors, il est si futé et si organisé que ça votre Johnny belgo-franco-amerloque ? » Réponse : non, ce n’est ni du calcul, ni de la ruse, ni de l’étude de marché par ordinateur. C’est – et je vous l’ai déjà dit – de l’instinct et de la pagaille. Devant le fauve, point de rabatteurs ; derrière, point de porteurs. Il trouve sa jungle en solitaire. Il n’écoute personne. Il n’organise rien. Il fait confiance aux « tourneurs » pour les tournées et aux producteurs pour la mise en place des shows. Il a une maison de disques mais, d’une part, qui n’en a pas ? Et, d’autre part, il n’y use pas le cuir de son fauteuil de P-DG. Comment choisit-il ses chansons ? Ça bâille, ça somnole après une nuit blanche comme toutes les nuits et ça dit : « Ouais, allez-y, OK !…» « Elle te plaît ? » « Ouais… tu me l’arranges et ça ira… »

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Certes, il est devenu, au fil des années, un professionnel aussi parfaitement au point que le sont ses illustres émules américains, mais sans travail, sans prof et sans directives. Tout a été piqué au flair, capté à l’oreille, pigé au radar et digéré en déconnant avec les copains ou en traînant la savate sans desserrer les dents quand il se lève, maussade et vanné. Digéré… non… même pas. Cela supposerait un effort. Ça le pénètre et le traverse comme ça. Il paraît que les médiums ont « pouvoir » de se nourrir d’inconnu sans qu’ils le sachent et de le recracher dans des transes. Miracle, alors ? Ben ouais, pourquoi pas ?

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