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Johnny Hallyday raconté par Philippe Labro : L’icône sans rival

Johnny en concert à Bruxelles en février 1981. © Benoît GYSEMBERGH/PARIS MATCH

People et royauté

Pour celui qui a été le parolier de quelques uns des plus grands tubes de Johnny, le rocker était seul, au sommet. 

Baraqué, le cheveu épais et blond, l’œil bleu émeraude, des pommettes saillantes, un sourire facile et éclatant, un déhanchement dû au port des santiags mais aussi à sa propre nature, à ces jambes un peu arquées, le faisant chalouper comme un matelot ou un boxeur, quelque chose d’exotique sur le visage, comme s’il y avait du sang indien en lui, drôle d’allure, sensuel, presque sauvage, il avait tout d’un Américain.

Une amitié sans un seul nuage 

Et pourtant, il ne l’était guère, Johnny, car il était l’enfant d’un père belge, enfant ballotté, enfant de la roulotte, devenu, par sa force, sa volonté et la magnitude de son rêve, effectivement américain, différent du reste de la troupe de gosses qui lança la mode yéyé pour révolutionner la chanson française.
A ses débuts, je crois même qu’il se présentait ainsi : « Je suis un Américain. » Il devait son nom à l’homme qui l’adopta, Lee Ketcham, et qui inventa ce patronyme pour lui-même et son épouse Desta. Il le devait surtout à sa fascination pour le rock venu de là-bas, le cinéma de là-bas, les accessoires de la modernité, tous venus de là-bas.
En ce sens, il était contemporain, totalement ancré dans son époque, fin des fifties et début des sixties, à l’apex de l’américanisation. Un soir, longtemps après notre première rencontre, alors que nous avions développé une amitié qui n’a jamais connu un seul nuage, je lui demandais ce que représentait l’Amérique pour lui. « Ça », me dit-il en tendant la main vers le pare-brise de la limo qui nous emmenait dans le New Jersey pour écouter James Brown. Il montrait l’asphalte luisant, les lumières d’un « diner », les néons des panneaux publicitaires, l’espace noir troué par les phares qui dévoilaient les couleurs d’un tableau d’Edward Hopper : « Ça. La route. C’est-à-dire la liberté. »

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Il avait toujours aimé la route américaine, qui lui apportait cette sensation qui court dans toute la littérature, de Kerouac à Mailer, de Steinbeck à Mark Twain, le goût de l’espace, la confrontation avec la nature, l’air et le vent, les rencontres avec les inconnus. Tout ce qui ressemblait au cinéma puisque le cinéma américain reproduisait la vie. C’est une des deux ou trois choses que je sais de lui, sa passion pour le cinéma. Je me souviens d’une conversation de plus d’une heure lors du succès de L’homme du train, de Patrice Leconte. Il passe en revue Gabin, Ventura, Belmondo, Delon, Burt Lancaster, Humphrey Bogart. Il dit des choses très justes : « Leur crédibilité passe par leur densité physique. »

Idole absolue, icône sans rival

Il est très heureux de son rôle et de sa complicité avec Jean Rochefort et espère que, enfin, le public ne verra plus à l’écran « le chanteur » mais « l’acteur », comme ce fut le cas pour Sinatra ou Montand. Il avait malheureusement tort : son image, son impact, son emprise sur des générations entières de spectateurs de ses concerts, acheteurs de ses albums, télémaniaques de ses shows, ont été tellement forts que rarement, à sa grande déception, les gens l’ont envisagé comme un comédien. Il reçut tout de même le Prix Jean-Gabin pour ce rôle dans L’homme du train. Il n’empêche : Hallyday, c’est Johnny, et Johnny, c’est la scène ! Le Palais de Sports, le Parc des Princes, le Stade de France, la tour Eiffel. C’est l’idole absolue, l’icône sans rival, le nom et le visage les plus populaires de France. La voix, le corps, le geste, qui se sont imprimés dans l’inconscient collectif français. Il est, donc, seul au sommet. Il le sait, mais cela ne lui monte jamais à la tête, je peux en témoigner : « Ça se passe bien, je fais mon travail. »

 

Toute sa vie, ou presque, il a cherché l’amour. Avec ses pièges, ses extravagances, ses abandons. Finalement, il n’a chanté que cela.

 

Alors le voici, guitare à la main, habillé de cuir ou de strass, allumant le feu tel un forgeron et sachant l’éteindre, autant à l’aise dans le rock que dans la mélodie d’amour. Il donne tout ce qu’il a avec sa surpuissance de séduction et d’entraînement. Au fil des décennies, il a pris de l’ampleur. Les expériences de la vie, chutes et désespoirs, illusions perdues et combats gagnés ont fabriqué une voix plus mûre, plus envoûtante, plus énergique, et qui étonne même ceux qu’il n’arrive pas à convaincre. Il faut l’avoir entendu au moins une fois en direct, « pour de vrai », comme disent les enfants, afin de mieux comprendre la durée et l’étendue de son pouvoir d’attraction. Comme on le dit des athlètes, un Mohamed Ali, un Usain Bolt, un Teddy Riner, c’est un chanteur de haut niveau, capable de se surpasser et de ne jamais se contenter de son acquis. Mais dans le cas de Johnny Hallyday, la recherche du résultat n’est rien par rapport à la recherche d’amour.

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Chemin de lumière et de souffrance

Toute sa vie, ou presque, il a cherché l’amour. Avec ses pièges, ses extravagances, ses abandons. Finalement, il n’a chanté que cela. Qu’il l’ait trouvé avec Laeticia, et grâce à Laeticia, apporte la note finale à ce parcours étoilé, ce chemin de lumière autant que de souffrance.
Dans sa loge, après le spectacle, après la douche, il est calme et rassuré, « non, je ne suis pas trop fatigué », et il attend sa femme, toujours anxieux d’entendre son jugement, même s’il sait qu’elle lui dira que « tout était bien ».
Un sourire mystérieux apparaît sur ses lèvres. Je le quitte. Si j’en parle au présent, c’est parce que j’ai du mal à le croire mort. À mesure que toute la France va le pleurer, il vivra de plus en plus. Ils sont peu nombreux à avoir franchi la barrière invisible qui vous sépare du réel pour entrer dans la légende : Johnny Légende.

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