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France Gall, le bonheur et la tragédie

France Gall. | © Paris Match

People et royauté

Paris Match consacre un numéro exceptionnel à France Gall, la petite fiancée des Français, morte dimanche à l’âge de 70 ans. En avant-première, voici l’hommage de notre journaliste Dany Jucaud devenue son amie au fil des rencontres et des années.

 

« France, il faut que j’écrive sur toi. Je n’y arrive pas. Aide-moi ! – Tu n’as qu’à écrire : “France Gall est morte ce matin et la France entière a du chagrin !” » Elle éclate de rire. « Ce n’est pas compliqué ! – Si, c’est compliqué. Compliqué et irréel de parler de toi au passé. » Je nous imagine toutes les deux dans son salon baigné de lumière, assises dans les grands fauteuils blancs, nous moquant de cette mort qui nous a tous cueillis par surprise. Ta mort ! Un de nos sujets de conversation préférés, qu’on abordait toujours en riant. « Je pense qu’on part quand on doit partir, que les départs sont programmés », me disait-elle.

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Douée comme personne pour le bonheur malgré les épreuves douloureuses qu’elle avait traversées, une boule de rire et de vie, France ne connaissait ni la peur ni le doute. Malicieuse comme un chat, quoi qu’elle fasse elle retombait toujours sur ses pattes. Spectatrice d’elle-même, s’il lui arrivait parfois de parler d’elle à la troisième personne, c’était avec beaucoup d’humour. La disparition de Michel Berger puis celle de leur fille, Pauline, l’avaient ancrée plus que jamais dans le réel. Personne n’aimait la vie autant que France. Cette « putain de vie », comme elle disait, qu’elle avait décidé une fois pour toutes de vivre le mieux  possible. « Si on veut lui faire honneur, déclarait-elle, il faut l’aimer et elle vous le rend bien. » En continuant à faire vivre la musique de Berger et à le garder vivant, elle a fait pour lui ce qu’il aurait sûrement fait pour elle, se contentant au fond, affirmait-elle, de lui rendre ce qu’il lui avait donné.

Elle aurait pu être décoratrice ou architecte.

Si elle n’avait pas été chanteuse, elle aurait pu être décoratrice ou architecte. Ses maisons lui ressemblaient, chaleureuses, pleines de souvenirs et d’histoires. Que ce soit à Paris, à Saint-Tropez ou à Dakar, au Sénégal. Depuis la disparition de Pauline, elle passait toujours la fin de l’année sur l’île de Ngor, où elle m’avait fait rencontrer il y a quelques années les artistes locaux, avant de se rendre à un match du club de foot dont elle était la plus fervente supportrice. Rue Monceau à Paris, regarder vivre France était un enchantement. Mais pour vraiment savoir qui elle était, il fallait la voir à table. Tout devait être parfait ! La lumière, les coussins sur les chaises, qu’elle tapotait jusqu’à ce qu’ils prennent la forme du corps, les assiettes… Gourmande, elle savourait chaque bouchée comme si c’était la dernière, en buvant du bon vin. Elle a cultivé comme personne les mille et une façons de ne rien faire. « C’est tout un art ! » me disait-elle.

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Et puis, un jour, après des années d’isolement, comme sortie d’une immense torpeur, elle s’est réveillée à nouveau pleine d’envies, accouchant de livres, d’une émission de variétés et d’une comédie musicale, « Résiste », qui ont marqué ses retrouvailles avec le public. « Ma place, pour être heureuse dans cette vie, n’est pas forcément dans la lumière », précisait-elle. Spectatrice de son passé, elle avait intégré le départ de Pauline sans tristesse. À table, on parlait d’elle au présent comme si elle était là ou dans la pièce à côté. « Quand je pense à elle et à Michel, ça me fait chaud, c’est ma famille invisible, lovée au plus profond de mon cœur. » Je me souviens d’un dîner à Saint-Tropez où elle m’avait longuement expliqué qu’elle trouvait les cimetières sinistres. Elle avait un plan ! On y installerait des cages à oiseaux avec des fleurs et des arbres de toutes les couleurs ! Je lui parlais de celui de Recoleta à Buenos Aires où, le dimanche, les enfants font du vélo entre les tombes. « Voilà exactement ce qu’il nous faut ! » Le même après-midi, elle avait organisé un concours de gâteaux au chocolat, « nature » avait-elle bien précisé.

Quand je t’entends chanter, j’ai envie de pleurer.

Alors que j’étais arrivée première, elle m’avait disqualifiée parce qu’elle avait failli se casser une dent avec une noix ! France n’était pas dans la nostalgie et était plus inquiète pour l’avenir du monde que pour le sien. Un jour où je lui demandais si elle était heureuse, en riant elle avait repris à son compte la phrase de Woody Allen : « Je m’intéresse à l’avenir car c’est là que j’ai décidé de passer le restant de mes jours ! » Comme Johnny et Sylvie, le couple qu’elle avait formé avec Michel Berger est entré dans la légende et rien ne pourra le détruire. Depuis vingt ans, un homme merveilleux partageait sa vie, Bruck Dawit, coauteur de « Résiste ». Producteur, compositeur, arrangeur, il a travaillé avec les plus grands, de Prince à Michael Jackson. Ils s’étaient rencontrés en 1995, en Californie, et ne s’étaient plus quittés. Mais le grand amour de France était son fils, Raphaël, producteur de musique. D’une discrétion absolue, il a fui la lumière toute sa vie. Très complices, les deux hommes qui ont accompagné France jusqu’au dernier moment ont le cœur brisé. France, aujourd’hui, quand je t’entends chanter, j’ai envie de pleurer.

Retrouvez notre grand numéro hommage à France Gall, avec des photos inédites et un portrait de Yann Moix, dans Paris Match, en vente jeudi et dans les kiosques.

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