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"Je n’étais pas fait pour être Alain Delon" : L'interview exclusive par Valérie Trierweiler

Alain Delon à Nice en 1968. © André Sartres / Paris Match | © Delon

People et royauté

Valérie Trierweiler, journaliste à Paris Match France, a interviewé la star pour le hors-série "Delon, l'unique". Récit d'un entretien.

Ce jour-là, il a du mal à avaler la moindre bouchée. Il arrive tout juste de Genève, n’a pas perdu une minute pour être à Paris au plus tôt. La veille, le vendredi 30 juin, le décès de Simone Veil a été annoncé. À Match, nous préparons un numéro d’hommage à cette grande dame ; j’envoie un message à Alain Delon afin de recueillir son témoignage. Je sais l’admiration qu’il a pour elle. Pas de réponse. Vingt-quatre heures plus tard, Delon m’appelle. « Je suis à Paris, si vous êtes libre, nous pouvons déjeuner dans une heure. Je vous parlerai de Simone Veil. » Nous nous retrouvons dans une de ses cantines parisiennes, Le Berkeley. Nous y avons déjeuné deux ou trois fois en toute amitié. À parler de tout et de rien. Il comprend les silences, devine les blessures. Alors qu’il remue sa fourchette vide, son désarroi devient apparent. Il évoque ses souvenirs avec Simone Veil puis confie, terrassé, qu’il est venu en urgence voir Mireille Darc, sans doute pour la dernière fois.

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Pascal, le mari de Mireille, lui a téléphoné à l’aube ; la fin pourrait être proche, il faut qu’il soit là. L’émotion l’étreint, la peine le retient. Delon ne mange toujours pas. Comment le pourrait-il, alors que Mireille ne s’alimente plus ? Le passé affleure au fur et à mesure de la conversation, comme sa sensibilité. Il est à cet instant un homme comme un autre, qui s’apprête à traverser une épreuve. Une de plus. Il n’y a là ni masque ni comédie. Juste un mauvais film qu’il va falloir tourner. Il ne cherche pas à détourner son regard qui s’embue de larmes. Il me fait promettre de ne rien dire. Je ne dis rien. Nous continuons à évoquer les joies et les peines de sa vie. Ses chiens, aussi. Ce ne sera pas sa dernière visite à Mireille. Jusqu’à ce maudit 28 août, il y en aura d’autres. De tout l’été, il ne s’est pas éloigné, présent pour elle comme pour ceux qui ont besoin de lui. Je recueille son témoignage à la mort de celle qu’il a tant aimée. La confiance s’est installée entre lui et la journaliste que je suis, dans un cheminement de près de quatre ans.

Avec Mireille Darc en 2007. © Henri Tullio / Paris Match

Deux mois plus tard, Delon accepte l’idée d’une interview bilan pour un numéro hors-série exceptionnel. Un hommage de son vivant. Il ne cherche pas à connaître les questions à l’avance, il est prêt à balayer tous les sujets, à répondre à toutes les questions. À nouveau, nous nous voyons au Berkeley. Soulagé que Mireille Darc ne souffre plus, elle est toujours dans son cœur. On lui reproche son goût pour la nostalgie, c’est sa façon à lui de rester fidèle à celles qu’il a aimées, à ses disparus, il ne renie rien de son passé. Nous commençons par évoquer son enfance et le rapport à ses propres enfants. Il s’ouvre davantage, nous arrêtons le principe d’une photo avec Anthony, Anouchka et Alain-Fabien. Il se réjouit d’avoir sa tribu autour de lui. Quinze jours plus tard, nous nous retrouvons dans un studio photo. Anthony est en voyage, la photo se fera « avec les petits », dans une ambiance joyeuse et chaleureuse. Delon est heureux, presque volubile. Il accepte toutes les demandes de la photographe, se laisse diriger comme il aime à le faire avec les réalisateurs.

 

À cette mère qui l’a placé en famille d’accueil alors qu’il n’avait que 4 ans, il trouve la force de dire merci pour cette beauté qu’elle lui a transmise

 

La séance terminée, nous filons à La Lorraine, une brasserie parisienne. L’appétit est revenu, je lui fais découvrir les huîtres de Joël Dupuch, de l’Impératrice, il adore, se régale. Je poursuis mes questions entre deux bouchées. L’homme en face de moi regarde avec lucidité l’incroyable trajectoire de sa vie. Ni dépressif ni pessimiste. Il sait ce que l’existence lui a apporté, il n’oublie pas non plus ce qu’il n’a pas eu, ce qui lui a manqué. Ce qui a fait de lui un être à part, l’absence d’un père et d’une mère. A cette mère qui l’a placé en famille d’accueil alors qu’il n’avait que 4 ans, il trouve la force de dire merci pour cette beauté qu’elle lui a transmise. Il n’a ni amertume ni colère, mais des questions restées sans réponse sur la cause de cet abandon. Le terreau de sa solitude.

Dans Plein soleil en 1959 © DR

Malgré tout, il ne cesse de parler de la chance qui l’a accompagné tout au long de sa vie. De ce destin hors norme. Des femmes qui ont cultivé son bonheur. De ce métier qu’il aime tant et qui l’a placé au plus haut. « Je n’étais pas fait pour être Alain Delon. » Il a toujours distingué l’homme qu’il est de la star qu’il représente. Il regarde comme un spectateur le chemin parcouru du gosse parti sans rien ni de rien à l’homme qui a tout eu, tout vécu. Ni plaintes ni complaintes. Arrive le soufflé au Grand-Marnier qu’il a commandé. « Je deviens gourmand », avoue-t-il, joyeux. Parce qu’il a bien vécu, il ne craint pas de regarder en face sa propre mort. Cela n’enlève rien à son appétit de vie, à son goût pour les femmes et l’amour. Il fait des projets d’avenir, envisage le mariage. Le présent ne lui convient pas toujours. Mais qui peut se réjouir de ces polémiques incessantes et fatigantes, de propos triturés pour alimenter le tapage médiatique ? Il préfère le temps au fugace. Vient l’heure de filer à Douchy. Il aime la nature et les bêtes. Il a les pieds dans la terre et le regard vers le ciel. Il est Delon.

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