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Pierre Agnes, le patron de Quiksilver emporté par sa passion

Eté 2010, il teste des vagues géantes en Indonésie. | © B. Testemale Photo

People et royauté

Pierre Agnes, le patron de Quiksilver était une légende au Pays Basque. La mer ne le rendra pas.

« Je t’aime je t’aime ! Tu es le meilleur père du monde donc je vais continuer à te chercher jusqu’à ma mort ». C’est par cette déclaration que Mathieu a rendu hommage à un père qu’il admirait sans bornes. Un père « bigger than life, à qui il ne pouvait rien arriver », selon les mots du sénateur landais Eric Kerrouche. Il suffit de regarder le compte Instagram de Mathieu Agnes pour y voir défiler la vie de Pierre. Enfant, toujours dans l’eau, souvent sur une planche de surf et brandissant fièrement une pêche miraculeuse. Avec cet air un peu lointain des taiseux pour qui un regard vaut bien des paroles inutiles. Mara Wolford, une amie, qui avait séjourné dans la famille Agnes lorsqu’elle avait 17 ans, se souvient de ses silences tranquilles et de sa façon de « soupirer pendant que ses yeux bleus riaient. Pas un bruit et cela voulait pourtant tout dire ».

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Depuis la fenêtre de la maison familiale de Capbreton, Pierre Agnes aura vu la mer avant de savoir marcher. L’Atlantique est sa source d’énergie, et il en a à revendre. Eté comme hiver, si la vague est bonne, on aperçoit le gamin filer en combinaison avec sa planche sous le bras. Il est inscrit au Santocha Surf Club, « Santoch » pour les connaisseurs, et, à 15 ans, compte déjà parmi les meilleurs de la bande. À tel point qu’il fera partie de l’équipe de France, venue présenter le surf en démonstration aux JO de Los Angeles, en 1984. Ce Landais pur jus a compris que sa passion, et celle de ses potes, est aussi un art de vivre. Une philosophie dans l’air du temps, où l’envie de retour à la nature se conjugue avec l’idée du dépassement de soi.

Pierre Agnès à la barre de son « Mascaret III ». Sa casquette porte le nom de sa société rebaptisée Boardriders en 2017. © J.-M. Lailheugue

Pierre Agnes a l’instinct des hommes, mais aussi celui des affaires. Il va s’en rendre compte en devenant commercial pour des marques australiennes. Puis il lance la sienne, Omareef, « pour le fun », dira t-il. C’est à cette époque qu’il rencontre Bixente Lizarazu, dont le frère fait partie de l’aventure. « On était tous des passionnés, se souvient Bixente. Trente ans plus tard, Pierre était resté le même, malgré ses immenses responsabilités à la tête d’un groupe devenu mondial. Un homme de peu de mots mais à la parole d’or. Il fallait bien l’écouter. J’avais 20 ans quand je l’ai connu et, au fil de ma carrière, je lui ai souvent demandé des conseils. Lui me parlait de ses choix. Sans en rajouter. Avec pondération. Pierre avait ce côté très terrien des hommes de bon sens ».

Kelly Slater, le Roger Federer de la discipline, onze fois champion du monde, ne jure que par lui

Quiksilver, la marque américaine de sport style, décide d’embaucher ce sportif au visage façonné à la serpe, mais si doué pour le business. Pour autant, Pierre Agnes n’abandonne pas ses passions. Le surf, bien sûr, qu’il continue de pratiquer intensément, mais aussi la pêche ou la moto. Sans parler de sa famille et de ses « 4 m » : Marianne, sa femme, et ses enfants, Marine, Manon et Mathieu. Team manager de la plus grande marque de surf au monde, il devient l’un des personnages les plus importants de la discipline. Tous l’adorent. Moins pour ce qu’il représente que pour ce qu’il est et ne cessera jamais d’être : pro, ouvert, fiable et à l’écoute. Kelly Slater, le Roger Federer de la discipline, onze fois champion du monde, ne jure que par lui et n’imagine même pas, lorsqu’il vient en compétition au Pays basque, loger ailleurs que chez Pierre.

Dans les locaux de sa société à Saint-Jean-de-Luz. © AFP

Ce que Pierre Agnes aime chez les champions, c’est leur humanité. Et il sait la leur révéler. Très tôt parfois. Comme avec Jérémy Florès, débarqué à 9 ans de sa Réunion natale pour une compétition à Capbreton. Son style lui plaît. Le gamin aussi. « Ça va, bonhomme ? » l’interpelle-t-il doucement, avant de lui offrir un premier contrat. À l’annonce de sa disparition, l’émotion de Jérémy Florès n’était pas feinte… « C’est trop dur. Je ne sais même pas par où commencer. Pierre, tu étais mon deuxième père… Tu as toujours pensé aux autres avant tout. C’est tellement injuste. Tu m’as donné ma chance à l’âge de 9 ans alors que je n’avais rien. Merci d’avoir changé ma vie ».

Pierre s’est adapté et s’est élevé vers les hauteurs où Quiksilver l’emmenait

Ecolier très moyen, abandonnant ses cahiers sur la plage pour aller surfer, Pierre Agnes n’a jamais renoncé devant une vague plus haute qu’une autre. Sans aucun autre bagage que son bon sens, sa capacité de travail et une farouche volonté d’apprendre, il ne vacille ni sur sa planche, ni face à ses responsabilités. Sans rien céder de son style d’existence, loin des flonflons qu’il abhorre, il gravit tous les échelons. Il abandonne sa pouponnière de champions et s’occupe du marketing de Quiksilver. C’est l’époque où la marque passe du statut de PME à celui de groupe planétaire. Comme le souligne Lizarazu : « Pierre s’est adapté et s’est élevé vers les hauteurs où Quiksilver l’emmenait. La France, puis l’Europe, puis le monde. » À tel point que sa nomination à la tête du pôle Europe tombe comme une évidence. Franck Riboud, l’ancien P-DG du groupe Danone, qui fait partie du conseil d’administration, est fasciné. « Il m’épatait. Il était taiseux comme un marin mais il m’attirait, avec ses yeux qui pétillaient d’intelligence. Déjà, il ne faisait pas semblant de savoir. Toujours un bon point. Il était strict et précis, avait une vraie capacité à apprendre et à s’entourer. Ah ! il le couvait bien, son sport ! »

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« Mascaret III », échoué sur la plage du Boiteux à Hossegor, vient d’être inspecté par les gendarmes le 30 janvier. © Mairie d’Hossegor

Au milieu des années 2000, Quiksilver continue de grandir, peut-être trop vite, et frôle la catastrophe avec le rachat de Rossignol, revendu à perte. Sept cents millions de dollars passés la trappe, une action qui chute de 16 dollars à… 90 cents à la Bourse de New York. Ouragan de force 7 au sein de la société : c’est presque naturellement que les actionnaires se tournent vers Pierre Agnes, au plus fort de la tempête. Lui, dont on dit souvent qu’il ressemble à Eric Tabarly, va prendre la barre. « Je l’ai toujours connu calme, dans l’euphorie comme dans la difficulté », souligne Lizarazu. Ce que confirme Franck Riboud, qu’il avait rappelé pour l’épauler : « Il vivait viscéralement sa société. Et il s’est battu comme un lion pour la sauver. Il avait des tas d’idées, comme cette machine à faire des vagues dont il me parlait depuis des années. S’il a su débloquer les énergies à l’intérieur, c’est parce qu’il aimait vraiment les gens. Et forcément, les gens l’aimaient aussi. »

L’enjeu est mondial et il eût été naturel de piloter le redressement depuis la base américaine. Pierre y songe, mais le temps de l’écume. Trop soucieux de préserver sa famille et, surtout, trop attaché aux passions que lui offre sa région. Surfer sur des « vaguelettes » en Californie, ne plus pouvoir pêcher le chipiron de Capbreton ? Inimaginable. « Il bouffait la vie et ses enthousiasmes restaient intacts : le surf, la pêche, la moto… Pas pour le plaisir de prendre des risques. Par besoin, tout simplement », raconte Franck Riboud. « Il avait besoin de sa sortie en mer avant de prendre la route de Saint-Jean-de-Luz pour rejoindre le siège de Quiksilver [rebaptisé Boardriders Inc. en 2017] et se replonger dans ses affaires », se souvient Lizarazu.

Ce mardi 30 janvier, à 7 h 15, Pierre Agnes quitte la redoutable passe de Capbreton à bord de « Mascaret III », son Sessa Marine Key Largo. Il longe l’estacade en bois et file vers le gouf. Un quart d’heure plus tard, au large de Hossegor, il appelle son ami Frank Pierre Zancanaro, le copain de toujours, devenu président du club de surf où ils ont débuté ensemble. Le brouillard est trop épais, Pierre Agnes préfère rentrer. Ce jour-là, les louvines (le nom landais du bar) ont de la chance. Les déferlantes de 3 à 4 mètres de haut cassent violemment à 300 mètres du bord. Selon les gendarmes, le « Mascaret III » est, dès lors, très vulnérable. Mais Pierre Agnes ne voit rien de ce qui se passe à proximité de la côte. Sans doute désorienté par la purée de pois, il ne réalise pas qu’il approche dangereusement des rouleaux vrombissants. Balayé selon toute probabilité par une série, il est projeté. « Des sorties comme ça, soupire Franck Riboud, il en a fait des centaines. C’est con, la vie ! C’est un peu comme un pisteur qui se fait prendre par une avalanche… »

Charley Puyo, son ancien complice de surf, entré lui aussi chez Quiksilver, rappelle qu’« il avait bossé fort, avec la fusion de Billabong et ses allers-retours à Los Angeles. Il a dû vouloir aller à la pêche pour faire le vide avant de s’y remettre, comme il le faisait d’habitude. Pour attraper les chipirons, il avait ses coins. Mais pour la louvine, il faut pêcher “au brisant”. Pierre était un marin aguerri. Il s’est peut-être fait surprendre par une série plus forte, dans le brouillard. Et s’il est tombé à l’eau, habillé comme en plein hiver, c’est presque impossible de remonter seul ».

L’homme était de ceux qui méritent des concerts de louanges, comme le prouvent la peine ressentie au Pays basque et l’émotion de ceux qui avaient à cœur d’évoquer leurs souvenirs. « C’était un type brillant, incroyablement normal et accessible », résume Franck Riboud. Disparu à l’endroit où il aimait être : l’océan. Celui qu’il regardait depuis sa chambre d’enfant.

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