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Testament de Johnny Hallyday : la déchirure

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Jade, Laeticia, Joy, Laura Smet et David Hallyday, le 9 décembre, devant le cercueil de Johnny à la Madeleine, pendant l’arrivée des personnalités. | © AFP PHOTO / POOL / ludovic MARIN

People et royauté

Craignant d’être déshérités, Laura Smet et David Hallyday décident d’unir leurs forces.

"On se demande souvent comment ça se passerait si on mourait », confiait Johnny, en 2013, à l’écrivain Amanda Sthers. Dans ce livre, aussi autobiographique que polémique, il dresse l’éloge de son épouse, encense leurs deux filles adoptées, égratignant déjà David et Laura. Le cancer ne s’était pas encore déclaré alors, mais le rockeur était passé par l’épreuve d’un coma après une opération à la colonne vertébrale. Et il avait entrevu la mort. C’est l’année suivante, en 2014, alors qu’il se relève à peine de la dépression nerveuse qui a suivi sa longue hospitalisation à Los Angeles qu’il rédige son testament. Il l’écrit en français, et le signe à Marnes-la-Coquette où il a repris ses habitudes alors que va commencer la première tournée des « Vieilles Canailles ». Tout est prévu : même le cas où son épouse disparaîtrait avant lui : alors, l’ensemble de ses biens et droits seraient exclusivement transmis à ses deux filles Jade et Joy, à parts égales.

C’est par courrier qu’ils ont pris connaissance la semaine dernière du testament de Johnny Hallyday

Et « ça » s’est passé. Trois ans plus tard, le 5 décembre 2017, à l’âge de 74 ans, Johnny, qu’on croyait éternel, meurt. La France, en deuil, observe émue cette famille dont elle connaît chaque visage, ceux qu’elle a vu grandir, s’aimer, pleurer. Devant l’église de la Madeleine, le 9 décembre, elle regarde Laura et David attendre blottis l’un contre l’autre le cortège dont Laeticia et ses filles ont pris la tête. Tous s’embrassent. Certains trouvent leurs gestes un peu maladroits. S’ils font banc à part dans la nef de l’église, c’est pour une bonne raison : ils n’ont pas voulu, dans cette circonstance, être séparés de leurs mères qui ont, chacune, représenté des pages de la vie de Johnny. Puis ils ont fait avion à part pour se rendre à l’inhumation à Saint-Barth, où ils dînaient et dormaient sous des toits différents. Réunis seulement autour de la tombe. Mais devant elle, tout de blancs vêtus, ils se tiennent si forts qu’on ne peut douter de la solidité de leurs liens.
Depuis, chacun était reparti à sa vie, sans lui : Laeticia, Jade et Joy réapprenant à sourire à L.A., Laura à Paris, David entre Londres et Monaco où il réside. Ils ne se sont plus donné de nouvelles. Comme s’ils n’avaient déjà plus rien à partager. Silence radio. Aucun échange. David et Laura attendaient l’appel du notaire.

Alors qu’en règle générale l’ouverture d’un testament se déroule solennellement à l’étude pour une lecture devant la famille rassemblée, c’est par courrier à leurs conseils qu’ils ont pris connaissance la semaine dernière des dernières volontés de Jean-Philippe Smet, dit Johnny Hallyday. Sidérantes, selon l’entourage de Laura, à laquelle son père n’aurait rien laissé : « Ni bien matériel, ni prérogative sur son œuvre artistique, ni souvenir – pas une guitare, pas une moto et pas même la pochette signée de la chanson “Laura”. »


Dans un communiqué, ses avocats, Mes Emmanuel Ravanas, Pierre-Olivier Sur et Hervé Temime affirment qu’elle « a découvert avec stupéfaction et douleur » ces dispositions aux termes desquelles « l’ensemble de son patrimoine et l’ensemble de ses droits d’artiste seraient exclusivement transmis à sa seule épouse Laeticia par l’effet de la loi californienne ». Ecartés au seul profit de cette veuve brindille qui occupait depuis plus de vingt ans une place centrale dans la vie du rockeur, ses quatre enfants n’hériteraient donc de rien : ni des propriétés, ni des droits générés par son catalogue musical. Un héritage qui se chiffrerait en millions d’euros. L’enjeu est de taille et laisse augurer une épique bataille juridique. Il faudra d’abord savoir qui, de la justice française ou américaine, s’imposera comme compétente pour trancher le contentieux. Dans la loi américaine prévaut la liberté testamentaire qui permet au défunt de léguer l’intégralité de son patrimoine à une seule personne de son choix. Dans le droit français, il n’est pas autorisé, en principe, à déshériter ses enfants, même s’il existe de nombreuses manières de favoriser les uns aux dépens des autres, ou le conjoint survivant.

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De nouvelles règles, applicables aux successions, sont entrées en vigueur le 17 août  2015. Théoriquement, la loi qui s’applique est celle de l’État dans lequel le défunt avait sa résidence habituelle et « le centre de ses intérêts » au moment de sa disparition. Les avocats de Laura et de son frère, David, souligneront que l’essentiel des gains de leur père se faisaient sur le territoire français, qu’il y a du reste vécu la majorité de sa dernière année pour y chanter, y être soigné, et même enterré, Saint-Barth étant un territoire français d’outre-mer.

L’argent n’est que la surface d’une blessure bien plus profonde

Ceux de Laeticia feront sans doute valoir que depuis 2013 le couple passait plus de six mois par an à Los Angeles, où leurs deux filles sont scolarisées, qu’ils avaient donc le statut de « famille résidente » aux États-Unis. Certificat médical à l’appui, ils démontreront que, s’il en avait eu le choix, Johnny aurait fini sa vie dans sa maison de Pacific Palisades, ce que sa maladie l’a empêché de faire. Ils pourront peut-être s’appuyer sur le cas du célèbre compositeur de cinéma Maurice Jarre, dont toute la carrière s’est déroulée aux Etats-Unis. Plus facile à trancher pour la justice. À sa mort à 84 ans, en 2009, il vivait en Californie « depuis plus de trente ans, de manière continue », y possédant tout son patrimoine immobilier et une grande partie de son patrimoine mobilier. Sa quatrième femme, d’origine chinoise, a reçu l’intégralité de son héritage aux dépens de ses trois enfants. Un long conflit s’en est suivi qui a abouti, le 27 septembre dernier, quand la Cour de cassation française a débouté Jean-Michel Jarre, le fils aîné de Maurice, de sa demande à faire valoir ses droits. La Cour française précisait néanmoins que sa décision aurait pu être toute autre si, de son fait, elle avait mis les enfants déshérités dans « une situation de précarité économique et de besoin ». Ce qui n’était pas le cas de Jean-Michel, et ne semble pas être celui de David et Laura.

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L’argent n’est que la surface d’une blessure bien plus profonde. Pour Laura, fragile, écorchée vive comme son père, la révélation du testament apparaît comme un abandon, une trahison. Mais à qui s’adresser ? Au ciel ? Elle choisit d’écrire « à son père » par-delà la mort : « Tant de questions sans réponses. Toutes ces fois où on a dû se cacher pour se voir et s’appeler ! Il m’est encore insupportable de ne pas avoir pu te dire au revoir, papa, le sais-tu au moins ? » Transmise à l’AFP par ses avocats, cette lettre a fait l’effet d’une déflagration dans une France encore surprise de s’être trouvée si unie face à la mort de « l’idole », stupéfaite de découvrir les siens prêts à se déchirer. D’un côté Laeticia et ses filles. De l’autre Laura et David, que dix-sept ans séparent, mais qui se sentent si proches, au nom du même manque de père peut-être, et seront solidaires dans la procédure engagée pour contester la succession.

 Laeticia ne cesse de consacrer toute son énergie à faire respecter le travail et la mémoire de son mari 

Dans sa lettre, la comédienne de 34 ans évoque ses motivations. « Il y a encore quelques semaines, tu me disais à table :Alors, quand est-ce que vous faites un enfant ?” Mais que vais-je pouvoir lui transmettre de toi, toi que j’admire tant ? […] Je t’entends papa et moi j’ai choisi de me battre. J’aurais préféré que tout cela reste en famille, malheureusement, dans notre famille, c’est comme ça… » Lui répondant par un communiqué, le soir même, lundi dernier, Laeticia Hallyday « écœurée » mais néanmoins « sereine » faisait savoir qu’elle n’aurait « de cesse de consacrer toute [son] énergie à faire respecter le travail et la mémoire de [son] mari, selon sa volonté et en conformité avec l’esprit de son œuvre inestimable ». Dans son livre avec Amanda Sthers, Johnny racontait cette expérience du coma qui lui avait fait entrevoir le mystère de la mort : « Moi, je l’ai presque vécu. On était en train de m’organiser des funérailles nationales ! Tout devient très réel. Votre fin, et le fait que ça va devenir un spectacle et que des vampires vont se battre pour être assis au premier rang, dire ceci ou cela. » Mais qui sont les vampires, de quoi ont-ils soif et qui se battra contre eux ? Chacun aura sa version, chacun se croit unique. Après le temps de l’hommage « populaire » est donc venu celui du déballage et de la rancœur.

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