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Quand Jacques Brel s’envolait

En 1973, Brel (ici avec Maddly, chez les Liardon, à Nyon, dans le canton de Vaud) est l'heureux parrain de Maud, fille de Jean Liardon. © Collection privée Jean Liardon

People et royauté

 Dans Voir un ami voler, écrit avec le journaliste suisse Arnaud Bedat, l’instructeur de vol Jean Liardon raconte les dernières années de son ami Jacques Brel, mort en 1978, à qui il a appris à piloter. 

«L’avion est le seul endroit où je n’ai pas besoin de musique, de mots. Tu entends ce silence, cette vie arrêtée sous nos pieds ?» Ainsi Jacques Brel s’adresse-t-il un jour à son instructeur vaudois Jean Liardon, 77 printemps aujourd’hui, lors d’un vol d’entrainement.  1966. L’immense chanteur et parolier a décidé d’arrêter de chanter, à 37 ans. A ceux qui s’en étonnent, il répond, faisant allusion à ses débuts chaotiques : «Personne ne voulait que je commence, personne ne veut que je m’arrête !» Trois ans plus tard, Brel débarque dans une école de pilotage, les Ailes, près de Genève. Jean Liardon, 28 ans alors, dirige l’école. Ce pilote privé transporte parmi ses clients quelques célébrités, telles le chef d’orchestre Karajan ou le couple d’acteur Richard Burton-Liz Taylor.

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Des vedettes désirant apprendre à piloter, Liardon en a vu défiler un tas, qui abandonneront en route. Il pense d’abord ça de Brel, mais le chanteur passe ses examens avec succès en avril 1970, après trois mois de cours intenses. Il passe aussi des heures au Bar 33, en face de l’école, à refaire le monde derrière le zinc avec les mécanos, pilotes et clients habitués. Drôle, humble, discret, le chanteur se cache derrière une autodérision permanente. Finance les cours de vol d’un pompier d’Orly, de deux jeunes belges.

Au fil des mois, Jean Liardon et Jacques Brel vont se lier d’amitié. Mais comme Barbara, Brassens ou Lino Ventura, les intimes discrets, Jean Liardon n’avait jamais parlé des dernières années de Brel, jusqu’à rencontrer le journaliste suisse Arnaud Bedat avec lequel il signe un livre de souvenirs, qui vient de paraître, quarante ans après la mort du chanteur. (1) Pages après pages, on découvre et regarde vivre un Brel inconnu. Le voilà co-propriétaire d’un Baron 55, bimoteur à hélices, avant de passer sa qualification sur Learjet, avion à réaction. « Jacques a failli devenir pilote professionnel, raconte Jean Liardon. Il avait une envie irrésistible de voler, d’évasion. Son leitmotiv : aller là où il fait beau !»
 

Interdit de piloter par les assurances

Sur un coup de tête : tournée des grands ducs dans une ville ou une région de France ou d’Europe, ou ce voyage épique par étapes jusqu’en Guadeloupe, en 1972, bloqué au Groenland pour raisons techniques…en habits d’été. L’avion sert aussi à Brel acteur à rallier les plateaux de tournage. « L’aventure c’est l’aventure » (1972) de Claude Lelouch, où Brel rencontre celle qui deviendra sa dernière compagne, Madly, une jeune fille drôle doublée d’une belle personnalité. «L’Emmerdeur» (1973) d’Edouard Molinaro, avec Lino Ventura. «Les assurances lui interdisaient de piloter, on passait outre !» poursuit Jean Liardon. En octobre 1974, Jacques Brel est atteint d’un cancer du poumon. Il a quarante cinq ans. «Toujours, il a pensé qu’il s’en sortirait» dit son ami pilote. Mais il décède quatre ans plus tard, en octobre 1978. Le livre révèle avec élégance ces dernières années, entre souffrance et rémission.

Dernières virées en avion

L’incroyable traque avec les médias, les rumeurs annonçant régulièrement le décès de l’artiste, à l’hôpital, en mer. Car Jacques Brel entreprend un tour du monde à la voile, comme pour défier la maladie, puis navigue aux Marquises, où il s’est installé une bonne partie de l’année. Il composera là-bas ce qui est sans doute son plus bel album «Les Marquises» à propos duquel il dira à Jean Liardon : «Tout ce que j’ai à dire est là.» À un chauffeur de taxi qui lui demande un jour, visiblement étonné de le voir tenir debout : «Quand vous reverra-t-on sur les planches ?» Brel répond avec ironie : «Des planches, on m’en prépare quatre !» Dernières virée en avion : Vaucluse, Lubéron, Roussillon, régions où Brel compte acheter une maison. En octobre 1978, Jean Liardon voit Brel à Genève, à l’hôtel Beau Rivage. Il souffre atrocement, suffoque, tousse, semble désorienté, incohérent. Ce sera la dernière fois qu’ils se verront. Arnaud Bedat ne voulait pas écrire ce livre sans être allé sur les traces du chanteur aux Marquises, où il a rencontré plusieurs témoins et amis. Il nous régale d’une trentaine de pages d’anecdotes inédites, à lire sans modération.

(1) Voir un ami voler. Récit. Editions Plon 285 pages. 17,90 € 

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