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Natalia Vodianova : "Je me battrai toujours pour les enfants de Russie"

Avant la cérémonied’ouverture, le 14 juin, dans le stade Loujniki encore vide, Natalia Vodianova s’apprête à présenter le trophée de la Coupe du monde dans son écrin Louis Vuitton. | © Vlada Krassilnikova / Paris Match

People et royauté

La top model a connu la misère à la fin de l’URSS. Aujourd’hui, Natalia Vodianova nous parle de son combat humanitaire

Dans le tunnel qui mène à la grande pelouse, Natalia a le cœur qui bat. A cet instant, tant d’images défilent dans sa tête ! C’est à elle que revient l’insigne privilège de présenter le trophée de la Coupe du monde aux 78 000 spectateurs chauffés à blanc du stade Loujniki, à Moscou. Devant leur téléviseur, ils seront 2 milliards à suivre la cérémonie. Les supporteurs vont entonner l’hymne national à la gloire du pays. C’est un jour de fierté pour toute la Russie et un moment particulier pour la petite fille pauvre de Nijni Novgorod devenue top model, star universelle, présente sur les billboards et dans les magazines du monde entier et, aujourd’hui, à la tête d’une importante fondation caritative.

A l’extérieur du stade, les limousines noires du cortège de Vladimir Poutine s’immobilisent devant le tapis rouge. Une vingtaine de chefs d’Etat l’ont précédé. Une onde fébrile parcourt la tribune VIP. Tous tendent la tête pour apercevoir le maître du Kremlin derrière les vitres épaisses de sa loge d’honneur. Pour le premier match du Mondial, le président russe, installé dans un vaste fauteuil, bien décidé à savourer le triomphe de son équipe, est rejoint par Mohammed Ben Salmane, l’homme fort du régime saoudien, dont les chancelleries européennes étaient sans nouvelles depuis plusieurs semaines.

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Quelques heures auparavant, j’ai retrouvé Natalia, pour notre interview, dans un boutique-hôtel discret du centre de Moscou. Lucas, Viktor et Neva, ses trois enfants aînés, venaient de la rejoindre tandis que ses deux plus jeunes fils, Maxim et Roman, restés à Paris, s’apprêtaient à regarder leur maman à la télévision depuis le bureau de leur père, Antoine Arnault, compagnon de Natalia, responsable de la communication et de l’image du groupe LVMH. Malgré son calme apparent, Natalia Vodianova saisit l’importance de cet événement tant attendu. Comme Poutine, alors Premier ministre, elle était à Zurich en décembre 2010, le jour où la Russie a obtenu de la Fifa l’organisation du Mondial. Hier soir, elle a coprésenté depuis la place Rouge, devant le président et un parterre de dignitaires et de célébrités, le grand concert de musique classique sous la direction du chef d’orchestre Valery Gergiev.

« C’était intimidant d’apparaître en direct à la télévision devant des millions de téléspectateurs, confie Natalia d’une voix douce et posée. Je me suis sentie investie d’une grande responsabilité dans un instant si important pour mon pays. » Natalia a la Russie rivée au corps et, dès les premières paroles, elle décrit les méandres et la richesse de l’âme russe. « Je suis très attachée à mon pays avec tout ce que cela englobe, y compris une certaine mélancolie, un sentiment complexe de grandeur. La Russie est souvent perçue à travers des clichés. J’ai passé ma vie à lutter contre ces idées reçues. »

Natalia Vodianova a un tempérament d’activiste modelée par les stigmates d’une enfance difficile

Pour le Russe ordinaire, l’histoire de Natalia est celle d’un conte de fées ; le destin d’une Cendrillon de la Volga qui a échappé courageusement à sa condition pour devenir « SuperNova » et se hisser au sommet du monde et de son élite. Quand ils l’abordent dans la rue, ils lui témoignent de l’affection et de la reconnaissance. Elle accepte la métaphore du conte de fées jusqu’à une certaine limite. « Si l’histoire de Cendrillon s’était prolongée, je ne suis pas sûre qu’elle se serait métamorphosée instantanément en princesse dans son château. Elle aurait eu à cœur d’être active, respectée pour ce qu’elle aurait accompli. Quand on a travaillé depuis l’enfance, on ne change pas du jour au lendemain en s’allongeant sur une plage pour profiter de la vie rêvée que le succès vous a donnée. »

Dès les premiers échanges avec Natalia, on comprend qu’on ne va pas parler de mode, de luxe ou de la dernière plage à Mykonos ou Ibiza. Aujourd’hui comme hier, Natalia Vodianova a un tempérament d’activiste modelée par les stigmates d’une enfance difficile, d’une extrême pauvreté, dans un appartement de 20 mètres carrés qu’elle partageait avec sa mère et ses deux sœurs, dont Oksana, atteinte d’autisme profond. « Nous étions rejetés, considérés comme étranges par la société parce que ma mère, contre l’avis de tous, avait pris la décision de garder ma sœur à la maison au lieu de la placer dans une institution publique dès sa naissance. Les médecins prédisaient qu’elle ne vivrait pas au-delà de l’âge de 10 ans. Leurs statistiques étaient correctes. Là-bas, les enfants comme Oksana mouraient avant 10 ans, parce que personne ne leur parlait, ne les faisait sortir. Ils étaient abandonnés par la société. Grâce à l’amour de sa famille, ma sœur a pu apprendre à marcher. Elle est aujourd’hui un être heureux. »

Quelques heures avant le coup d’envoi, Natalia Vodianova dans sa chambre d’hôtel à Moscou, avec l’écrin qui recevra la coupe. © Vlada KRASSILNIKOVA / Paris Match

Paris Match. Etre la victime de discriminations vous a-t-il renforcée ?
Natalia Vodianova. Cela m’a rendue très résistante. Je n’ai jamais eu honte d’avoir une sœur autiste, mais nous étions constamment exclues. Les voisins de l’immeuble nous détestaient parce qu’elle criait fort la nuit. Face à un phénomène qu’ils ne connaissaient pas et qu’on ne leur avait pas expliqué, les enfants à l’école se montraient cruels. Ma sœur et moi étions exposées à toutes sortes de réactions hostiles. On nous crachait dessus.

A 16 ans, vous êtes devenue mannequin. Cela a ouvert des portes ?
Il m’a fallu six mois pour quitter la Russie. J’ignorais tout de ce métier et, au début, cela ne m’intéressait pas. J’avais ma petite vie. Nous vivotions. Avec un ami, je vendais des fruits sur les marchés. Tout abandonner derrière soi est parfois difficile.

C’est votre grand-mère qui vous a acheté votre billet d’avion pour Paris ?
Elle en a acheté plusieurs, car je ne me résignais pas à partir à l’aéroport pour prendre l’avion. Elle a fini par obtenir un billet modifiable. Selon elle, vu la situation, tout était préférable que de rester à Nijni Novgorod.

Être mannequin était devenu trop confortable, et je ne peux m’accommoder du confort.

A votre arrivée, quel effet vous a fait Paris ?
Je suis immédiatement tombée amoureuse de Paris. J’étais émerveillée par le chic simple des Parisiennes qui paraissaient si élégantes sans effort, toujours parfaites sans en faire trop. Cela a influencé mon style.

Vous étiez mère à 19 ans. Vous avez 36 ans et cinq enfants. Ce n’est pas habituel dans votre métier !
Ça l’est devenu. Aujourd’hui, actrices, chanteuses et mannequins n’hésitent pas à avoir des bébés. Mais au moment de ma première grossesse, c’était très nouveau. Certaines femmes craignaient d’abîmer leur corps. Elles voulaient avoir tout accompli avant de se poser et d’avoir leur premier enfant.

Malgré votre énorme succès de top model, vous semblez vous être lassée assez rapidement du métier…
Dès 2002, je me suis trouvée enfermée dans plusieurs contrats exclusifs avec des marques de vêtements et de cosmétiques. L’horizon était un peu bouché. J’avais trop de temps libre. Depuis mon enfance, j’avais eu l’habitude de travailler dur au quotidien. Etre mannequin était devenu trop confortable, et je ne peux m’accommoder du confort. Je ne me suis jamais autorisée à être paresseuse.

 J'ai décidé de construire mon premier parc à Nijni Novgorod, à cinq minutes de l’endroit où j’avais grandi

A 22 ans, vous vous lancez dans l’humanitaire en créant une fondation, Naked Heart. S’agissait-il de redistribuer un peu de ce que le succès vous avait apporté ?
Ce n’était pas pour me donner bonne conscience. Il me fallait de l’action, un but. J’avais besoin de me battre pour une cause. En septembre 2004, j’étais à Moscou quand des terroristes ont pris des centaines d’enfants en otages dans l’école de Beslan. Le pays était sous le choc. En tant que mère, c’était un sentiment insupportable. Quand la première bombe a explosé et que certains enfants ont pu s’enfuir par une brèche, ils n’ont pas couru se mettre à l’abri mais se sont précipités pour boire de l’eau à un robinet. Les terroristes les ont mitraillés. Je n’oublierai jamais cette image.

Les artisans des ateliers historiques Louis Vuitton, à Asnières, ont réalisé l’écrin pour la Fifa. La boîte est en titane, monogrammée LV ; les huit coins sont revêtus de cuir naturel et les six fermoirs sont en ruthénium – dont le symbole chimique est Ru, en hommage à la Russie.
Les artisans des ateliers historiques Louis Vuitton, à Asnières, ont réalisé l’écrin pour la Fifa. La boîte est en titane, monogrammée LV ; les huit coins sont revêtus de cuir naturel et les six fermoirs sont en ruthénium – dont le symbole chimique est Ru, en hommage à la Russie. © DR

Comment pouviez-vous agir ?
J’ai réfléchi à ce dont pouvaient avoir besoin les enfants qui avaient survécu. J’ai voulu construire des aires de jeux pour qu’ils se sentent en sécurité, oublient leurs soucis et échappent à la terrible réalité de leurs vies. Moi-même, je n’avais nulle part où aller quand j’étais petite.

Votre première levée de fonds a été un succès ?
Nous avons réuni suffisamment d’argent pour construire la première aire de jeux. Le monde entier était déjà au chevet de Beslan et de ses familles meurtries. Alors j’ai décidé de construire mon premier parc à Nijni Novgorod, à cinq minutes de l’endroit où j’avais grandi. C’était le premier parc “inclusif” du pays, équipé d’installations pour les enfants handicapés.

Le président Poutine, d’une certaine manière, a rendu cela au peuple russe.

Cet engagement est devenu l’histoire de votre vie ?
Aujourd’hui, je conçois mon action comme une mission. A l’origine, la Naked Heart Foundation n’a pas été créée pour les enfants comme ma sœur autiste ; mais, au fil des ans, l’inclusion est devenue mon combat. A l’occasion de la Coupe du monde, avec le soutien de Coca-Cola, nous avons entièrement rénové le parc initial. La fondation a construit 13 aires de jeux pleines de couleurs, accueillantes, sécurisées, dans chaque ville du Mondial. Pour les enfants des quartiers défavorisés, se rendre au parc, c’est comme aller à Disneyland. Ils étaient 4 000 le jour de l’inauguration, dans ma ville. Quand j’ai coupé le ruban et que je les ai vus prendre joyeusement possession du parc, j’ai compris que nous avions réussi. Grisée par l’émotion, j’ai alors pris l’engagement de bâtir 500 parcs similaires dans tout le pays. Nous en sommes à 200, mais j’ai du temps, je n’ai que 36 ans !

A la manière de Trump prônant “America First”, Poutine proclame “Russia First”. Quel regard portez-vous sur sa présidence ?
La politique n’est pas mon domaine. Mais il est certain que, pour ce président, la Russie vient en premier. Il protège le pays et c’est pour cela que les Russes le soutiennent. Après l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie a perdu une partie de son âme, de son unité, de sa grandeur et de son identité. Le président Poutine, d’une certaine manière, a rendu cela au peuple russe.

Votre couple avec Antoine Arnault est aussi la rencontre de deux cultures. Très vite, il a fait la connaissance de votre famille en Russie…
Oui. Antoine est venu à Nijni Novgorod. Il a vu tout le monde. C’était amusant car, comme tous les étrangers, malgré tout ce que j’ai pu dire, il pensait que je venais d’une petite bourgade. Or, c’est aujourd’hui l’une des villes qui accueillent la Coupe du monde.

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