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Nadine Trintignant : « Personne depuis Simone Veil n’incarne plus le droit des femmes »

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Simone Veil. | © AFP PHOTO / MARCEL BINH

People et royauté

Dans le troisième volume du hors-série « Les décennies Paris Match : nos années 1970 », notre magazine revient sur cette époque de combats pour la dignité de la femme. À cette occasion, Nadine Trintignant revient sur l’histoire de ses convictions et raconte son admiration pour Simone Veil, qui doit entrer au Panthéon, dimanche 1er juillet.

Elle fut de tous les combats pour la dignité de la femme : en faveur de l’avortement, du manifeste des 343, au procès de Bobigny, et maintenant, après la mort de Marie, sa fille, pour défendre celles qui sont battues. Nadine Trintignant raconte son admiration pour Simone Veil, qui, sous les insultes, a su braver le tabou de l’interruption volontaire de grossesse. Et fait voter la loi qui l’a autorisée en France.

Paris Match. À quel moment avez-vous ressenti le besoin d’être féministe ?
Nadine Trintignant. A 15 ans, je suis allée travailler comme stagiaire dans un laboratoire photo qui fonctionnait comme une usine. Je n’étais pas douée pour les études, je rêvais d’indépendance. Il y avait des femmes fortes et merveilleuses qui venaient de milieux populaires. Dans les vestiaires, elles ne se gênaient pas pour parler de leur vie devant moi avec, souvent, un langage très fleuri. Au début, elles se méfiaient de moi, elles pensaient que je voulais prendre leur place. Je vivais à travers elles leur vie, elles parlaient aussi bien de sexe que de leur place au sein de la famille ou de la société. Elles disaient des choses qui me sidéraient, comme lorsqu’elles évoquaient les “raclées” que leur donnaient leurs maris. Elles trouvaient ça normal. Et moi, j’avais l’air d’une imbécile. J’étais à mille lieues de ce qu’elles vivaient. Lorsque je leur ai demandé ce qu’elles faisaient pour Noël, elles s’apprêtaient à “faire la bonne” pour leurs familles et à subir les assauts du mari. Moi, je prévoyais de partir quinze jours à Megève… J’ai appris beaucoup de choses de ces femmes. Cela m’a mise sur la voie.

Vous êtes-vous engagée en faveur de l’avortement parce que vous aviez accompagné des amies se faire avorter à cette époque-là ?
Oui, j’ai accompagné l’une de ces femmes en taxi chez un de ces salopards pour subir un avortement. C’était tellement barbare! Elle avait les pieds dans des étriers et s’agrippait à une corde qui pendait du plafond. Je n’étais encore jamais allée chez un gynécologue. J’ai vu cette scène, cette femme avec le sexe ouvert et offert à la souffrance. C’était terrible. Voir ça m’a donné conscience du combat à venir. J’avais aussi entendu des femmes raconter s’être enfoncé des aiguilles à tricoter dans le sexe pour perdre l’enfant qu’elles portaient. J’ai compris que l’argent épargnait bien des souffrances et que j’appartenais à un monde privilégié.

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Simone Veil en couverture du Paris Match n°1443, daté du 21 janvier 1977. © DR / Paris Match

Votre entourage vous soutenait-il dans le combat féministe ?
Jean-Louis, qui était mon mari, me soutenait totalement et on a été tellement heureux quand il y a eu ce retentissement. Ma mère, qui avait subi des avortements clandestins, était très émue. En revanche, j’ai été très en colère par la réaction de la femme de Maurice Thorez, Jeannette Vermeersch. Je ne comprenais pas que les communistes puissent s’opposer à cette avancée pour les femmes. Mon père et ma sœur aînée, qui étaient également communistes, y étaient, quant à eux, favorables. Heureusement !

La loi a, en effet, été adoptée par la droite…
Oui, grâce à Giscard qui a été très courageux en proposant cette réforme, qui n’allait pas de soi pour son propre camp. Mais c’est surtout Simone Veil qui a été exceptionnelle. Je l’ai rencontrée à deux reprises, elle était lumineuse. Je me disais : “Tant qu’il y aura des femmes comme elle, la vie sera formidable.” Elle m’a émerveillée à défendre cette loi sous les insultes alors qu’elle avait connu l’horreur des camps. Depuis Simone Veil, personne n’incarne plus le droit des femmes.

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Le féminisme est-il mort ?
J’espère que non ! Il reste beaucoup à faire. On attend toujours l’égalité des salaires des hommes et des femmes. Et ce qui est arrivé à Marie [morte sous les coups de son compagnon, Bertrand Cantat, en 2003] prouve que la lutte en faveur des femmes battues doit continuer. C’est aujourd’hui mon combat, je vais partout où je peux pour défendre leur cause. Je suis allée jusqu’au Mexique où la situation est très grave. J’ai toujours été contre la peine de mort car personne n’a droit de vie ou de mort sur un individu. Être du côté de ces femmes est aussi un moyen pour moi de rester avec Marie.

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