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France, la fille de Jacques Brel : « Il avait cette impression de ne pas avoir été aimé. C’était étrange. Il était bipolaire »

Jacques Brel

Jacques Brel, un être entier, passionné, tourmenté. | © DR

People et royauté

France Brel, la fille de l’inoubliable artiste, livre un portrait bouleversant de son père qu’elle appelait Jacques et non « papa ». 

Paris Match. Le 9 octobre 1978, votre père disparaît. Il avait à peine 49 ans. Quel est le dernier souvenir que vous ayez de lui ?
France Brel. Ce jour-là, avant que les radios n’annoncent la nouvelle, je reçois un coup de téléphone de ma mère. Elle m’annonce la mort de Jacques. Je prends la direction de l’hôpital Avicenne de Bobigny, près de Paris. Le coeur gros, je longe un quartier de Montreuil où, en 1955, nous avions vécu en famille, à ses débuts sur les planches parisiennes. A l’entrée, des photographes se pressent, des mesures de sécurité sont prises, je dois décliner mon identité. On me fait emprunter des couloirs dérobés pour accéder à sa chambre. Je découvre le visage apaisé de celui qui peut partir le travail accompli. Pour ne pas m’écrouler, je m’accroche à cette pensée : il a achevé son chemin de pèlerin. Une infirmière en larmes me confie qu’il passait son temps à fixer l’arbre du jardin pour rester en contact avec la nature.

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Comment se déroulent les obsèques ?
Même s’il était un père fantomatique, je voulais vraiment qu’il repose près de nous. Dans cette Belgique qu’il aimait tant. Mais son producteur Charley Marouani et Maddly, sa compagne, nous font comprendre que, conformément à son dernier voeu, il va être enterré aux îles Marquises. Il n’y aura aucun hommage officiel, aucun moment pour lui dire adieu. On va juste nous accorder le droit de descendre à la morgue et de regarder ensuite l’avion s’envoler avec son cercueil à bord. C’est si dur ! Pour me donner du courage, je me dis qu’une autre vie commence pour moi. Je vais perpétuer son oeuvre. Du haut de mes 25 ans, j’affronte le regard des journalistes et des curieux. Moi, si discrète, je me dis qu’il faut être à la hauteur. Trois ans après, je crée la Fondation Jacques Brel.

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La femme de Jacques Brel et leurs deux filles, en 1979. © BELGA PHOTO ARCHIVES

Pourquoi ne lui avez-vous pas rendu visite à l’hôpital ?
C’est en tombant sur un Paris Match quelques mois plus tôt que j’ai appris que Jacques était hospitalisé à Avicenne depuis le 31 juillet. Lorsqu’il est rentré des Marquises pour se faire soigner en France, des photos de sa descente d’avion ont été publiées. Il n’a même pas pris soin de nous prévenir qu’il était en Europe. C’est violent. On ne compte plus pour grand-chose. Ou alors, il ne voulait pas que je le voie si diminué. Sans doute un peu des deux.

Cette forme d’amour paternel un peu particulière est comme une vague à prendre dans la figure. Et comme avec les vraies vagues, je plonge en dessous et laisse passer les remous.

Remontons le temps. Il vit toujours avec vous à Bruxelles. Avez-vous des moments de complicité avec lui ?
Lors de nos trop rares promenades dans la forêt de Soignes, il s’excite à la vue de la végétation et des arbres. Moi, je n’ose pas lui poser de questions, de peur qu’il les trouve idiotes. Son charisme m’intimide. Je préfère les moments de silence et l’observer. Adolescente, je cherche à comprendre le sens de certaines chansons. Je me souviens qu’un jour, assise à côté de lui dans la voiture, je lui ai demandé pourquoi la chanson « Le Dernier Repas » se termine par « il ne restera qu’un prénom ». « Quel prénom, papa ? » Trois secondes de silence et il me répond : « Tous les prénoms ». Il peut dire une gentillesse et être cassant dans la seconde d’après. Un jour, embarquant sur un nouveau bateau, il me dit : « Ce bateau, c’est le tien ». Comme je ne comprends pas, je fais la tête. Il me lance : « Ou tu continues de rire comme avant, ou tu débarques. Ou tu es rieuse, ou tu pars ». Il peut être dur et j’en souffre. Du moins au début. Cette forme d’amour paternel un peu particulière est comme une vague à prendre dans la figure. Et comme avec les vraies vagues, je plonge en dessous et laisse passer les remous. Je finis, avec de la patience, à accepter cette dureté tendre.

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Jacques Brel reçoit le prix SABAM des mains de son président, Marcel Poot, en 1964. © BELGA PHOTO ARCHIVES

Eprouvez-vous de la tristesse à ne le voir que rarement ?
Bizarrement, non. En mon for intérieur, je sais quej’ai un père exceptionnel. Je suis pressée qu’il rentre pourque ça s’anime à la maison, mais je ne suis pas triste. Quand je regarde les pères des mes copines d’école, je les trouve ordinaires. Lui, au moins, il met de l’ambiance.

En l’appelant Jacques, je continue d’une certaine manière à lui obéir. Je n’aurais pas pu m’en sortir si je n’avais pas pris de distance vis-à-vis de lui.

Comment vivez-vous cette notoriété ?
Je découvre petit à petit la notoriété de Jacques, entre autres grâce aux retransmissions à la radio de ses premières à l’Olympia, diffusées par Europe 1. Mais comme nous avons élevées en dehors de ces considérations de succès et de vedettariat, j’avoue que je n’y pense pas tous les jours. Mon père n’était pas attiré par le luxe ni par l’ostentation matérielle. Il a gardé à Paris sa chambre à la Cité Lemercier jusqu’à la fin des années 60, n’éprouvant guère le besoin de se loger autrement. Quand certains personnes à l’école font allusion à notre situation matérielle, je m’étonne de ce genre de considérations car elles ne sont pas d’actualité dans notre quotidien familial et je n’évoque donc pas ce genre de réflexion à la maison, où personne ne parle de publicité, de contrat, d’argent, de rentabilité. Nous avons eu le privilège d’être élevées de manière tout à fait normale et nous ne sommes en rien considérés comme des enfants de vedette. Quand nous sommes au restaurant avec lui, il se place toujours dos à la salle pour ne pas être reconnu et si, d’aventure, quelqu’un lui demande une signature, il n’a pas peur de refuser, expliquant gentiment au demandeur que ce n’est pas le lieu vu qu’il est en compagnie de ses enfants. Au Lycée français de Bruxelles, je suis assez effacée, une élève solitaire n’ayant pas de copains ou copines. Les enseignants se montrent discrets. Jusqu’au jour où l’on commence à me dire : « Tu dois être riche, toi, avec tous les disques que vend ton père ! » À chaque fois, je réponds que je ne sais pas. Et c’est la stricte vérité. Jamais Brel ne parle des ventes, encore moins d’argent. Mais à force d’entendre ces affirmations, je finis par penser qu’on est riches. De là à aborder le sujet avec mon père…

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Jacques Brel à 4 ans, à la mer. © DR

Vous ne dites pas papa ou mon père, mais Jacques. Pourquoi ?
C’est lui-même qui me le demande un jour. Nous sommes sur son bateau, amarré dans le port d’Anvers. Alors que nous effectuons des rangements, je saisis une pince croco et lui crie : « Papa, où la range-t-on ? » Il se retourne et me lance : « Arrête de m’appeler papa. Tu ne m’appelleras plus papa, désormais. » J’ai presque 21 ans à l’époque. Je n’oublierai jamais ce moment. Je pense que la paternité et ses filles ne l’intéressaient pas. Il voulait vivre autre chose, peu à l’aise dans ce rôle qui ne lui allait pas, lui qui était resté adolescent. Il me confia que, dans sa tête, avoir des enfants signifiait vieillir de dix ans. Comme il le chantait : « Mourir, mais pas vieillir. » Cette idée lui était insupportable. Il voulait rester jeune et énergique. Pour beaucoup d’hommes, le rapport à la paternité est difficile, mais ils n’osent pas le dire. Mon père ne s’en cachait pas. À l’époque, comme j’aime bien être une fille obéissante, en l’appelant Jacques, je continue d’une certaine manière à lui obéir. Je n’aurais pas pu m’en sortir si je n’avais pas pris de distance vis-à-vis de lui.

Dans ces moments d’intimité, il m’a appris que la notoriété ne fait pas tout. Cela aide beaucoup dans la vie. C’est le plus beau cadeau qu’il m’ait fait.

Qu’y a-t-il de votre père en vous ?
La valeur du travail. Je n’arrête pas. Je suis incapable de prendre des vacances. Les seuls moments de détente que je m’accorde, ce sont les trajets en voiture. Rouler me donne des idées. L’autre trait commun, c’est une forme de simplicité. Je n’ai pas de problème pour rentrer en contact avec les gens. Je ne suis pas du tout mondaine, je n’attends pas d’invitations. Ce qui importe, ce sont mes deux heures de silence par jour. Lorsque je naviguais avec lui sur l’Askoy II, il se montrait tel qu’il était. À certains moments, il se lançait dans de longs monologues hallucinants, comme si je n’étais pas là. Mais il me témoignait ainsi de la confiance pour se livrer et vider son sac. C’était troublant, mais passionnant. Soudain, il déballait un étalage de remords et de regrets du type : « Tu comprends, il m’a dit cela, ça m’a démoli, alors que j’avais mis de l’énergie ». J’ignorais de qui il parlait, mais je sentais que cela l’aidait à digérer les souffrances de la vie. Il disait souvent : « On ne m’a jamais compris ». Au fond de lui, il y avait cette impression de ne pas avoir été aimé. C’était étrange. Un mystère. Il était assez bipolaire : ou il s’intéressait à l’autre, ou l’autre devait l’écouter. Dans ces moments d’intimité, il m’a appris que la notoriété ne fait pas tout. Cela aide beaucoup dans la vie. C’est le plus beau cadeau qu’il m’ait fait.

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MAXPPP

Vous recevez un abondant courrier à la fondation. Qu’est-ce qu’il vous apprend ?
Il y a les témoignages de gens l’ayant connu aux scouts ou à l’école qui évoquent cette « belle personne généreuse », mais il y a surtout celles et ceux qui l’ont vu sur scène. « Je n’oublierai jamais », « Il se passait quelque chose », etc. Dans certaines lettres émouvantes, on peut lire : « Je repartais avec quelque chose. » Ce qui revient souvent, c’est une série de remerciements : « Il m’a aidé à vivre avec ses mots », « Grâce à votre père, j’ai pu réaliser mes rêves », « J’ai pu dépasser des situations difficiles », « J’ai pu prendre des décisions », « Je suis parvenu à quitter ce dont je ne voulais plus ». Brel était plus qu’un chanteur, c’était un homme qui aidait à vivre. Certains écrivent « Il chantait pour moi ». Il y avait cette impression d’une relation directe avec le public. « Quand il arrivait, on oubliait tout », m’écrit-on souvent.

J’ai l’intime conviction que ce n’est pas de la maladie qu’il est mort, mais du décès de son grand ami Jojo en 1974. (…) C’était la fin du monde. C’est pour moi le démarrage de son cancer.

Jacques Brel avait une soif d’amour ?
Toute sa vie durant, il a voulu aimer les gens et être aimé. Mais les succès, les applaudissements, les compliments, ça ne nourrit pas un homme, disait-il. C’est du vide. S’il a beaucoup aimé et chanté les femmes (Marieke, Mathilde, la Fanette, Clara ou Frida « belle comme un soleil »), il mettait l’amitié au-dessus de tout. J’ai l’intime conviction que ce n’est pas de la maladie qu’il est mort, mais du décès de son grand ami Jojo en 1974, alors qu’il venait d’arriver aux Açores. La mort de son ami de chaque jour depuis 1955, c’était la fin du monde. C’est pour moi le démarrage de son cancer. Il me confiait : « C’est tellement long à recréer, une amitié. Perdre son meilleur ami est terrible. » Le « Jojo » de la célèbre chanson, c’est lui pourtant : « Jojo / Moi je t’entends rugir / Quelques chansons marines / Où des Bretons devinent / Que Saint-Cast doit dormir / Tout au fond du brouillard / Six pieds sous terre / Tu n’es pas mort ».

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France Brel © DR
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