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France et Jacques Brel : L’amour d’une fille pour son père

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Pour l'anniversaire de sa disparition, la fondation Jacques Brel offre au public quarante ans d'archives. Un hommage bouleversant. | © DR

People et royauté

Le 9 octobre 2018, cela fera quarante ans que disparaissait Jacques Brel. Dirigée par sa fille France, la Fondation Jacques Brel célèbre cet anniversaire en invitant à la (re)découverte de cet artiste à la vie foisonnante. France Brel nous ouvre les portes de ce lieu magique. Bienvenue dans le monde d’un homme, d’un poète, d’une légende toujours vivants.

Sur la place de la Vieille Halle aux Blés, à Bruxelles, les promeneurs se font photographier devant la statue de Jacques Brel ; des touristes étrangers fredonnent ses chansons en réalisant des selfies devant les portraits géants qui ornent l’entrée de la Fondation Jacques Brel. « Brel, c’est universel ! » s’exclame France. « “Ne me quitte pas” en eskimo, c’est quelque chose : la femme n’a pas intérêt à partir ! Et en fado, il vaut mieux prévoir les mouchoirs ! » s’amuse la gardienne du temple, qui vient de recevoir les différentes versions étrangères de la célèbre chanson pour l’hommage-événement. « Ce n’est pas une exposition à proprement parler, mais un espace accessible où le visiteur peut butiner. C’est du Brel à la carte, avec cette liberté qui lui était si chère ».

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À la voir veiller au moindre détail, on com- prend qu’elle a à cœur de montrer qu’elle n’est pas seulement « la fille de » ou la « dépositaire de la mémoire ». Elle s’investit avec le perfectionnisme paternel. Si elle exerce le droit moral et donne l’autorisation à l’utilisation de l’œuvre de son père, la fondation, c’est son domaine. « Depuis le temps que j’observe Jacques Brel, d’abord comme père et ensuite comme artiste à travers les innombrables archives, je voulais redonner une cohérence à sa vie multiple ».

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Brel dans les yeux et les oreilles, Jacques dans le cœur

France n’a rien laissé au hasard. Il y a l’« espace découverte pour les gens pressés », avec un juke-box « comme au bon vieux temps ». La salle dédiée à « Brel chanteur » recense plus de 20 heures de documents audiovisuels, dont 414 chansons ! Audioguides et casques haute technologie permettent de s’isoler pour écouter le chanteur. « Ici, c’est Brel dans les oreilles, avec une originalité : on peut l’écouter dans toutes les langues », s’enthousiasme France.

L’espace « Brel auteur », c’est plus de 16 heures d’écoute et de montages audiovisuels. Passage par le « salon des archives » où sont présentés 450 documents visuels comprenant des manuscrits, articles de presse, photos et documents sonores. La visite peut s’achever par l’« espace cinéma » avec l’accès à plus d’une vingtaine de films (65 heures au programme) et la projection des classiques comme L’aventure c’est l’aventure, L’Emmerdeur, Les Risques du métier, Mont-Dragon, mais aussi le documentaire de l’artiste J’aime les Belges qui révèle son rapport complexe à son pays, entre dérision et passion.

Jacques Brel ne se met pas en dictionnaire !

France a également prévu un espace dédicace pour son livre Brel auteur. « Je l’ai écrit rapidement, car tout était dans ma tête », dit-elle. Ce livre, son premier, raconte la vie de son père période après période et non par ordre alphabétique, comme dans tant d’autres ouvrages : « Jacques Brel ne se met pas en dictionnaire ! » Brel n’était pas qu’un chanteur débordant d’énergie sur scène, il était aussi un auteur insatiable. Il voulait être reconnu comme tel et sa fille y concourt de manière posthume. « Le seul mot que je pouvais lui offrir pour lui rendre hommage, c’est “auteur” ! »

Si on a eu une enfance heureuse, après ce doit être terrible.

« Dès l’adolescence, il manifesta un besoin d’écrire, de s’exprimer. Il publia d’abord un journal de famille. Sachant que sa maman allait devoir subir une opération, et alors qu’il n’avait que 13 ans, il a voulu lui montrer tout son attachement. Il avait vu sa mère, une femme particulièrement chaleureuse, écrire de longues lettres à ses proches. Il entendait lui offrir un journal », explique France Brel.

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Jacques Brel avec son épouse Thérèse et ses trois filles : Isabelle (née le 23 août 1958), France (le 12 juillet 1953) et Chantal (le 6 décembre 1951). Cette dernière est décédée le 4 janvier 1999.

Né le 8 avril 1929 à Bruxelles. Jacques Brel grandit au sein d’une famille catholique d’industriels. Son père, Romain Brel, est né à Zandvoorde, et sa mère, Lisette Van Adorp, est bruxelloise. Enfant, il s’ennuie à l’école. À l’Institut Saint-Louis, seuls les cours de français éveillent son attention. Sensible à la précocité de son petit protégé et peu regardant sur ses fautes d’orthographe, l’abbé Dechamps consacre du temps à lire ses premiers écrits. Un encouragement décisif. Le professeur est bluffé par « La Mer » et, surtout, la nouvelle « Kho-Barim », où il attend que « la nuit recouvre le monde ». C’est d’ailleurs ce qu’il fait sur le toit de la maison familiale de la rue Jacques Manne à Anderlecht : il plonge dans l’infini de la nuit et scrute le ciel étoilé.

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Le « petit Jacky » s’émerveille des poèmes de François Villon et des vers d’Emile Verhaeren, ancien élève du collège. Son enfance ne le satisfait pas. Pourquoi ne pas s’inventer un autre monde, celui que vivent les héros de ses bandes dessinées ? « Le monde de mon enfance était purement imaginatif. Je m’inventais des petites guerres, des aventures. J’aimais bien raconter des histoires entièrement fausses. Je m’inventais toutes sortes de paysages, ce qui est évidemment compliqué à faire quand on habite la Belgique, parce que ça ne se prête pas beaucoup à une transposition », confiera Jacques Brel, en 1967, à Dominique Arban de France Culture.

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Avec son frère ainé, Pierre, il reçoit une éducation classique entre collège catholique et scoutisme. Comme beaucoup de jeunes Bruxellois, il retrouve ses copains sur les plateformes arrière des tramways pour des échanges animés. Une scène avant l’heure ? Il multiplie les extravagances et les mimiques. À 16 ans, il crée une troupe de théâtre amateur avec toute sa bande et écrit lui-même des pièces qu’il joue en amateur au sein de la Franche Cordée (un mouvement de jeunesse catholique). Peu intéressé par les études, il va entrer, sous l’égide de son père, dans la cartonnerie familiale. « Je me suis fait encartonner » dira-t-il. Mais dès qu’il peut, il s’évade dans les lectures de Jack London et Jules Verne et échappe à la morosité qu’il perçoit dans le quotidien de son enfance, à force de s’étonner de ces adultes « raisonnables que la raison a fatigués ».

Plus qu’un père, un personnage

1962. Jacques est déjà le grand Jacques Brel, mais vit toujours avec sa famille à Bruxelles. « Il ne passe en moyenne que trois jours par mois à la maison », explique sa fille France, comme si c’était hier. « Lorsqu’il rentre, il nous embrasse mes deux sœurs et moi, joue du piano et prend des nouvelles de ses copains de Bruxelles. Il affiche une certaine joie, mais sa famille, il ne la vit pas. Il est chez nous comme en vacances après un intense travail d’artiste. En son absence, la vie est plutôt plate, même ennuyeuse et, quand il franchit le seuil, c’est le tourbillon. Je me fais toute petite, il m’impressionne, me fascine, me fait peur parfois quand il élève la voix. Plus à l’aise quand ses potes viennent le voir, je l’écoute parler de ses aventures parisiennes, des femmes, des récits ponctués d’anecdotes et d’éclats de rire. Je ne comprends pas le sens de ce qu’il dit, mais je suis comme au spectacle. Plus qu’un père, je le vois comme un personnage magique apparaissant de temps en temps, comme une sorte de nomade qui retrouve sa tente et sa famille. Ma mère joue un peu le rôle de copine avec mon père, toujours prête à faire la fête à toute heure du jour et de la nuit. Une tendresse respectueuse les lie. Ils se sont d’abord appréciés comme amis avant de se marier. Jamais le ton n’est monté entre eux ».

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