Paris Match Belgique

À Saint Barth, entre douceur et douleur, le récit du dernier été de Johnny

Le 30 août 2017, il publie sur Instagram cette photo prise à la villa Jade et écrit : "Last days in Saint-Barth". | © Yaël Abrot.

People et royauté

De la tournée des Vieilles Canailles au travail sur les albums posthumes, le chanteur s’étourdit de projets comme dans un sauve-qui-peut. Paris Match vous raconte le dernier été de Johnny.

Ce 29 mai 2017, Johnny a le cœur lourd. Certes, il s’apprête à retrouver son public. Mais le rockeur est malade. Les dernières chimios l’ont épuisé. Dans son entourage, beaucoup ont douté de la nécessité de cette tournée des Vieilles Canailles. À Paris, les rumeurs annonçant l’annulation pure et simple se multiplient. Mais Johnny a été clair. Presque rude, quand il a dit à Laeticia : « Si je ne fais pas ces concerts, je meurs. » Son épouse sait le besoin animal qu’a son homme de retrouver la scène. Et elle sait combien cette ferveur peut lui faire du bien, lui qu’elle a vu si malheureux après avoir annoncé ses adieux, en 2009. Alors, les Hallyday ont dit oui. Oui à une tournée un peu spéciale, puisque tout le monde sait que Johnny n’est pas au mieux de sa forme. Tout a été mis en place pour lui garantir un confort et une tranquillité maximum. Mais au fond, oui, au fond, Johnny a très peur de quitter sa terre promise pour la dernière fois. Les médecins qui ont mis au point son protocole de soins au Cedars-Sinai Hospital de Los Angeles sont en relation étroite avec le Pr David Khayat. Le cancérologue immensément reconnu va personnellement s’occuper de lui en France, avec le Pr Alain Toledano. Seul hic, le traitement contre la maladie ne peut pas s’arrêter le temps de la tournée.

Lire aussi > Nous avons assisté à la messe hommage à Johnny Hallyday

À peine Johnny a-t-il posé le pied à Paris, début juin, qu’il doit immédiatement filer à l’Hôpital américain afin d’y subir une séance de chimiothérapie. Lui qui a toujours eu l’hôpital en horreur – au point d’en sortir de son propre chef, en 2009, contre l’avis de son médecin, Stéphane Delajoux – semble résigné. Pourtant, il reçoit un vrai traitement de cheval. C’est Françoise Hardy qui, quelques mois plus tard, racontera combien il était un patient hors normes. « Johnny a eu une réaction incroyable, vu les doses qu’on lui administrait », confiera la chanteuse. Mais, pour l’heure, Johnny rejoint sa maison de Marnes-la-Coquette, une demeure qu’il ne peut plus voir en peinture depuis que, après un déjeuner arrosé, le gardien a fait usage de son arme contre une voiture d’amis. Alors Johnny fait contre mauvaise fortune bon cœur.

Lire aussi > Laeticia Hallyday : Johnny était « mon monde entier »

Les répétitions des Vieilles Canailles ont évidemment été réduites au strict nécessaire. Le spectacle étant quasi identique à celui créé en 2014, il n’est pas question de longs filages qui épuiseraient Johnny. Les musiciens – principalement ceux d’Eddy Mitchell – se sont retrouvés deux semaines auparavant. Johnny, Eddy et Jacques eux se réunissent le 4 juin à La Seine musicale, heureux de se serrer enfin dans les bras. « Il y avait beaucoup de pudeur, se souvient Eddy Mitchell. Nous ne sommes pas du genre à donner dans les grandes effusions. » Les Canailles enregistrent un entretien pour le JT de TF1 le 4 juin, donnent une conférence de presse le 6, mais annulent les autres rendez-vous médiatiques. Johnny n’a pas envie de parler de lui, encore moins de sa santé. Il consent à dire qu’il se bat, « entouré de [sa] femme et de [ses] filles », et que, « oui, cette tournée est bénéfique moralement », sans s’épancher plus longuement.

Tous les soirs, il dédie le show à sa femme et à ses filles Jade et Joy

Toute l’équipe prend le chemin de Lille le 8 juin. Tout le monde sauf Johnny, qui doit subir une nouvelle chimio. Le 9, jour de l’unique filage en conditions réelles, il déclare forfait. Il a besoin de repos avant la première et veut se préserver. Une panique légère gagne la production. « Tout à coup, se souvient un membre de l’organisation, c’est devenu Fort Knox. Personne n’osait dire que Johnny n’était pas là, pour mieux conjurer le sort. On a tous eu peur qu’il annule. » Mais non. Quand Sébastien Farran annonce que Johnny est en route pour Lille, le 10 juin, l’équipe pousse un grand ouf de soulagement. Ce n’est, en réalité, que le début d’une longue épreuve de trois semaines. Au stade Pierre-Mauroy, l’ambiance monte à nouveau d’un cran lorsque la voiture du rockeur pénètre dans l’arène. Johnny s’engouffre dans sa loge, dont il ne sortira qu’au dernier moment. Jacques et Eddy sont priés de se tenir prêts. Et lorsque, à 20 h 30, l’idole fait son apparition sur scène entourée de ses deux complices, la foule rugit plus fort que jamais. Seulement voilà. À la troisième chanson, Johnny a du mal à rester debout. Il attrape un tabouret, manquant tomber, et sort de scène une fois le titre terminé. Backstage, une bouteille d’oxygène l’attend pour l’aider à reprendre son souffle. Eddy et Jacques tentent de combler l’espace, ne sachant que faire. Heureusement Johnny revient pour Quelque chose de Tennessee, qu’il interprète cette fois accoudé à Dutronc. Plus les minutes passent, plus le public est tendu. Johnny s’appuie sur le piano, s’assoit sur un tabouret en fond de scène, laisse ses camarades sur le devant. Le concert arrive péniblement à sa fin. Mais il a été au bout ! En coulisse, Eddy explose : « Impossible de voir Johnny souffrir autant. On doit tout revoir. »

Dès le lendemain, à Bruxelles, les Canailles chanteront tous assis sur des tabourets. Mais, dès le lendemain aussi, Johnny va mieux. Le feu sacré est allumé en lui, les hurlements de la foule lui ont fait un bien fou. D’autant que ce dimanche 11 juin, ses fans lui ont préparé une surprise qui l’émeut aux larmes. A peine sa Mercedes a-t-elle franchi la frontière franco-belge que voilà une horde de motards à ses côtés. Ils sont une petite cinquantaine, en Harley pour la plupart, formant un cortège autour du véhicule qu’ils accompagnent jusqu’aux grilles du Palais 12. Laeticia filme l’événement. Johnny ne dit pas un mot, mais son regard est embué. Ce jour-là, il comprend une fois encore ce qu’il doit à son public.

De ville en ville, de soir en soir, de Genève à Clermont, Strasbourg ou Amnéville, Johnny reprend du poil de la bête. L’objectif est d’être au top de sa forme pour les concerts des 24 et 25 juin, prévus à Paris, d’autant que celui du 24 sera diffusé en direct sur TF1. Mais contrairement aux tournées précédentes, l’ambiance post-concert n’est pas à la fête. Johnny a vraiment besoin de se ménager et n’a plus envie d’aller dîner tous les soirs dans les grands restaurants de province, comme il en avait l’habitude. Et, malgré la qualité grandissante des shows, il doit toujours sortir au milieu du concert pour prendre de l’oxygène. « Il m’a vraiment impressionné, raconte Eddy Mitchell. Nous avons fini par dîner tous les trois, Johnny, Laeticia et moi, après le concert de Clermont, mi-juin. Ce soir-là, il était vraiment en forme. On a refait le monde, on a évoqué nos débuts, on a chanté nos pires chansons. » D’autres soirs, l’ambiance est plus électrique car il se sent diminué et affiche sa mauvaise humeur… Comment lui en vouloir ? Les concerts parisiens se déroulent sans trop d’accrocs. Le set a gagné en cohérence, Johnny est bien en voix et dédie comme tous les soirs le show « à ma femme Laeticia et à mes filles Jade et Joy ». Le public n’a d’yeux que pour lui. Si certains avaient hésité à prendre leur billet vu les tarifs exorbitants, les fans ont répondu plus que présents. Le dimanche soir, Johnny reçoit même dans sa loge la visite d’Emmanuel et Brigitte Macron. Laeticia est estomaquée par le courage et la force de son homme. « Il nous a fait perdre la tête, nous amenant dans tant de degrés d’émotion, nous faisant voyager de l’angoisse à l’explosion de joie », s’émerveille-t-elle devant ses amies.

Il ne dit rien du mal qui le frappe

Une fois les concerts de Paris passés, l’atmosphère se détend enfin. Il ne reste que sept dates jusqu’à la dernière. Pour Johnny, c’est un déchirement. Le 5 juillet, lors de l’ultime soirée à Carcassonne, dans le magnifique théâtre antique, il fait monter ses filles sur scène. Jamais il ne s’était permis un tel geste. Jade et Joy se contentent de taper dans les mains à ses côtés. Mais les fans y voient un symbole fort : « Et si Johnny nous disait là que c’est son dernier concert ? » Personne ne veut le croire, encore moins l’imaginer. À la fin, alors que Jacques et Eddy ont déjà regagné les loges, Johnny revient. Comme à ses débuts, il va toucher physiquement son public. Un dernier regard, une dernière poignée de main. Et voilà. C’est fini. Le rockeur a tiré sa révérence scénique avec, probablement, énormément d’émotion. Mais il ne dit rien. Le dîner de fin de tournée est remis à plus tard. Tout le monde préfère penser « à la prochaine fois, à la suite »… Eddy, mélancolique, a filé à l’anglaise, sans saluer ses camarades. « Johnny a eu beaucoup de peine ce soir-là, raconte un proche, il aurait apprécié plus de compassion et d’empathie de la part de son vieux pote. » D’autant que, pour les Hallyday, une nouvelle étape démarre. Johnny doit retrouver l’Hôpital américain avant de pouvoir s’envoler pour Saint-Barth.

Johnny et Laeticia veulent gagner leur paradis caribéen au plus vite. Mais la famille s’installe d’abord au Sofitel de Quiberon. Johnny a toujours aimé l’endroit, il y est venu à maintes reprises pour des cures de remise en forme. Cette fois, c’est une cure de repos dont il a besoin avant d’affronter les prochaines chimios. Et, mi-juillet, il est de nouveau admis à l’Hôpital américain. Durant toute cette période « française », Johnny voit le moins de monde possible. Seule Laeticia l’entoure jour et nuit, ne le lâchant pas une seconde. Le rockeur est un loup solitaire face à la maladie, un ogre face à la vie, mais un mutique dès qu’il s’agit de parler de soi. Laeticia doit vivre avec les sautes d’humeur d’un homme qui combat un cancer agressif. Les journées s’étirent et se ressemblent. Johnny se lève tard, mange peu, dort une partie de l’après-midi et, surtout, attend le feu vert des médecins afin de décoller pour Saint-Barth.

Le 27 juillet, la famille Hallyday fête les 9 ans de Joy. La plus délurée des enfants du couple est un sacré phénomène, très expressive, très fière de son papa. Laeticia publie une vidéo où l’on voit Johnny lui chanter un « happy birthday » tonitruant, car, cette fois, les médecins ont donné leur accord pour le départ vers les Caraïbes. Et ça, c’est une sacrée bonne nouvelle.

Son humeur donne le « la » du quotidien

Le lendemain, Jean-Claude Darmon embarque tout le monde dans son jet. Et le 28 au soir, Johnny poste fièrement sur son compte Instagram une photo de lui au bord de sa piscine, entièrement vêtu de noir, casquette sur la tête. En légende, il écrit : « Bonjour Saint-Barth, le bonheur d’être là en famille. » Le rockeur s’est totalement entiché de sa villa Jade. Elle est la maison du bonheur, celle où il peut jouir d’une vraie tranquillité tout en recevant des amis dans les bungalows attenants. « Surtout, raconte l’un d’eux, Johnny apprécie qu’on lui foute une paix royale. A Saint-Barth, personne ne le dérange, personne ne lui demande une photo ou un autographe. Quand Paul McCartney débarque, on se comporte de la même façon. Les stars aiment l’île parce qu’elles y sont peinardes. » Malgré sa réputation de fêtard, Johnny n’a que très peu participé aux sauteries locales. Certes, ses rares apparitions dans les restaurants branchés, comme le Nikki Beach, sont immédiatement relayées sur les réseaux sociaux. Mais, en cet été 2017, il se tient au service minimum. Il n’a d’ailleurs pas vraiment envie de quitter son transat ou son rocking-chair, près de la télé. Comme presque tous les étés, Laeticia a convié son amie Marie Poniatowski et son mari, Pierre Rambaldi, à se joindre à eux. Marie est une vraie confidente pour Laeticia ; Pierre, un vrai pote pour Johnny. Ils n’attendent rien en retour et tiennent à leur statut « dans l’ombre ». Les journées sont pourtant un peu moins fun qu’autrefois. Johnny souffre en silence.

Terriblement atteint, il ne dit rien du mal qui le frappe. Son humeur donne le « la » du quotidien. Un Johnny en forme promet une journée plus douce. Mais, dans le fond, personne n’est dupe. Laeticia, comme chaque année, a fait appel à des gens de l’île pour l’aider à organiser l’anniversaire de Jade qui fête ses 13 ans le 3 août. Johnny tente de donner le change. Mais il se retire rapidement dans sa chambre. « On sentait bien que c’était un homme malade, fatigué, raconte un participant. Il y avait comme une chape de plomb dans la maison, ce jour-là. »
Laeticia, elle, doit tenir bon. Elle sait que pour aider Johnny à guérir, il lui faut beaucoup, beaucoup d’amour. Alors, elle fait front. En attendant, Johnny a trouvé une façon de continuer à se battre. Quoi de mieux que le travail pour ne pas ronger son frein ? Le 7 août, le voilà qui poste sur son compte : « 2018 soon the new rock tour. » Stupeur générale. Sébastien Farran comme Pierre-Alexandre Vertadier, producteur de ses concerts, au courant de rien, n’osaient même pas aborder l’idée d’une prochaine tournée. Johnny, lui, adore ce genre de provocation. Les fans réagissent, le félicitent déjà. Au même moment, il écrit à Christophe Miossec. Le rockeur a beaucoup apprécié deux titres qu’il a signés sur son dernier album. Alors que Johnny doit finir son prochain disque, il décide que, finalement, il n’en fera pas un, mais deux. Le premier sera composé d’inédits, le second, de reprises, notamment de Creedence Clearwater Revival. « Il m’a demandé par e-mail de travailler à des adaptations de leurs chansons », confirme Miossec, auteur également du texte de Back in LA, l’une des chansons originales inédites. Personne ne sait si cette frénésie est un sauve-qui-peut ou une réelle envie. Probablement un peu des deux.

En tout cas, Johnny est en ébullition. Le 7 août, il accepte également de faire une virée au Ti St Barth, la boîte de l’île. Mais lui qui n’hésitait pas à prendre le micro pour chanter avec les musiciens locaux est plutôt taciturne. Comme s’il ne voulait plus de cette vie-là. Quelques jours plus tard, il veut déjeuner en ville. Johnny et les siens arrivent au Maya’s Restaurant, où se trouve le photographe Gilles Bensimon. Ce dernier se lève pour saluer le rockeur, qu’il a notamment shooté pour Match. « Je l’ai trouvé serein », raconte Gilles, qui s’étonne de recevoir, vingt-quatre heures plus tard, un coup de téléphone de Laeticia : « Tu peux venir déjeuner demain ? » Gilles s’exécute, laisse son appareil chez lui et s’installe à côté du boss, qui a fait venir des huîtres de Bretagne pour l’occasion. « On a parlé de tout et de rien. Il y avait un peu de monde à table et il était comme toujours, dans son univers. » Alors que Bensimon tente d’engager la conversation sur la présence des Hallyday à Saint-Barth l’hiver prochain, Johnny lui prend la main. « Tu sais, Gilles, dès l’hiver prochain, je serai de plus en plus là. » Bensimon ne réagit pas. « Rétrospectivement, admet-il, je me dis qu’il savait qu’il était condamné. Qu’il profitait de ses derniers instants de bonheur. » À l’heure du départ, Johnny tient à être photographié avec Gilles et Laeticia. « J’ai été encore plus étonné qu’il mette la photo sur Instagram le soir même », raconte Bensimon, tout remué par le souvenir. D’autres refusent de s’épancher. Le guitariste Manu Lanvin, fils de Gérard, qui s’est naguère produit en première partie de Johnny, n’a pas le cœur à évoquer les moments passés à Saint-Barth à cette époque. Par pudeur. Étonnamment, ni Laura ni David n’ont pris le chemin de Saint-Barth lors de ces dernières vacances, une villa Jade où ils n’ont jamais mis les pieds malgré les multiples invitations de Laeticia. Un jour, peut-être, l’histoire dira pourquoi…

Car tout le monde sait que cette parenthèse enchantée a une fin programmée. Début septembre, Johnny a rendez-vous à Paris avec ses médecins : de nouvelles prises de sang, un nouveau traitement… Laeticia s’accroche. Elle croit dur comme fer à la puissance de son homme, solide comme un roc dans l’adversité, capable de renverser des montagnes tellement il aime la vie ! Pour l’instant, Johnny sait qu’une semaine d’enregistrement l’attend. Alors, il quitte Saint-Barth le 30 août, le cœur lourd mais l’esprit léger. Certainement pas prêt à mourir. Car il lui reste ce putain d’album à terminer. Dont il a d’ailleurs déjà songé au titre : Made in Rock’n’roll. On ne se refait pas.

CIM Internet