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Booba contre Kaaris : le combat des chefs

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Les deux rappeurs (à gauche Booba , à droite Kaaris) sont dans l'attente de leur jugement prévu le 6 septembre. | © Dominique FAGET, Loïc VENANCE / AFP

People et royauté

A Orly, l’affrontement entre Booba et Kaaris a semé le chaos. Mais au tribunal, ce sont deux patrons de PME qui se défient.

« Moi, une victime ? Plutôt la prison… » Des deux côtés, les avocats doivent se plier à un drôle de jeu d’équilibriste : plaider la légitime défense de leur client sans employer le mot qui, dans la jungle de la rue, sonne pire qu’une insulte. « Pas besoin de tes larmes », scandait Booba à 20 ans. Pleurer sur un rappeur, c’est comme prendre en pitié le gros dur de l’école… Alors ils veulent bien crier « c’est lui qui a commencé », mais pas se donner la honte de sortir en vaincu. Ces codes de « cour de récréation », Booba, 41 ans, ne les renie pas. Les clashs entre rappeurs font recette comme les excès des groupes de rock des années 1960.

Booba confiait en 2011 : « Le rap est une compétition. Il faut être provocateur. Comme un Mohamed Ali avant d’entrer sur le ring. » L’un de ses modèles, le rappeur américain Jay-Z, chante : « I’m not a business man, I’m a business ». Booba sait se mettre en scène pour promouvoir ses disques. Mais difficile, pour une star, de scander la violence sans se laisser piéger par les travaux pratiques. « C’est une vraie animosité, une histoire de testostérone. Si on se croise, on se fout sur la gueule. » En 2013, déjà, Booba et le rappeur La Fouine en venaient aux mains dans une salle de sport de Miami. En 2014, c’est le chanteur Rohff qui débarque avec des amis dans la boutique de vêtements lancée par Booba et agresse deux vendeurs, ce qui lui vaut d’être condamné à cinq ans de prison.

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L’affaire Booba-Kaaris remonte à 2012. C’est d’abord une alliance. Le premier, qui a fait ses classes à Meudon-la-Forêt et à la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy, intronise le second, enfant d’Abidjan qui a grandi à Sevran, avec le duo « Kalash ». Le titre est un succès qui permet à Kaaris d’oublier son bac techno : sa carrière est aussitôt propulsée. Son premier album, Or noir , publié dans la foulée, devient disque d’or en quelques semaines. Et le cinéma lui tend les bras : après  Fastlife, de Thomas N’Gijol, en 2014, Julien Leclercq lui offre un rôle dans le film Braqueurs.

Sept avions seront retardés. Et l’aéroport de Paris recense 62 500 euros de dommages

Le « parrain » Booba, lui, n’a jamais rencontré la moindre main tendue. Ses textes crus ont d’abord rebuté les producteurs et les grandes stations de radio. Si le roi du rap français a dû se porter tout seul au sommet, il compte bien sur ses protégés pour y rester. Et exige une loyauté totale. La rupture a lieu en 2013 : Kaaris refuse de donner une interview pour soutenir Booba dans une embrouille avec d’autres rappeurs… C’est la guerre. Sur Instagram, Booba présente des photomontages de son ancien poulain sur un corps de singe, et écrit : « On le reverra dans le trou duquel on l’a sorti. » Sur Skyrock, Kaaris réplique : « Je vais attendre que le soleil soit assez haut dans le ciel pour que tous me voient tuer le roi. » Avant de proférer des menaces sur vidéo : « Viens en face de moi, je vais te briser les os, je vais boire ton sang ! »

Le 1er août, à Orly, le déclenchement de violence crée un mouvement de panique. Les coups s’enchaînent, des pieds s’abattent sur des corps au sol. Le règlement de comptes déborde jusqu’au duty free. Kaaris se sert de flacons de parfum comme projectiles. Booba porte ses coups avec une bouteille d’Allure Homme Sport avant de hurler : « Quand on parle, faut assumer ! » Sept avions seront retardés. Et l’aéroport de Paris recense 62 500 euros de dommages. La police, qui a mis vingt minutes à intervenir, placera onze hommes en garde à vue.

Les managers avaient réservé à ces ennemis jurés – qui sont distribués par une seule maison de disques, Universal Music – le même vol

Quelques instants plus tôt, pourtant, près de la porte 10 du terminal Ouest, Kaaris se prenait au jeu des selfies avec ses fans alors qu’il attendait de prendre un avion pour un concert à Barcelone. Selon son avocat, Me David-Olivier Kaminski, « il va s’asseoir. A ce moment-là, un bruissement. Booba arrive. Tout le monde le reconnaît. La foule se retourne. Il est avec ses copains. Quand il aperçoit Kaaris, il jette le sac qu’il a sur l’épaule et avance précipitamment vers lui. Il y a un côté “West Side Story”. Kaaris se lève mais reste dans l’esquive. Il y a des invectives. Booba continue de suivre Kaaris, qui se retrouve acculé. » La bande de Booba (six personnes) se serait retrouvée face à Kaaris, entouré de quatre proches. Le rapport de force souligne d’emblée la hiérarchie dans le succès : Booba, 2,5 millions d’albums vendus, Kaaris, 500 000…

Concernant les échanges de coups, les hypothèses fusent : Booba aurait attaqué le premier, comme semble le montrer la vidéosurveillance, bien que les avocats des deux parties se renvoient la balle sur l’origine de la bagarre. Les rappeurs seraient allés trop loin dans leurs propos pour ne pas les mettre en pratique. Il ne faut jamais décevoir le public. Plus prosaïquement, l’altercation servirait aussi à créer le buzz : hasard du calendrier, les deux rivaux devaient jouer le même soir, au Pacha et au Shôko, deux clubs situés à 30 mètres l’un de l’autre. Toujours le hasard… Les managers avaient réservé à ces ennemis jurés – qui sont distribués par une seule maison de disques, Universal Music – le même vol. Entre ces deux « entreprises » à la concurrence sans limites, on n’aurait pu rêver meilleur coup marketing.

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La musique n’a jamais été un rêve. Je me suis tout de suite dit que c’était un business dit Booba

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Le jour même, les recherches « Booba » sur Google ont été multipliées par 50. Les entrées « Kaaris », par 77. Le clip d’animation de Booba Gotham, où le rappeur grimé en Batman trucide Kaaris, est visionné 8 millions de fois. Dans la semaine, son dernier album, Trône , gagne dix places au hit-parade. Et les vendeurs de la boutique Jeune Riche, la marque de vêtements de Kaaris, se félicitent d’une rupture de stock. Au royaume du rap, il n’y a pas de mauvaise publicité… Les deux bandes ont même profité de leur comparution immédiate au tribunal de grande instance de Créteil, le 3 août, pour promouvoir leurs enseignes : tenues Jeune Riche pour la bande à Kaaris et, côté Booba, tous en Ünkut, la marque qu’il a créée, au chiffre d’affaires estimé à plus de 10 millions d’euros. Ni leurs discours repentis ni la sortie largement applaudie de Me Kaminski – « il n’y aurait qu’une seule façon de sortir libre d’ici, ce serait d’avoir un ami policier, un casque et un quelconque passe-droit » – n’ont finalement évité la prison à ces deux pères de famille. Fresnes pour Kaaris, Fleury-Mérogis pour Booba. Le premier n’avait encore « que » l’inscription d’une conduite sans permis à son casier judiciaire. Booba, lui, sait utiliser à son avantage les passages en cellule.

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En 1998, il purge une peine d’un an et demi pour le braquage d’un taxi quand il écrit son premier album, Mauvais œil , en duo avec Ali, son acolyte du groupe Lunatic. Parce que le disque est refusé par les labels, Booba devient le premier artiste à gagner un disque d’or en indépendant. Il réitère avec un album solo, Temps mort. Il a 26 ans et déjà l’esprit d’entreprendre. Le rap, chante-t-il alors, « si ça marche pas, j’arrête ». Il expliquera : « La musique n’a jamais été un rêve. Je me suis tout de suite dit que c’était un business. » Il a rapporté d’un séjour aux Etats-Unis, à l’adolescence, un nouveau, modèle : le rappeur entrepreneur. Dr. Dre, qui revend ses casques audio Beats pour 300 millions de dollars ; Puff Daddy, avec son commerce de vodka et sa fortune estimée à 475 millions ; Jay-Z, patron d’un label, de la marque Rocawear (200 millions) et actionnaire des Nets, l’équipe de NBA du New Jersey.

En 2016, Booba est nommé entrepreneur de l’année par le magazine « GQ »

Booba importe cette spécialité made in US. Il a compris que, en plus d’écouter leur musique, les fans des rappeurs adoptent – et consomment – leur style de vie. Pari gagnant, à l’heure où le hip-hop s’impose en France comme la grande tendance populaire des moins de 35 ans. Le marché du rap hexagonal devient le deuxième mondial, après celui des Etats-Unis. A elles deux, les chaînes YouTube de Booba et de Kaaris cumulent 1,6 milliard de vues, deux fois plus que celles de Louane, Vianney, Matt Pokora et Stromae réunies. De son image de bad boy branché et de sa success story, Booba a voulu faire un empire. En plus de sa marque de vêtements, il a lancé son whisky, le D.U.C, son label musical, Tallac, un média radio et télévisé, OKLM, et une agence de management sportif, Lifetime Players. Il sponsorise le FC Miami, habille de grands sportifs, emploie des dizaines de salariés… En 2016, il est nommé entrepreneur de l’année par le magazine « GQ » !

L’actualité lui sert à garder le monopole. Les vidéos de la bagarre à Orly sont relayées sur sa page Facebook. Après sa libération sous caution de Fleury-Mérogis, il publie pour ses 3 millions d’abonnés Instagram des provocations destinées à la justice, et l’annonce d’un nouvel opus. Les enjeux financiers du verdict sont énormes. Tous les billets de son concert à Paris-La Défense Arena (35 000 places), prévu le 13 octobre, un mois après le procès, ont été vendus. Kaaris aussi profite de l’engouement médiatique. Alors que la France entière connaît désormais son nom, la parution de son nouvel album est imminente. Il aurait d’ailleurs écrit un texte qui relate les événements d’Orly. Les fans trépignent. Et la justice donne le tempo.

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