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Muriel Robin : « J’ai dit à Yves Rénier: Jacqueline Sauvage, c’est moi ! »

Muriel Robin

« Aujourd’hui, je vis la période la plus tranquille de mon existence, je suis sortie du noir » | © AFP PHOTO / Xavier LEOTY

People et royauté

Avec « Jacqueline Sauvage », Muriel Robin joue le rôle de sa vie. Et publie ses mémoires, où elle ne cache rien.

 

Paris Match. Vous ne jouez pas Jacqueline Sauvage, vous êtes Jacqueline Sauvage… Bouleversante.

Muriel Robin. Quand Yves Rénier m’a proposé le rôle, je n’ai pas réfléchi une seconde, je lui ai dit : « Jacqueline Sauvage, c’est moi !  » Ça n’est pas passé par mon cerveau, mais par mes tripes. Un rôle comme ça se présente une fois dans une vie. Comment ne pas être touchée par l’histoire d’une femme qui a été battue par son mari pendant quarante-sept ans et qui apprend, un jour, que celui-ci a violé ses filles ? Cent cinquante femmes meurent chaque année sous les coups de leur conjoint. Qui en connaît ? C’est toujours caché, secret. Mais cette histoire nous concerne toutes. On a toutes été, à un moment ou à un autre, maltraitées dans une relation.

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Vous l’avez été ?

Bien sûr, mais je n’ai jamais reçu de coups. La violence peut aussi être verbale. Pendant plus de dix ans, j’ai été dans une histoire d’amitié très nocive. Le jour où j’en ai pris conscience, j’ai tout arrêté. Pour ne pas se retrouver seule, on est prêtes à accepter n’importe quoi. Je sais ce que c’est d’être une victime. Les hommes savent très bien quand ils s’adressent à une femme qui n’a pas une grande estime d’elle-même. Ce qui a longtemps été mon cas.

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Y a-t-il de la violence en vous ?

Je ne suis pas quelqu’un de violent mais je me souviens d’avoir, un jour, de colère, donné un coup de poing dans un mur. La colère, c’est aussi du chagrin, des larmes qui ne peuvent pas sortir… alors on les sort autrement.

Vous est-il arrivé de vous demander ce que vous auriez fait dans la peau de Jacqueline ?

Vu le peu d’estime que j’avais pour moi, ça aurait aussi pu durer quarante ans…

Jacqueline Sauvage a toujours dit qu’elle ne se sentait pas coupable d’avoir tué son mari. Vous la comprenez ?

Oui. J’avais d’ailleurs écrit à François Hollande pour demander sa libération. Jacqueline a appris, pendant sa garde à vue, que son fils, qu’elle adorait, s’était suicidé la veille. Je pense que toute sa vie elle se dira que si elle avait tué Norbert plus tôt, son fils ne serait pas mort. Comment un violeur peut-il en arriver là ? Comment elle, Jacqueline, en est arrivée là ? J’ai toujours en moi cette volonté d’essayer de sauver l’autre, de comprendre. Je trouve un peu bêtes ces femmes qui disent : « Moi, à la première gifle, je serais partie ! » C’est un manque total de sensibilité. Le père de Jacqueline battait sa mère. Ce qui lui arrivait était donc normal. Elle ne connaissait rien d’autre.

Muriel Robin
Capture d’écran bande annonce Youtube LCI

Chez vous, ça se passait comment ?

Chez moi, on ne se touchait pas, on ne s’embrassait pas. Il n’y avait pas de “ma chérie”, pas de baisers, rien. Ça ne me manquait pas, je ne connaissais pas autre chose. Et puis, un jour, j’étais ado, je regardais la télé avec une amie quand, tout à coup, naturellement, elle s’est mise à me caresser les cheveux. Et ça m’a plu. J’ai essayé, plus tard, d’apprendre la tendresse à ma famille. Ce n’était pas évident, on s’embrasait comme des morceaux de carton.

Vous êtes-vous déjà trouvée devant une scène de violence sans rien faire ?

Non, mais je reconnais que c’est parfois très difficile d’intervenir, par peur de représailles sur la victime. Ces femmes ne peuvent pas compter sur le voisinage, ce qui ajoute à leur souffrance et à leur solitude.

Ce film aura sûrement un énorme impact mais, au fond, est-ce qu’il va changer quelque chose ?

C’est une goutte d’eau, je sais. Mais entre les mains de gens qui ont le pouvoir de changer les choses…

Vous, par exemple, que proposeriez-vous ?

Pourquoi ne pas faire une grande opération comme pour le sida ? Imaginons, le même jour, les journaux féminins, les chaînes de télé, unis dans la même direction… Je suis sûre que cela aurait une résonance. Je suis tout à fait prête à m’engager dans une association.

 

Vous n’avez jamais caché votre mal-être. Quatre dépressions nerveuses, un burn-out…

J’allais vraiment mal jusqu’à l’âge de 50 ans. Puis, pendant mon burn-out, pour me recentrer, je suis allée faire un jeûne de trois semaines dans une clinique en Allemagne. J’en suis sortie transformée. Pour la première fois, je faisais attention à « moi », un nouveau personnage dans ma vie ! Comme par hasard, un an plus tard, je rencontrais Anne, avec qui je vis depuis douze ans.

Parlez-moi d’Anne…

Anne est solaire. En plus d’être belle, elle est saine, très solide, très droite, avec un cœur immense et une très forte personnalité. Elle me bluffe. Moi qui étais dans la destruction, l’alcoolisme mondain, la mauvaise nourriture, elle a bouleversé toutes mes habitudes. C’est peut-être la seule personne capable d’avoir de l’ascendant sur moi, une des rares que j’écoute. Parce que je l’aime. Anne sait aussi me dire non. Je déteste les gens qui n’osent pas me contredire. C’est la raison pour laquelle j’ai longtemps pensé que seul un homme m’apporterait ça. Avant de rencontrer Anne, je me disais que les femmes, c’était fini. Les hommes aussi, d’ailleurs. Ce n’est pas évident quand on est connue, avec ma personnalité et, en plus, un peu d’argent, de rencontrer quelqu’un. Je m’étais faite à l’idée de vivre seule, dans une maison en Corse, avec un chien… et puis tout a basculé.

« Avant, quand je n’avais pas de proposition après un film, ce qui est le cas aujourd’hui, je ne me sentais plus désirée, plus aimée, je tombais dans la dépression »

Comment qualifiez-vous votre relation ?

Très équilibrée. On passe du féminin au masculin, du masculin au féminin. L’identité sexuelle n’est pas une évidence chez moi. Je le dis souvent : je ne suis pas homosexuelle. J’ai un garçon à l’intérieur de moi, c’est vrai, mais qui prend de moins en moins de place. Anne aussi en a un. On se balade.

Vous n’avez pas peur de voir resurgir vos démons ?

Non, j’ai 63 ans et plus de temps à perdre. Avant, quand je n’avais pas de proposition après un film, ce qui est le cas aujourd’hui, je ne me sentais plus désirée, plus aimée, je tombais dans la dépression, je me laissais glisser jusqu’à atteindre le fond. Puis je me disais qu’il était temps de refaire un spectacle. Mais c’est un exercice qui me coûte. J’avoue qu’il y a des soirs… je n’en peux plus de répéter la même chose.

Muriel Robin
EPA/PETER FOLEY

Ça ne vous a jamais manqué de ne pas avoir d’enfants ?

Non, j’étais bien trop lucide, je n’étais pas au point pour avoir des enfants. Et puis je n’avais pas très envie de reproduire l’image que j’avais de ma famille. Ça m’a effleuré un moment, mais vers 55 ans et c’était trop tard. Quand les parents ne sont plus là, il y a une forme de libération. On n’a plus de comptes à rendre, le champ est libre. Quand on n’a pas d’enfants, on reste toute sa vie l’enfant de ses parents.

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Johnny était un petit garçon dans une enveloppe de star

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Votre histoire d’amour avec le public dure depuis trente ans. Comment expliquez-vous ce qui vous lie ?

C’est chimique. Peut-être parce que je parle beaucoup de moi, que je ne cache rien ? Je n’ai pas fait ma carrière sur mon physique, même si je me trouve plus belle maintenant qu’il y a dix ans, plus douce aussi. Mais ma personnalité intéresse les gens. C’est pour consolider cette très belle histoire que j’ai décidé d’écrire mes Mémoires. C’est assez prétentieux d’écrire sur soi, je sais. Ça me gêne un peu d’entrer dans l’intime, et en même temps c’est moi qui ai choisi de le faire.

Qu’est-ce que les gens vont découvrir ?

L’envers du décor. Que derrière les rires il y avait beaucoup de solitude. C’était une telle tannée parfois que, à 50 ans, j’ai manqué me foutre en l’air. On peut m’aimer, j’espère, même si je ne suis pas drôle. Ce n’est pas un devoir, d’être drôle.

Vous étiez très liée avec Johnny. Qu’est-ce qui vous manque le plus de lui, aujourd’hui ?

Sa gentillesse. Il était gentil, cet homme ! Un petit garçon dans une enveloppe de star. Est-ce que ce n’est pas ça, finalement, le secret de la popularité ? En 2005, en une heure, j’ai écrit une chanson qui s’appelait “Elle s’en moque”. Je la lui ai envoyée, et il l’a aussitôt enregistrée. Il m’a fait un beau cadeau.

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Je reviens de très loin. J’étais agressive, dure. Je suis très fière d’avoir travaillé sur ce que j’étais

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Vous avez souvent dit que le cinéma vous boudait. Vous le pensez toujours ?

Oui. J’ai eu tellement peu de propositions, dans les trente années passées, que j’en suis arrivée à me demander si ce n’était pas à cause de mon orientation sexuelle. Je peux comprendre qu’un producteur préfère une autre actrice pour être dans les bras d’un homme, de peur de ne pas être crédible, mais quand même ! Cela dit, grâce à la télévision, je ne m’en tire pas trop mal.

Pourriez-vous vivre sans les applaudissements ?

Oui. Je me laisse porter. Je vis. C’est la période la plus tranquille de mon existence, car je ne suis plus encombrée par ce que j’ai dans la tête. Je reviens de très loin. J’étais agressive, dure. Je suis très fière d’avoir travaillé sur ce que j’étais. J’adore quand Anne me dit qu’elle aime mon “flegme”. C’est tellement loin de ce que j’ai pu être ! Il faut avoir une sensibilité exacerbée et, en même temps, une peau de crocodile pour faire un métier où l’on est à la fois l’outil, l’artisan et le matériau, où l’on est adulée un jour et jetée aux oubliettes le lendemain. Etre actrice, c’est machiavélique.

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