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Laeticia Hallyday, l’entretien vérité

Le 20 octobre à Marnes-la-Coquette. C’est là que Johnny aimait se tenir, dans l’angle du canapé. Quand elle s’assoit, il lui semble encore être près de lui.

People et royauté

Alors que triomphe mon Pays c’est l’Amour, déjà disque de diamant, elle revit les derniers mois du chanteur, raconte la vie sans lui et nous parle de sa relation compliquée avec David et Laura. Premiers extraits.

Dans ce bureau, rien n’a bougé. Le monde de Johnny s’est figé. Ses médiators de guitare, ses briquets, ses lunettes trônent sur une table basse décorée d’une lettre de Jade. Aux murs, encadrés, le diplôme de la Légion d’honneur et les images de toute une vie : Saint-Barth avec Laeticia, dans une loge entre Delon et Belmondo, un éclat de rire avec Sarkozy après un concert. Sur une console, des images de David et Laura enfants. Laeticia a un moment d’appréhension en entrant. Elle prend sa respiration. Ses yeux se brouillent. La présence de Johnny imprègne encore le lieu. Elle pose sa main sur le canapé en cuir et me désigne l’endroit où il aimait se tenir : « Je ne peux pas m’asseoir là ». Alors elle prend place à l’autre extrémité. Elle sourit ; parfois, sa voix s’étrangle. C’est ici, au milieu de ses guitares et de ses gris-gris de toute une vie, que, le 5 décembre 2017, à 22 h 30, le combat de Johnny a cessé : « J’ai quitté le bureau cinq minutes pour aller à la cuisine chercher le plat que lui avait préparé son ami le chef Jean-François Piège, et on ne m’a pas laissé rentrer dans la chambre.

La porte est restée fermée. Dans le regard de Daniel Dos Reis, son coach, qui était avec lui, j’ai compris que c’était fini. J’ai hurlé. À cet instant, mon monde s’est arrêté ». Les jours précédents, les matelas des petites avaient été disposés autour du lit médicalisé de leur père. Elles lui apportaient réconfort et espoir. « Depuis la naissance de Jade, il y a quatorze ans, nous dormions ensemble, tous les quatre dans le même lit. C’était notre vie. C’est vrai que cela pouvait choquer certaines personnes ». 

Des instants de vie conservés dans la mémoire de son téléphone

Le lendemain du décès, Laeticia a dû se résigner à se séparer de Johnny. « Il a fallu que j’accepte qu’il s’en aille. Je l’ai gardé deux jours à la maison mais, après, on me l’a pris pour le funérarium du Mont-Valérien. J’ai passé la nuit avec lui, une dernière nuit. Mon matelas était posé à côté de lui. Il n’était plus là mais je lui parlais. Je ne sais pas s’il m’entendait. Cette nuit-là, je lui ai dit beaucoup de choses, des choses que je lui avais déjà dites. Donc je n’avais pas de remords ». Samedi, à son retour pour la première fois à Marnes-la-Coquette, il a fallu trois heures à Laeticia avant de pouvoir ouvrir la porte du bureau. « Ici, les derniers mois, tout n’a été que désespérance. Avec Jade et Joy, aidées par nos amis, nous nous sommes tenu la main et nous sommes finalement entrées dans la pièce ». Notre conversation commence et elle l’illustre par des instants de vie conservés dans la mémoire de son téléphone.

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Paris Match. Comment avez-vous vécu ces dernières semaines ?
Laeticia Hallyday. Je continue à lutter pour ne pas sombrer. Je sais que son âme est là. Même s’il est invisible, il est là. Je reviens d’un road trip de six jours dans l’Utah, un de ses endroits préférés au monde. Nous avons déposé une plaque sur la porte de sa chambre d’hôtel à Mexican Hat, avec ses amis, ses « frères », comme il les appelait, Fabrice Le Ruyet, Pierre Billon, Philippe Fatien, Sébastien Farran et Dimitri Coste. À travers cette fraternité, j’ai l’impression que mon homme est toujours là. Le travail sur l’album m’a aussi aidée, la foi également. Ainsi que nos amis. Ils nous ont portées, Jade, Joy et moi, avec leur bienveillance et leur amour.

Quand on s’est rencontrés, il y a vingt-trois ans, nous étions deux âmes cabossées par la vie.

Avez-vous le sentiment que votre image a été ternie ?
Il est essentiel de remettre l’église au milieu du village, l’essentiel à sa place : la musique et l’amour. Et de rendre à mon homme sa dignité, parce que lui aussi a été sali. Il ne peut pas dire sa vérité comme il avait l’habitude de le faire. À travers moi, on a réglé certains comptes avec lui. Ceux-là ne m’appartiennent pas. Ses enfants ont réglé des comptes avec leur père absent, un lointain passé. Il y a eu beaucoup d’amertume, d’incompréhension. Certains amis m’ont rendue responsable de les avoir écartés. Mais c’est Johnny qui tournait vite les pages et ne disait pas pourquoi. Il était parfois lâche dans sa vie, parce qu’il n’aimait pas les conflits.

Dans l’album, il y a un texte qui vous touche, c’est « Pardonne-moi »…
J’ai beaucoup de mal à l’écouter. C’est la plus belle déclaration d’amour. Le pardon, c’est l’histoire de notre vie. Johnny avait du mal à pardonner. Quand on s’est rencontrés, il y a vingt-trois ans, nous étions deux âmes cabossées par la vie. Nos cœurs étaient liés par certaines failles. Ensemble, nous avons appris à panser ces blessures. J’ai vécu mille vies avec lui. Nous avons passé des grands moments de bonheur, mais de grandes peines aussi. J’ai traversé les épreuves, les doutes, les trahisons. Mais nous avons réussi la plus belle chose, qu’il n’avait jamais réussie avant : construire une famille.

À l’enterrement de son père, Johnny était seul derrière le cercueil. Pour lui, le pardon a commencé à ce moment-là.

Johnny avait beaucoup de choses à se faire pardonner ?
Il a combattu toute sa vie la souffrance et le traumatisme de l’abandon par son père et sa mère. Il m’en parlait beaucoup. À l’enterrement de son père, il était seul derrière le cercueil. Pour lui, le pardon a commencé à ce moment-là. Dans ma propre histoire, j’ai beaucoup pardonné pour essayer d’élever ma conscience par rapport aux traumatismes de mon enfance.

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À quel moment apprenez-vous que Johnny est malade ?
Un jour d’octobre 2016. Johnny était rentré épuisé d’un road trip de deux semaines dans le Grand Ouest avec ses amis. Dès qu’il faisait deux pas, il devait s’asseoir. J’étais inquiète. Mais avec lui, j’ai connu tant de moments d’angoisse… On est partis au Cedars-Sinai pour un check-up. Et là, les médecins nous annoncent qu’il faut revenir : « Il y a quelque chose dans les poumons, sans doute une infection. On va peut-être devoir opérer ». D’après eux, c’est l’affaire de deux jours. Une semaine plus tard, on l’emmène au bloc. Je patiente. Dans les salles d’attente, aux Etats-Unis, on est avec toutes les familles. Devant, il y a une bénévole avec un téléphone. Et on attend que ce téléphone sonne. Les heures défilaient et personne n’appelait. J’ai commencé à avoir peur. Mes jambes tremblaient. Enfin, le téléphone a sonné. Le docteur est arrivé. Et devant tout le monde, il m’a annoncé très froidement que mon homme avait un cancer de stade 4. Et là, je me suis effondrée. C’est d’une telle violence ! J’étais à terre, complètement perdue. Dans ces moments-là, on n’est plus soi-même. J’ai appelé une amie médecin pour qu’elle m’aide. Je ne savais pas comment j’allais annoncer cela à mon homme.

Contre le cancer, on a tout essayé. Le Pr Khayat et tous nos autres médecins nous ont accompagnés. On a même essayé la médecine parallèle.

Vous lui avez parlé le soir même ?
Je n’ai pas pu. Et les médecins m’avaient demandé de ne pas le faire. Ils voulaient d’abord étudier les différentes options, savoir si une opération était envisageable. Alors, je suis allée le voir en salle de réveil. Et c’était terrible. Mentir à mon homme ! En vingt-trois ans, je ne l’ai jamais fait. De toute façon, il pouvait tout lire dans mes yeux. Il me connaissait par cœur. Je le comprenais dans les silences. Et lui aussi. J’ai passé la nuit avec lui. Il n’arrêtait pas de répéter : « Dis-moi la vérité. Je sais que c’est un cancer. Je sais que je vais crever. Dis-moi la vérité ». Le lendemain matin, les médecins lui ont parlé.

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© BELGA PHOTO ANTHONY DEHEZ

Et à ce moment-là, la guerre commence.
Oui, à la seconde même. On nous annonce qu’il n’y a pas d’opération possible. Que c’est un cancer de stade 4 et que l’issue est incertaine. J’ai refusé de m’arrêter à cela. Depuis notre rencontre, je n’ai jamais lâché. Pour lui, j’étais prête à soulever des montagnes. J’ai pris son dossier. J’ai consulté en Australie, à New York, au Texas, en Arizona, à Columbus, le Cyberknife au Portugal, les Stemcell… On a tout essayé. Le Pr Khayat et tous nos autres médecins nous ont accompagnés. On a même essayé la médecine parallèle.

Je ne voulais pas qu’il fasse la tournée des Vieilles Canailles ! J’avais peur qu’il ne tienne pas. Et puis, il a eu cette phrase qui m’a terrassée : “Mais si je ne fais pas cette tournée, c’est que je meurs”.

En même temps, vous vous lancez dans l’aventure de l’album. Johnny annonce à ses fans qu’il a un cancer et, le lendemain, il entre en studio !
L’annonce a lieu bien plus tard. On a réussi à garder le secret pendant six mois, en mettant peu de gens au courant. On redoutait le manque de pudeur, nous ne pouvions pas nous permettre de gaspiller nos forces. Le cancer, ce n’est pas n’importe quelle guerre. Pour Johnny, après un cancer du côlon et un autre de la prostate, en 2013, c’était le troisième. Et celui-là était bien plus violent et agressif que les précédents. On s’est protégés. En revanche, j’ai prévenu ses enfants tout de suite.

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Cet album, quand commence-t-il à travailler dessus ?
En septembre 2016. Cet album, c’est celui de la survie. C’est celui d’un homme héroïque. Il s’y est raccroché pour oublier la maladie. Il se rendait au studio entre deux séances de chimio. Même un genou à terre, il ne lâchait rien, surtout pas la musique. C’était un guerrier. Jamais il ne s’est plaint. Jamais il n’a montré sa souffrance à ses amis. Ces mois ont été une immense leçon de résilience, et d’humilité.

Et puis arrive la tournée des Vieilles Canailles.
Je ne voulais pas qu’il la fasse ! J’avais peur qu’il ne tienne pas. Il était à bout de forces. Il avait des séances de chimio très violentes. Et puis, il a eu cette phrase qui m’a terrassée : « Mais si je ne fais pas cette tournée, c’est que je meurs ». Finalement, il a gagné son pari. Il a réussi le miracle… et il nous a emmenés dans des degrés d’émotion folle.

Johnny avait une force divine, irréelle, surhumaine. C’était un élu, mon homme. Il n’était pas sur terre par hasard.

Comme cette journée passée à l’hôpital de Bourg-en-Bresse, juste avant un concert ?
Le concert a lieu en plein air. Le matin, ses plaquettes sont extrêmement basses, il faut le transfuser. Des transfusions, il en avait à peu près toutes les trois semaines. Quatre heures, deux poches de sang. Là, il y a urgence. Six heures avant de monter sur scène, mon homme est parti à l’hôpital comme un soldat à la guerre, droit et sans un mot. Pour gagner du temps, on a créé un backstage dans sa chambre d’hôpital. Il vient de passer des heures avec sa perfusion, et voilà que débarquent le coiffeur et la maquilleuse, qui le préparent. Le plus fou, c’est que le public ne se rendra compte de rien ! Même pas que, derrière la scène, il y a tout un hôpital : une assistance respiratoire, deux médecins, les piqûres dans le ventre pour atténuer les effets des chimios.

L’amour du public, c’est quelque chose qui le porte ?
Il s’en est nourri. Cette communion lui donnait de la force, de la lumière. Il a tout partagé avec son public. Ses peines, ses douleurs, ses bonheurs. Et c’est pour ça que, aujourd’hui, il y a ce cri d’amour incroyable. Je reçois des déclarations, des messages magnifiques qui me font beaucoup de bien. Pendant cette dernière tournée, son corps n’est que douleur. Le cancer s’est propagé dans les os. Il y va quand même. Johnny avait une force divine, irréelle, surhumaine. C’était un élu, mon homme. Il n’était pas sur terre par hasard.

Il a tellement connu l’abandon ; Jade et Joy aussi. Avec ses deux petites filles, il a réparé ses propres souffrances.

Pour son dernier concert, il fait venir Jade et Joy à ses côtés.
Je ne m’y attendais pas. Nous étions en backstage. Il les a vues et il a voulu montrer l’amour inconditionnel qu’il avait pour elles. Plus tard, il leur a dit : “J’étais tellement fier, les filles ! Papa, il vous aime. Papa, il vous aime.” L’amour, celui qu’on lui a donné tous les jours, a été le nerf de cette guerre.

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La tournée se termine mais vous ne rentrez pas aux Etats-Unis.
Fin août, nous sommes revenus de Saint-Barth parce que le Pr Khayat avait proposé une chimio différente. Johnny devait servir de cobaye. On s’est raccrochés à cet espoir, en pensant retrouver les Etats-Unis pour la rentrée des classes. Ça s’est révélé impossible. Le cancer s’était généralisé. Fin septembre, pourtant, Johnny retourne en studio. Je me rappelle une séance particulièrement éprouvante, au point que j’ai dû aller lui chercher des patchs de morphine. C’est héroïque d’avoir pu enregistrer. Il est debout, il chante avec cette voix puissante, mais dans la douleur. Tous ses organes étaient épuisés.

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© PATRICK KOVARIK / AFP

Le soir, quand il rentrait, il vous parlait ?
Jamais de son travail. Mais du futur, des projets, de Jade et Joy, de leur avenir. Il a tellement connu l’abandon ; elles aussi. Avec ses deux petites filles, il a réparé ses propres souffrances.

Pour lui, ce n’était pas son dernier album. Mais il s’est investi comme jamais.

Fin septembre, il a du mal à marcher. Il subit encore des opérations.
Il est dans un fauteuil roulant, à cause des fractures provoquées par les métastases osseuses. À ce moment-là, à la Salpêtrière, le Pr Jacques Chiras, un homme d’une bienveillance et d’un courage incroyables, décide de procéder à deux opérations de cimentoplastie : il s’agit d’injecter du ciment dans les os pour solidifier ceux qui sont fracturés. C’est encore le miracle. Johnny se remet debout.

Quand il revient à Marnes-la-Coquette, a-t-il le sentiment de la mission accomplie ?
Il ne pensait pas perdre. Pour lui, ce n’était pas son dernier album. Mais il s’est investi comme jamais. Les textes qu’il a choisis ont aujourd’hui une résonance différente. Même pour lui, il n’y a pas de hasard. En novembre, Johnny est hospitalisé à la clinique Bizet, mais il veut rentrer à la maison, trop de gens viennent le voir. Il a fallu que je hausse le ton pour qu’il accepte d’aller à l’hôpital : il n’arrivait plus à se nourrir ni à bouger. On est partis très tard, sans ambulance, en prenant des risques énormes. Et là, les médecins m’ont annoncé que la guerre était finie. Toute ma vie s’est écroulée. Je n’ai jamais cru une seconde qu’on allait perdre. Et lui non plus. J’ai envoyé un message à David et Laura. J’ai demandé à nos médecins, David Khayat et Alain Toledano, de leur téléphoner, même s’ils n’avaient jamais été en contact avec eux. Je ne pouvais plus tout porter. Un docteur sait trouver des mots… Moi, j’étais effondrée. J’ai passé la nuit à la clinique. Le lendemain, des amis m’ont rejointe. David et Laura aussi. Ils ont insisté pour aller dans la chambre, mais mon homme n’a pas compris. Ce n’était pas qu’il ne les aimait pas. Mais devoir leur faire face, dans cette situation, alors qu’ils ne se voyaient pas beaucoup, ça le renvoyait à sa mort. Cette mort qu’il fuyait et combattait depuis quinze mois. Il a refusé de les recevoir. Sans avoir le courage de le leur dire. Johnny n’aimait pas les conflits, on n’allait pas le changer. C’est moi qui, encore une fois, ai dû porter cela, expliquer. Ce n’est pas facile. Leur peine était réelle. Ils avaient peut-être besoin de régler certaines choses avec leur père. Mais ils avaient eu toute une vie pour le faire. On ne peut pas réparer cinquante et un ans d’une existence et trente-quatre ans d’une autre en quelques jours.

J’ai passé vingt-trois ans de mon existence en abnégation, en dévotion pour lui. Il était ma vie. Et j’étais tout pour lui.

À son retour à Marnes, c’est toujours lui qui ne veut pas voir sa famille ?
Il est entré dans une colère noire et m’a demandé d’arrêter les visites. “Sors-moi tout le monde de là. C’est quoi, ce cirque ? Je vais crever ? Dis-moi que je vais crever ! Je ne vais pas crever, moi, donc dis-leur qu’ils s’en aillent.” Il me disait ce qu’il n’arrivait pas à dire aux autres. C’est devenu compliqué, car il y a toujours eu dans cette famille beaucoup de non-dits, de jalousie, de rancune. En même temps, il fallait qu’il tienne, que je le protège. Comment faire pour l’expliquer à ses proches ? Cela a suscité des incompréhensions. Et j’ai été accablée de certains torts, alors que je n’étais pas responsable.

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Avec vous, Johnny réussissait-il à évoquer sa mort ?
Oui, ça a commencé en décembre 2016, bien avant la première chimio. Mais j’étais dans la fuite. Je ne voulais pas entendre. La tombe à Saint-Barth, il m’en avait parlé il y a sept ans. « Ce sera là et pas ailleurs ». Il le répétait à tous les habitants, même des inconnus, de peur que je ne respecte pas ses volontés, que je cède à la pression médiatique. Je n’ai pas trahi sa confiance, ni les promesses qu’on s’est faites. Malgré notre différence d’âge, je lui ai toujours dit que je voulais partir avant lui. Je ne pouvais pas imaginer être capable, un jour, de vivre sans lui. Mon cœur était lié au sien. Il était ma raison de vivre. Le monde entier tournait autour de lui. J’ai passé vingt-trois ans de mon existence en abnégation, en dévotion pour lui. Il était ma vie. Et j’étais tout pour lui : sa femme, sa confidente, sa sœur, sa maîtresse, son infirmière, son assistante personnelle. Comme il était tout pour moi, le garde-fou de ma conscience, l’épaule sur laquelle je pouvais poser ma tête, me confier, pleurer ou rire. Avec lui, j’ai vécu mille vies et un amour inconditionnel.

J’ai fermé le cercueil de mon homme toute seule. Cela a été dur aussi.

Le 9 décembre, le jour des obsèques, alors que les Français sont unis comme jamais, est-ce déjà la rupture à l’intérieur du clan Hallyday ?
Oui. J’ai essayé de comprendre la douleur de David et de Laura. Chacun vit sa peine comme il le peut. Dans la maison de Marnes, j’étais à terre, effondrée. Je hurlais. Des amis essayaient de me relever. Il m’a fallu des heures avant de pouvoir rentrer dans son bureau. Mon homme est parti à 22 h 30 le mardi. David et Laura sont arrivés à la maison le lendemain. Ce fut extrêmement douloureux, j’essayais de comprendre leur détresse. Après, ils n’ont plus jamais répondu à mes messages. Je n’ai plus eu aucune nouvelle d’eux. On a communiqué par agents et avocats interposés.

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© Ludovic MARIN / POOL / AFP

Même au moment des obsèques ?
Pour la Madeleine, il a fallu prendre les choses en main puisqu’on n’arrivait pas à les joindre. J’ai essayé d’être digne. Avec Hélène Darroze, Nadège Winter et toutes mes amies, on a choisi les poèmes, les textes, écrit les intentions de prière. J’ai appelé les musiciens. J’ai fait venir le prêtre à la maison. Cela m’a donné la force de tenir. C’était important de partager ce moment avec les Français. Johnny avait partagé toute sa vie avec eux. C’est ce qu’il aurait voulu. J’aurais aimé que David et Laura soient là. Ils ont refusé de venir me rejoindre. J’ai fermé le cercueil de mon homme toute seule. Cela a été dur aussi, ils m’ont terriblement manqué à cet instant-là.

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Ils vous en voulaient de ne pas avoir pu voir leur père une dernière fois ?
J’imagine que chacun vit sa peine, sa douleur à sa manière. Parfois, on manque de courage. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais en tout cas j’ai fermé le cercueil toute seule. Ni Laura ni David n’ont voulu descendre les Champs-Elysées avec nous. On leur a proposé de venir avec nous dans l’avion que la maison de disques – c’était le dernier cadeau – avait mis à notre disposition pour aller à Saint-Barth. Ils n’ont pas voulu. Ce refus a été aussi violent pour moi que pour mes filles. J’ai respecté leur choix, que je n’avais pas à juger. Mais, là encore, ils m’ont beaucoup manqué.

Les filles avaient besoin de leur frère et de leur sœur. Elles ont vécu ça comme un abandon.

Au cimetière, on vous voit devant le cercueil tous les trois. On se dit que la famille va rester unie…
Dans le passé, malgré nos invitations, Laura et David n’ont jamais voulu venir à Saint-Barth. On peut le comprendre, ils avaient leur vie. Mais ce furent autant de rendez-vous familiaux manqués. Cela nous aurait fait plaisir qu’ils découvrent cette maison de vacances que Johnny aimait tant, son havre de paix pendant quatorze ans, rempli de lumière et de sérénité. Et ils ne sont pas venus… A Saint-Barth, j’ai fait retarder la cérémonie pour me retrouver avec eux au funérarium, rien que tous les trois, devant lui. La main sur le cercueil, j’ai essayé de trouver les mots justes, aussi pour épancher certains regrets qu’ils devaient porter en eux. Nous avons vécu ensemble un moment bouleversant. Ils m’ont écoutée. Johnny était là lui aussi. On a passé une demi-heure tous les trois. Cela m’a fait du bien de leur raconter leur père. Je voulais un moment de paix pour eux. Ensuite, nous nous sommes rendus au cimetière, avec une demi-heure de retard. Les gens ont compris. Le soir, j’avais organisé un repas à la maison. Les musiciens avaient pris leur guitare et on a célébré notre homme. Jean Reno s’est mis à chanter, Maxime a pris sa guitare, Yarol et d’autres copains aussi. Dans la triste violence de la réalité, l’amour sauve de tout. Mais Laura et David n’ont pas voulu venir. Même si cela nous a rendus tristes, on peut comprendre qu’ils aient eu une appréhension de découvrir ce lieu où ils n’étaient jamais venus auparavant. Je leur ai alors demandé si on pouvait aller les voir à leur hôtel, afin que Jade et Joy puissent les serrer dans leurs bras, en dehors de la cérémonie, dans un moment plus intime. Laura et David ont été extrêmement gentils avec les filles, leur faisant des promesses, disant qu’ils allaient venir nous voir à Los Angeles, qu’ils seraient là, qu’ils allaient nous appeler pour Noël, pour le nouvel an, que nous allions être ensemble. Cela nous a fait beaucoup de bien. Mais toutes ces promesses n’ont pas été tenues. Ils ont quitté Saint-Barth le lendemain. Et à partir de là, malgré mes messages, plus rien. Pas un seul mot à Noël ou pour le nouvel an. Les filles avaient besoin de leur frère et de leur sœur. Elles ont vécu ça comme un abandon. Les seules nouvelles sont arrivées sous la forme d’une assignation à comparaître destinée à Jade, Joy et moi. La lettre, qui n’était même pas écrite par eux mais par les avocats, était d’une violence incroyable. La suite, on la connaît. Ils m’avaient déjà déclaré la guerre.

Tout ce que Laura veut, elle peut l’avoir. Pourquoi tant de haine à mon égard ? On ne guérit rien avec la haine.

Vous avez vécu le conflit depuis Los Angeles. Cet éloignement vous a-t-il empêchée de saisir l’humeur des fans et des Français, désorientés ?
On peut les comprendre. La lettre était d’une telle violence ! Elle m’a touchée au cœur. J’étais effondrée.

Cette querelle d’héritage est devenue le premier titre de l’actualité…
J’étais dans l’incompréhension absolue. Derrière la violence, j’ai vu les mensonges, les manipulations. Je n’avais reçu aucun appel téléphonique. On ne m’a pas demandé une guitare, on ne m’a rien demandé. Tout ce que Laura veut, elle peut l’avoir. Pourquoi tant de haine à mon égard ? On ne guérit rien avec la haine. Je n’éprouve aucune haine. Mon seul combat est d’essayer de faire mon deuil.

Certains proches de Johnny n’ont pas été tendres avec vous… En voulez-vous à Sylvie Vartan, par exemple, pour les propos qu’elle a tenus ?
Oui, cela m’a fait énormément de peine. Elle parle d’un homme qu’elle a connu il y a cinquante ans, et Nathalie il y a trente-six ans. Ce n’était pas celui avec lequel j’ai vécu vingt-trois ans et qui est parti heureux. Un homme change avec le temps.

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Jade et Joy n’ont pas reçu le genre de donation qu’il a faite de son vivant à David. Ce que l’on a dit n’était pas équilibré.

Les Français n’ont pas compris comment quelqu’un d’aussi généreux que Johnny, qui a passé sa vie à entretenir une tribu, à inviter le monde entier à sa table, pouvait déshériter ses enfants ?
Lui a estimé qu’il avait protégé ses aînés de son vivant par des donations. Laura recevait une somme tous les mois depuis quinze ans, son père lui a acheté deux appartements. Son choix relève de la liberté. Dire que mon homme pouvait être manipulé, c’est mal le connaître. On l’a fait passer pour un homme sous influence. C’est absurde.

 

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Avec le recul, pouvez-vous comprendre que David et Laura ont pu ressentir ce choix comme un rejet ?
Jade et Joy n’ont pas reçu le genre de donation qu’il a faite de son vivant à David. Ce que l’on a dit n’était pas équilibré.

Dix mois plus tard, êtes-vous sur le point de parvenir à un accord ?
Ça avance, mais c’est compliqué parce que certaines clauses de confidentialité, que j’aimerais voir respectées, ne le sont malheureusement pas toujours. Je n’ai aucun contact avec Laura et David. Tout se passe par le biais des avocats. Or, à chaque fois que les avocats se rencontrent, le lendemain tout se retrouve dans la presse. Ce n’est pas possible. Il faut de la pudeur. Je ne vais pas trahir les volontés de mon homme, mais j’essaie de leur tendre la main.

J’ai tendu la main à Laura et David. Je l’ai tendue au mois d’avril, en juin. Et, ces jours-ci, je la tends encore.

Vous n’avez pas envie de parler directement avec Laura et David ?
S’ils avaient voulu, ils l’auraient fait en février plutôt que de me déclarer la guerre. Cela aurait été tellement plus simple !

Accepter un accord financier, ne serait-ce pas la meilleure solution pour vous permettre d’avancer ?
Oui, certainement. C’est pour cela qu’il y a des mains tendues. Mais ce sont des choses qui se règlent en famille, pas sur la place publique. Tant qu’il n’y aura pas ce respect, les négociations n’avanceront pas. S’ils ne le font pas pour moi, qu’ils le fassent pour leur père.

Les Français attendaient que vous fassiez un geste.
Je l’ai fait. J’ai tendu la main. Je l’ai tendue au mois d’avril, en juin. Et, ces jours-ci, je la tends encore.

Quand je l’ai connu, il y a vingt-trois ans, Johnny n’avait plus rien, il devait 100 millions d’anciens francs aux impôts. On est partis de rien et on s’est reconstruits tous les deux.

Quand, il y a trois ans, Johnny fait le choix de les déshériter, pourquoi n’exigez-vous pas qu’il leur explique lui-même sa décision ?
Les hommes ne sont pas toujours très courageux dans ces affaires. Pourtant, il l’était pour tant de choses… Pour comprendre, il faut remonter très loin dans la relation avec ses enfants.

En ne disant rien, n’a-t-il pas fait peser sur vous un poids très lourd ?
Il s’est peut-être dit que j’étais assez forte.

N’êtes-vous pas aujourd’hui prisonnière de ses volontés ?
Oui, ça fait partie de ce deuil qui est long, douloureux, et qu’on m’a un peu volé.

Me Ardavan Amir-Aslani est l’avocat de la renaissance. Il a sauvé Johnny financièrement.

Concernant la fortune de Johnny, on a entendu toutes sortes de chiffres : 20, 30, 60 millions de dollars…, que Johnny avait des dettes fiscales. Quelle est la situation financière ?
Toute sa vie, Johnny a vécu à cent à l’heure, comme une rock star américaine. Il a vécu sur des avances et il a dépensé sans compter. Personne ne pouvait lui voler ses rêves, qui coûtaient parfois beaucoup d’argent et qu’il partageait avec ses amis. Sa grande générosité a fait que certaines fins de mois étaient compliquées. Quand je l’ai connu, il y a vingt-trois ans, Johnny n’avait plus rien, il devait 100 millions d’anciens francs aux impôts. On est partis de rien et on s’est reconstruits tous les deux. Notre patrimoine, on l’a construit ensemble par notre détermination. C’est ce qui est aussi présent dans son testament. On a vécu ensemble des échecs artistiques, des trahisons, des déceptions, les épreuves dans la maladie.

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© Christophe ARCHAMBAULT / AFP

À quel moment Johnny a-t-il accepté de préparer l’avenir ?
Il y a dix ans, quand nous avons fait la connaissance de Me Ardavan Amir-Aslani, l’avocat de la renaissance. Il l’a sauvé financièrement. Mon homme avait beaucoup de respect pour lui. Quand nous l’avons rencontré, nous avions du patrimoine, mais plus aucune trésorerie, même pas de quoi payer l’électricité.

Ce trust aux Etats-Unis fait-il de vous une veuve millionnaire ?
Quand Johnny habitait en France, il a fait un testament en France, et lorsque nous sommes partis vivre aux Etats-Unis, il a établi un testament aux Etats-Unis. On vivait là-bas depuis onze ans. On a fait construire la maison d’Amalfi à Los Angeles, où nous habitons encore, pour un nouveau départ, dans un besoin de stabilité, d’ancrage, de repères. Le système du trust anglo-saxon s’est imposé à lui pour me protéger, moi et mes filles. Je ne peux en aucun cas faire n’importe quoi. Je ne suis pas décisionnaire. Si je veux vendre un bien, je dois demander l’autorisation. Ce n’est pas que Johnny n’avait pas confiance en moi, il a mis en place ce trust pour nous protéger.

C’étaient les années du bonheur, Los Angeles. Mes filles sont scolarisées dans une école où elles ne sont pas connues.

Quelle motivation l’a guidé ?
L’adoption a bousculé notre vie, a bousculé sa vie. Johnny a vraiment appris à être père avec Jade et Joy. C’était tout nouveau pour lui. Il était déterminé à les protéger. Johnny avait une phrase magnifique pour dire qu’il avait connu la misère et l’abandon, et ne voulait pas que ses filles, un jour, s’il n’était plus là, revivent ce que lui avait vécu. Ça m’avait bouleversée et, en même temps, ça m’avait projetée dans son départ. Il y a dix ans, Joy avait 2 mois, il a voulu créer un compte, placer de l’argent pour les filles, pour leurs études.

Le pays de Johnny c’est l’amour. Quel est le vôtre ?
Mon pays, c’est l’amour. [Elle sourit.] Mon cœur est lié à la France et aussi aux Etats-Unis, car cela fait des années que j’y vis.

Et c’est là où vous avez envie de vivre.
Los Angeles, c’est là où j’ai tout partagé avec Johnny, qui s’est accroché à son rêve américain toute sa vie. Il s’est même inventé un nom américain. C’étaient les années du bonheur, Los Angeles. Mes filles sont scolarisées dans une école où elles ne sont pas connues.

Tant de fois il a frôlé la mort ! Il en avait peur et, en même temps, il la titillait. Ses démons revenaient sans cesse : la drogue, l’alcool… J’ai lutté et j’y suis arrivée.

Quelle est la vraie Laeticia qui a vécu dans l’ombre de ce géant ?
J’existais dans son regard, déjà. Mon homme avait cette capacité incroyable de vous rendre unique, exceptionnelle. Mon combat humanitaire, mon combat de mère, tout ce que j’ai fait dans ma vie, je l’ai fait pour qu’il soit fier de moi. Tout ce qu’il faisait, c’était pour que je sois fière de lui.

Vous avez accepté cette vie rock’n’roll… Il y avait plus d’avantages que d’inconvénients ?
Ce n’était pas facile tous les jours. C’était parfois une vie de décadence. Johnny avait besoin de ces descentes aux enfers. Il disait qu’il lui fallait toucher le fond pour remonter. Il avait besoin de connaître la souffrance, la peur et la douleur pour renaître. Les dernières années, il était beaucoup plus en paix. Mais au début de notre mariage, c’était ça et je n’étais pas prête pour cette vie. Tant de fois il a frôlé la mort ! Il en avait peur et, en même temps, il la titillait. Ses démons revenaient sans cesse : la drogue, l’alcool… J’ai lutté et j’y suis arrivée. Ça aussi fut un combat pour moi.

Je vais essayer de continuer à faire vivre son œuvre et sa musique dans le cœur des hommes.

Jade et Joy sont assez grandes pour comprendre et trop petites pour savoir. Comment les avez-vous protégées de toutes ces épreuves ?
Johnny a tellement été dans l’espoir de les voir grandir ! Il se projetait dans le mariage de Jade, dans leurs études. Nos petites filles sont extrêmement généreuses, tournées vers les autres avec une bienveillance absolue. Ce sont deux vieilles âmes, remplies d’amour et de sagesse. Johnny avait besoin de leur transmettre beaucoup de choses. Jade a fait un exposé à l’école sur les idoles. Son héros, c’était son papa. Elle l’a interviewé. Dans cet échange, il lui raconte sa vie. C’est bouleversant. J’ai réussi quelque chose que personne n’avait réussi à lui donner. J’ai offert à mon homme la stabilité d’une famille dont il a toujours rêvé. C’est un homme heureux qui est parti, un homme en paix.

Comment imaginez-vous vivre demain ?
Johnny m’a confié tellement de missions ! On s’est fait tant de promesses ! Je vais essayer de continuer à faire vivre son œuvre et sa musique dans le cœur des hommes. Nous avons le projet d’une école de musique, d’un musée.

Etes-vous prête, vous, à pardonner aujourd’hui ?
Oui. J’ai pardonné tellement de fois dans ma vie ! Il faut beaucoup de courage pour pardonner, souvent les gens n’y arrivent pas. Et j’ai appris le courage avec lui. Mes mains sont tendues comme elles l’ont toujours été.

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