Philippe Bouvard : « Je me regarde vieillir avec curiosité »

Philippe Bouvard : « Je me regarde vieillir avec curiosité »

Dans les hauteurs de Cannes, Philippe Bouvard interviewé à l'occasion d'une émission de Mireille Dumas qui lui est consacrée sur France 3 et diffusée le 4 janvier 2019. | © PHOTOPQR/LE PARISIEN /MAXPPP

People et royauté

L’ancien animateur a fêté ses 89 ans mais Philippe Bouvard garde l’enthousiasme et les doutes d’un jeune homme. Il se confie à Mireille Dumas. 

D’après un entretien Paris Match France avec Mireille Dumas

 

Mireille Dumas. Vous allez bientôt avoir 90 ans. Vous en rêviez ou vous le redoutiez ?
Philippe Bouvard. Je ne le redoutais pas : je n’y croyais pas ! Quand j’avais 25 ans et qu’on m’interrogeait sur mon avenir, je répondais : “Je suis persuadé que je mourrai jeune et que je laisserai un grand livre.” Eh bien j’ai raté les deux ! [Rires.]

Comment abordez-vous cette partie de votre vie ?
Je me regarde vieillir attentivement, avec curiosité, comme si c’était un autre… Je suis persuadé qu’il faut déployer le maximum d’activités, continuer à voir des gens. La vie vaut d’être vécue jusqu’au bout, pour peu que l’on ait encore la santé, ce qui est mon cas. Ce n’est pas toujours facile, j’entends et je vois moins bien. Mais je m’en accommode, parce que je suis beaucoup aidé et entouré. À part ça, je ne souffre de rien. Je conserve le moral.

Je dois une partie de ma culture aux “Grosses têtes”.

Vous avez encore, une fois par semaine, une émission à la radio et une chronique en presse écrite. Comment faites-vous pour travailler ?
Je me suis très bien organisé ! On me donne des notes avec le plus gros caractère des ordinateurs, le 96. Et je dicte mes chroniques, comme je l’ai fait pour la moitié de mes livres. J’ai aussi une ligne directe avec RTL à mes domiciles parisien et cannois.

Philippe bouvard
Toujours en ligne directe avec RTL, dans son bureau à Paris. Le vendredi 4 janvier, Mireille Dumas lui consacre une émission : « Les années Bouvard : le rire et l’impertinence », sur France 3. © Alvaro Canovas / ParisMatch

Qu’est-ce qu’une journée type pour vous ?
Quand je suis à Cannes, mon york, qui passe la nuit sur mon lit, vient me lécher l’oreille à 7 heures et je sais qu’il est temps d’écouter la radio : la journée commence. Vers 9 heures, on me lit les journaux. Ensuite, je dicte ou j’enregistre. Après le déjeuner, je fais la sieste. Et pas une petite : elle dure au moins une heure. Et ce depuis quarante ans ! Puis je me remets au travail. Généralement, je suis couché à 20 heures 30. Mes copains m’ont longtemps appelé “Commandant Couche-tôt” !

Lire aussi > Pierre Bellemare : L’histoire d’une voix. Par Philippe Bouvard

Comment êtes-vous devenu coursier au Figaro ?
J’avais 20 ans, je revenais du service militaire et j’étais complètement désespéré. J’avais été viré de tous les lycées sans même avoir passé le bac, je ne trouvais pas d’emploi. J’envisageais, du moins le disais-je, de m’engager pour l’Indochine. Je l’avais annoncé à l’un de mes meilleurs amis dont le père était administrateur général du Figaro. Celui-ci m’a reçu et m’a dit : “Je vais vous prendre comme coursier. Mais si vous n’avez pas fait vos preuves dans quinze jours, vous prendrez la porte.” J’y suis resté vingt-deux ans et j’en suis parti avec la fonction de directeur général adjoint !

L’autodidacte est un cultivé heureux et volontaire. Il n’apprend que ce qu’il a envie d’apprendre.

Joli parcours, pour un autodidacte ! Serait-il encore possible ?
Inconcevable ! Aujourd’hui, on n’entre pas dans une rédaction si l’on n’a pas deux ou trois diplômes.

Etiez-vous complexé de ne pas avoir votre bac ?
Oui, et je le suis toujours. Mais comme mes petits-enfants sont des surdoués et des surdiplômés, cela rattrape le niveau familial. Je vais vous faire une confidence : pour mes 70 ans, j’avais émis le projet d’aller passer mon bac à l’université de Vincennes, où il y a une section pour les bacheliers très tardifs. J’ai demandé à mes petits-enfants de me montrer leurs devoirs, notamment ceux de français, puisque c’est la matière dans laquelle j’espérais pouvoir un peu briller. Je n’ai rien compris à la façon dont les questions étaient posées. Un vrai sabir ! J’ai renoncé. Pour tout diplôme, je n’ai que mon certificat d’études primaires.

Votre soif de culture, c’était pour compenser le fait de ne pas avoir fait d’études ?
Sûrement, mais aussi parce que l’autodidacte est un cultivé heureux et volontaire. Il n’apprend que ce qu’il a envie d’apprendre.

On m’a avisé que je serais remplacé par mon concurrent depuis dix ans, mais qui faisait toujours moins que moi en audience…

Vous êtes, dans le fond, un perfectionniste qui ne veut pas être confronté à l’échec.
Mon perfectionnisme, c’est d’éviter de faire ce que j’aurais mal fait… Je me dis : “Bon, il y a déjà assez de ratés dans toutes les branches, je ne m’y ajoute pas.”

La dernière émission des “Grosses têtes”, en 2014, était très émouvante. Qu’avez-vous ressenti ?
Une grande détresse, un gros chagrin. En même temps, une rupture douloureuse dans mes habitudes. Pendant trente-sept ans, j’ai vécu quotidiennement avec cette émission. Je lui dois d’ailleurs une partie de ma culture.

Philippe bouvard
Philippe a épousé Colette le 31 octobre 1953, au Vésinet, alors qu’il venait d’obtenir sa carte de presse. Ils auront deux filles, quatre petits-fils et deux arrière-petits-fils. © Alvaro Canovas / Paris Match

Il était normal de passer la main. À 84 ans, c’était raisonnable !
Non, c’était une surprise ! D’abord, parce que je me croyais intouchable. Ensuite, parce qu’on m’a avisé que je serais remplacé par l’animateur qui était mon concurrent depuis dix ans, mais qui faisait toujours moins que moi en audience…

Vous êtes incorrigible ! Le temps passant, vous ne vous dites pas qu’il faut savoir s’arrêter ?
Il faut savoir s’arrêter lorsqu’il s’agit des autres. Et continuer jusqu’au bout quand il s’agit de soi. [Rires.] C’est aussi parce que je ne sais rien faire d’autre que travailler !

Je n’avais pas envie de faire partie des animateurs béni-oui-oui.

Vous vous dites que vous arrêterez en même temps que vous quitterez ce monde ?
Je ne m’arrêterai pas… Mais je ne suis pas certain qu’on ne m’arrête pas ! Pour l’instant, on a encore un peu besoin de moi et ça me soutient énormément. C’est pour cela que tout ce que j’ai à faire, je le fais très sérieusement, avec de l’enthousiasme, comme si toute ma carrière en dépendait. En vieillissant, je suis devenu beaucoup plus perfectionniste. Avant, comme j’avais énormément de boulot, j’allais très vite. Parfois un peu trop. Il m’est arrivé de bâcler un petit peu…

Vous avez quand même conçu dix-huit émissions différentes à la télévision !
Oui, c’est beaucoup. Mais je dois vous faire un aveu : de temps en temps, je changeais le titre mais je ne changeais pas la formule !

Au début des années 1960, vous lancez le journalisme people avec un ton caustique et impertinent. Vous n’en avez jamais eu assez de votre image de “Saint Philippe des rosseries”, votre surnom à l’époque ?
Je n’avais pas envie de faire partie des animateurs béni-oui-oui. À partir du moment où les artistes que j’invitais donnaient leur accord, je pouvais aller plus loin. Non pas, comme il est devenu fréquent de le faire, avec la mine contractée du bourreau avant l’exécution, mais avec un sourire d’autant plus gentil que les questions ne l’étaient pas. J’étais très content du personnage que je m’étais inventé. Et j’ai aimé le petit statut social que cet exercice m’a offert.

J’ai coutume de dire que ma vie s’est écoulée sans moi, parce que je l’ai passée à observer celle des autres.

Vous pensez qu’on pourrait faire la même chose aujourd’hui à la télévision ?
Pas du tout ! Aujourd’hui, il n’y a plus aucune liberté. On ne peut pas dire ce qu’on pense. J’ai connu une époque bénie où toutes les outrances étaient permises, à condition qu’elles demeurent de bonne compagnie. Je vais vous dire : ça m’ennuie d’avoir l’âge que j’ai, mais je suis très content d’avoir vécu cette période-là.

Quelle est votre plus grande fierté professionnelle ?
La plus grande joie professionnelle, c’est peut-être “Le théâtre de Bouvard”. Quand, en l’espace de quelques jours, j’ai transformé des inconnus en vedettes. Là, je me suis dit : non seulement j’ai un petit pouvoir, mais je ne m’en sers pas trop mal.

Muriel Robin, Mimie Mathy, Michèle Bernier, Les Inconnus… Vous avez contribué à lancer plus d’une vingtaine d’artistes.
J’ai aidé à ce qu’ils se fassent connaître, mais je pense qu’ils auraient réussi sans moi. Cela aurait pris un peu plus de temps, voilà tout.

Êtes-vous parvenu à avoir une vie de famille ?
J’ai coutume de dire que ma vie s’est écoulée sans moi, parce que je l’ai passée à observer celle des autres, qui était souvent amusante, parfois passionnante. J’ai sûrement raté beaucoup de choses. J’essaye d’être un meilleur grand-père que je n’ai été un père. Je suis en train de devenir un patriarche grâce à mes arrière-petits-enfants. C’est très agréable. Deux filles, quatre petits-enfants et deux arrière-petits-enfants, ça fait une belle tablée.

Ma vie, ma chère Mireille, est une longue série de fiascos.

Quel mari êtes-vous et avez-vous été ?
Un mari qui est resté.

Quelle est la plus grande qualité de votre épouse ?
La patience !

Et la vôtre ?
Une certaine fidélité à travers les infidélités.

C’est habilement dit.
Oui. Elle a eu beaucoup de courage. Nous venons de célébrer nos soixante-cinq ans de mariage. Je ne suis pas certain que ce soit vraiment une récompense pour elle !

philippe bouvard famille
Le clan Bouvard : Philippe entre sa fille cadette, Nathalie, et sa femme, Colette. Derrière, de g. à dr., ses petits-fils Lancelot, Théo, Hadrien, Hugo. A dr., Dominique, sa fille aînée, maman d’Hadrien. La femme d’Hadrien, Marie, et leurs fils, Jack et Luke, n’étaient pas présents. © Alvaro Canovas / Paris Match

Votre épouse a joué un grand rôle dans votre carrière ?
Dans ma carrière, non ; dans ma vie, oui. Est-ce qu’on peut dissocier les deux ? Je ne pense pas. à certains moments, le fait qu’elle ne fasse pas partie de mes groupies m’a déçu. Mais je m’en suis accommodé, parce qu’avec le temps les groupies se sont éloignées et elle est toujours là.

Quelle image avez-vous de vous-même ?
Je n’ai pas une grande estime pour moi-même. Je considère que je n’ai pas toujours été au mieux de mes capacités. D’abord, j’aurais voulu être physiquement différent, mesurer 1,85 mètre, bénéficier d’un système pileux que la nature m’a refusé. J’aurais voulu être sportif, parler plusieurs langues, savoir jouer du piano et cuisiner. Je n’ai rien fait de tout ça. Ma vie, ma chère Mireille, est une longue série de fiascos.

J’aurais pu faire mieux. Laisser non pas 65 petits bouquins qui encombrent davantage les bibliothèques que les mémoires, mais le chef-d’œuvre du siècle.

Vous en rajoutez ! Vous vous octroyez quelques qualités, quand même ?
Je ne crois pas être paresseux. Ni méchant, parce que chaque fois que j’ai dit des choses désagréables à quelqu’un, j’étais payé pour le faire et, souvent, je ne le pensais pas. J’estime aussi avoir du cœur, mais je n’ai pas toujours eu l’occasion de le prouver.

Vous avez pourtant réussi beaucoup de choses, sans fausse modestie ?
Je rêvais d’un grand destin et j’ai eu une petite vie. Pas désagréable, mais petite. J’aurais pu faire mieux. Laisser non pas 65 petits bouquins qui encombrent davantage les bibliothèques que les mémoires, mais le chef-d’œuvre du siècle. Mais voilà, je suis allé au plus facile, au plus rentable.

Parce que vous avez voulu jouir de la vie. On connaît votre passion pour les voitures, les bons vins, les bons repas, le casino…
Oui, j’ai bien vécu. C’était facile, à l’époque, parce que l’argent n’était pas tricard comme il l’est devenu, parce que le fait d’avoir une belle voiture vous faisait monter encore un peu plus dans l’estime du grand public. Ce qui n’est évidemment pas le cas aujourd’hui ! Je me souviens, quand j’ai été engagé comme portraitiste grand reporter à Paris Match, on m’a fait comprendre que, si je voulais que mes mérites soient reconnus, je devais me pointer au journal dans un véhicule luxueux. Alors j’ai acheté une Rolls-Royce. Huit jours plus tard, on augmentait mon salaire !

Le travail a toujours été une fuite en avant contre l’idée de la mort.

Je vous trouve assez humble, le temps passant, et lucide sur vous-même.
Je suis lucide parce que vous m’interviewez à une époque de ma vie où j’ai eu le temps de réfléchir. Auparavant, j’étais plein d’autosatisfaction et complètement inconscient de mes défauts. Aujourd’hui, je me dis que j’étais parfois – et c’est grave pour un joueur – à côté de la plaque !

Joueur, amoureux de la vie mais boulimique de travail. Qu’est-ce que cela cache, puisque vous êtes en veine de confessions ?
Je suis plein de paradoxes, mais je travaille parce que pendant ce temps-là j’éloigne de mon esprit certaines pensées désagréables. Celle de la mort, par exemple.

Quand vous étiez jeune, vous ne pensiez pas à la mort ?
Si, toujours. Il faut dire que la guerre était une rencontre quotidienne avec la mort, et j’ai vu des scènes terribles que je n’oublie pas. Le travail a toujours été une fuite en avant contre l’idée de la mort, et d’autres aussi. Notamment celle du chômage. Je n’y ai jamais été, pas une seule journée. C’était ma hantise.

Mon père était un homme prudent… Il était parti avec les bijoux de ma mère !

En fait, toute votre vie, vous avez eu peur de manquer ?
Oui, mais c’était une suite de l’Occupation. On manquait alors de nourriture, de sécurité, de tout. Ces quatre années d’Occupation avaient été terribles, parce que j’appartenais à une famille juive et que nous étions obligés de déménager tous les quinze jours pour échapper à la Gestapo. Les coups de pied et de botte donnés la nuit dans les appartements où on s’était réfugiés, ce sont des choses qu’on ne peut pas oublier…

L’abandon de votre père, le jour même de votre naissance, a dû renforcer ce sentiment d’insécurité ?
Je m’en suis remis, parce que j’ai été élevé par le second mari de ma mère. J’étais comme son fils et je l’ai considéré comme mon vrai papa. Mon père était un homme prudent… Il était parti avec les bijoux de ma mère ! Et il a disparu sans jamais verser de pension alimentaire. Un jour, j’avais 23 ans et j’étais déjà au “Figaro”, on m’annonce qu’un petit monsieur veut me voir pour une histoire de famille. Il entre dans mon bureau, et s’exclame : “Je suis votre père !” “Vous y avez mis le temps !” lui ai-je répondu. Et il m’apprend qu’il vient me voir parce qu’il a monté une usine de papier et qu’il sait que le journal en cherche !

Et qu’est-ce que vous lui avez répondu ?
Oh ! Je ne lui ai rien répondu, c’était sordide à souhait. Je ne l’ai plus jamais revu. Je n’avais pas besoin de père, j’en avais déjà un merveilleux.

L’âge venant, je sens quand même une utilité psychosomatique à trouver un minimum de foi.

On a le sentiment que tout glisse sur vous mais, dans le fond, vous êtes un angoissé qui a exorcisé toute sa vie…
Oui, j’ai beaucoup exorcisé. Et j’ai résolu de dédramatiser la mort. Je ne la vois plus de la même façon. À 60 ans, je me disais : “Tu n’y échapperas pas.” À 70 ans : “Il faut que tu commences à y réfléchir.” Depuis 80 ans, je ne réfléchis qu’à ça. C’est devenu une probabilité qui se précise de plus en plus. C’est la seule certitude de la vie. Ça ne me réjouit pas mais je me dis que, depuis la création du monde, il y a tellement de milliards d’hommes qui sont morts que celle-ci ne doit pas être inhumaine !

Vous n’avez pas de conviction religieuse particulière, vous vous êtes fait baptiser uniquement pour votre mariage. Êtes-vous agnostique ou athée ?
Agnostique, puisque je cherche… Mais je ne trouve pas, donc j’en suis au même point que l’athée ! Au moment où j’étais prêt à croire, l’Eglise a admis la crémation et je me suis dit : “Dans quel état va-t-on aborder la résurrection !” Et là, je n’ai plus cru en rien. [Rires.] Mais, l’âge venant, je sens quand même une utilité psychosomatique à trouver un minimum de foi.

Vous avez, avec la provocation qu’on vous connaît, rédigé votre propre épitaphe dans un livre : “Vivant, j’étais assez petit. Sous la dalle, je ferai figure de monument.” Qu’aimeriez-vous que l’on dise de vous ?
Je n’aime pas imaginer ce que l’on dira de moi et je pense que je n’aimerais pas non plus que l’on parle trop vite de moi, au passé. Le présent est un joli temps, vous savez !

CIM Internet