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Kevin Spacey devant les juges : Unusual suspect

Kevin Spacey

Kevin Spacey risque cinq ans de prison. | © Joseph PREZIOSO / AFP

People et royauté

Accusé d’agression sexuelle par plusieurs jeunes gens, Kevin Spacey va jouer son plus mauvais rôle devant les juges.

D’après un article de Paris Match France de Olivier O’Mahony, envoyé spécial 

 

Pendant une dizaine de minutes, il écoute en silence le procureur lui signifier les charges qui pèsent sur lui : un jeune homme, âgé de 18 ans au moment des faits, l’accuse d’agression sexuelle. Ce lundi 7 janvier, Kevin Spacey a la « Frank Underwood attitude », le président de la série qui lui colle à la peau. D’ailleurs, l’audience aurait pu figurer dans un épisode de House of Cards. Visage impassible, jaugeant l’adversaire du coin de l’œil, observant la scène avec ironie. Il est vrai que la situation semble absurde. Le procès a lieu dans le tout petit tribunal de Nantucket, îlot très chic au large de Boston. La cour du juge Barrett ressemble à une salle de classe, avec ses tables métalliques grises et même, dans un coin, un tableau noir avec des craies. Mais Kevin Spacey risque – pour de vrai – cinq ans de prison.

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Tout a commencé la nuit du 7 au 8 juillet 2016. Il dîne au Club Car, un restaurant décontracté. Il y repère un serveur, William Little. Fasciné par les célébrités, William demande un autographe pour Molly, sa copine, qui, comme lui, adore House of Cards. La conversation s’engage. Spacey offre un verre, puis deux, puis trois. Ils enchaînent les whiskys, chantent avec le pianiste, sortent fumer des cigarettes. Selon le procès-verbal de l’interrogatoire de police, l’acteur annonce alors la longueur de son sexe : 20 centimètres. Le jeune homme ne sait « pas quoi répondre », témoignera-t-il ; mais, ivre, il reste, tout émoustillé de susciter l’intérêt d’une star de cinéma qui lui donne son numéro de portable. William a beau préciser qu’il n’est « pas gay », Spacey s’enhardit et lui met la main dans le pantalon, une scène que le garçon filme avec son portable. Pendant que l’acteur s’éclipse aux toilettes, William appelle Molly. Elle lui conseille de s’enfuir, ce qu’il fait. Il rentre chez lui, raconte l’incident à sa mère, Heather Unruh, qui décide de porter plainte. Une « obligation morale », dira-t-elle lors d’une conférence de presse, par respect envers les victimes du mouvement #MeToo. Pour elle, l’acteur a abusé de sa célébrité pour tenter de violer son garçon.

Kevin Spacey
© Nicole Harnishfeger / AFP

Jusqu’à l’an dernier, Kevin Spacey était l’une des plus grandes gloires de Hollywood. Rien ne l’y avait prédestiné. Ni beau ni moche, il n’a jamais eu un physique à la Brad Pitt et n’appartient pas, non plus, à une dynastie d’acteurs renommés. Sur son enfance, Kevin Spacey demeure très discret, mais on peut facilement imaginer qu’elle ne fut pas des plus faciles. Né dans le New Jersey il y a cinquante-neuf ans, Kevin Fowler, de son vrai nom, aurait été violé par son père, « un monstre, sympathisant nazi, au point de se faire pousser une moustache qui ressemblait à celle de Hitler », affirme à Paris Match Randy Fowler, le frère aîné avec qui l’acteur est brouillé depuis longtemps.

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Son talent s’affirme dès les années de lycée. Il se fait repérer d’abord pour ses dons d’imitation. À 18 ans, il est admis à la prestigieuse école d’art dramatique Juilliard à New York, mais ne s’y sent pas bien et décide d’en partir. « Ils m’auraient viré de toute façon. Je n’étais pas dans le moule », affirmera-t-il plus tard. Il accumule alors les petits boulots tout en continuant les auditions. Sa spécialité : jouer les sales types. Un réalisateur, George Huang, lui propose d’interpréter un producteur mégalo, cruel et manipulateur qui martyrise son staff. Ce sera Swimming with Sharks, une comédie saignante sur les mœurs et le cynisme qui règnent à Hollywood. L’année suivante, c’est la consécration avec Usual Suspects, de Bryan Singer, qui lui vaut son premier Oscar (catégorie second rôle masculin). On ignore, à l’époque, que le tournage a dû être interrompu pendant deux jours après le dépôt de plainte d’un acteur pour agression sexuelle. Il faudra attendre vingt-deux ans et le mouvement #MeToo pour apprendre l’incident.

Un témoin me confie avoir croisé Kevin Spacey ivre mort chez les Kennedy

Kevin Spacey, un des célibataires les plus prisés de Hollywood, déteste parler de sa vie privée. « Plus un acteur entretient le mystère, plus il est attirant », dit-il. Quand Esquire, un magazine branché de New York, révèle son homosexualité, il accuse le journal de méthodes dignes du maccarthysme, cette politique de chasse aux sorcières lancée contre les communistes après guerre. Tout le monde se fiche, aux États-Unis, de savoir si Kevin est gay ou pas. Il est un acteur génial « qui interprète à la perfection son propre rôle », précise perfidement son frère, Randy. Ainsi, en 1999, il tourne American Beauty, réalisé par son ami Sam Mendes, où il incarne un personnage tordu, amoureux d’une fille bien trop jeune pour que la relation soit légale. Cette satire de la classe moyenne américaine appartient à ce que Hollywood produit de meilleur. Et Spacey décroche un second Oscar, cette fois comme meilleur acteur. Quand, à la cérémonie, il s’affiche avec Dianne Dreyer, une assistante de plateau, chacun sourit : ses goûts sont connus.

Kevin Spacey
©  Joseph PREZIOSO / AFP

Dans les années 2000, au sommet de son art, il fraie avec l’establishment démocrate intello. Devant les caméras, Bill Clinton lui passe la main sur l’épaule. Il pratique un « cinéma intelligent », aux antipodes de la télé-réalité trumpienne. En 2012, à la résidence de l’ambassadeur de France à Washington, après le gala des correspondants de la presse à la Maison-Blanche, il consent à peine à serrer la main que lui tend Bill O’Reilly, l’une des stars de la télé les mieux payées du pays (25 millions de dollars), mais qui a le défaut de travailler sur Fox News, la chaîne de droite. George Clooney, lui, papote avec tout le monde, avec le sourire. Mais Kevin Spacey se veut inaccessible, ombrageux dans son smoking, coupe de champagne à la main. Quand il est en représentation, il sait se tenir. Mais dans des dîners privés il lui arrive souvent de déraper. Un témoin me confie l’avoir croisé ivre mort chez les Kennedy, dans leur domaine de Hyannis Port, il y a une dizaine d’années. Spacey est invité par Anthony Shriver, dont il soutient la fondation. « Il buvait comme un trou, draguait un serveur et a fini par disparaître dans sa chambre quand il ne tenait plus debout ».

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Depuis un an, l’acteur s’est mis au vert. Il passerait ses journées à peindre et à écrire…

Son destin va basculer en octobre 2017 avec le mouvement #MeToo : Anthony Rapp, un acteur croisé trente ans plus tôt, décide de mettre sur la place publique un lugubre souvenir. Selon Rapp, la star de Hollywood aurait tenté d’abuser de lui quand il n’avait que 14 ans… La révélation fait l’effet d’une bombe. Quant à la réponse alambiquée de Spacey, elle aggrave le dossier. Il affirme ne pas se souvenir mais, « si les faits sont avérés », se dit « désolé et horrifié »… Il en profite pour révéler ce que tout le monde sait : oui, il est gay. Emoi dans la communauté homosexuelle, furieuse de ce coming out tardif qui ressemble fort à une diversion. Désormais, les digues sont ouvertes, les révélations pleuvent. A Londres, le Old Vic Theatre, dont il fut le directeur artistique de 2003 à 2015, reconnaît avoir reçu de nombreuses plaintes. Il semble que partout où il passe, Spacey ait la main baladeuse. Sur le tournage de House of Cards, en particulier. Netflix, la chaîne qui diffuse la série, est obligée de le virer. Lui qui régnait sur la Maison-Blanche devient brusquement un paria à Hollywood. Plus personne, ou presque, ne lui adresse la parole. Même son attachée de presse résilie son contrat. Kevin Spacey n’est plus « bankable ». Dans Tout l’argent du monde, il est coupé au montage et remplacé par Christopher Plummer. Du jamais-vu. Sorti en 2018 mais tourné avant le scandale, son dernier opus, Billionaire Boys Club, fait… 160 entrées avant de disparaître définitivement des écrans.

Kevin Spacey
© EPA/ARNO BURGI

Depuis un an, l’acteur s’est mis au vert. Il passerait ses journées à peindre et à écrire… en attendant sans doute que l’orage passe. Ses proches le disent sidéré et furieux par le nombre de trahisons dont il se considère victime. En décembre dernier, des paparazzis retrouvent sa trace à Baltimore, dans le Maryland. Il vit reclus dans le luxueux appartement en bord de rivière que lui prête Evan Lowenstein, son manager, l’un des rares à ne pas l’avoir abandonné. Se sachant repéré, Spacey décide de s’afficher, à sa façon. Grand prince, il offre des pizzas aux photographes qui, par un froid hivernal, font le guet devant son appartement. « Je sais que vous ne faites que votre travail », leur lâche-t-il, affublé d’une casquette sur laquelle on peut lire : « Retraité en 2017 ». Puis il diffuse sur son compte Twitter une vidéo intitulée « Let Me Be Frank » (« Laissez-moi être franc »… ou Frank). Toujours ce sale type de président Underwood. « Je n’ai jamais été condamné pour des faits que j’ai commis, je ne vais pas tomber pour des choses que je n’ai pas faites », prévient-il, plus que jamais prisonnier de son rôle. Vue 9 millions de fois, la vidéo a fait fureur sur Internet mais provoqué aussi la consternation. Spacey s’en fiche : en octobre dernier, l’ultime saison de House of Cards, tournée sans lui, a fait un flop : l’audience a chuté d’un tiers au premier épisode. Pour lui, c’est bien la preuve que l’Amérique a besoin de sales types.

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