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Jane Birkin : « Après notre séparation, Serge m’a donné sa douleur à chanter »

Jane Birkin à Hong Kong, dans sa loge. | © Hélène Pambrun / Paris Match

Alors que l’album « Birkin Gainsbourg. Le symphonique » arrive dans les bacs, nous l’avons retrouvée à Hong Kong, où elle donnait deux concerts à guichets fermés. Pleins d’émotion, de classe et de dignité. À son image…

 

Elle avait décidé il y a trois ans de tout arrêter. Le décès de Kate Barry l’empêchait subitement de se projeter dans l’avenir. Pendant des mois, Jane a erré chez elle, incapable de chanter. Il y eut d’abord un livre de photos avec son amie Gabrielle Crawford, qui l’obligea à reprendre la parole. Puis une série de lectures avec Michel Piccoli et Hervé Pierre. « Je me suis sentie bien avec les copains », dit-elle pudiquement. Alors quand, en 2016, les Francofolies de Montréal lui proposèrent de chanter Gainsbourg entourée d’un orchestre symphonique, elle dit oui à l’aventure. Et Jane reprit un peu goût aux concerts, à la vie surtout.

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Jane Birkin devant le port de Hong Kong. © Hélène Pambrun / Paris Match

Paris Match : En 2013, après la mort de Kate, vous aviez décidé de ne plus chanter. Pourquoi avez-vous changé d’avis ?
Jane Birkin : Oh, je n’ai rien décidé… C’est juste que je n’ai plus eu envie de rien pendant deux ans. En 2015, on m’a proposé de lire des textes de Serge avec Michel Piccoli et Hervé Pierre. Ce furent mes premières sorties, c’était agréable d’être avec des copains. Et je me suis rendue compte à ce moment-là que c’était finalement très bien de travailler. La compagnie des autres me manquait beaucoup.

On sent dans vos concerts symphoniques que chanter vous fait du bien. C’est ce que vous ressentez ?
Être sur scène est une formidable échappatoire. Avant, j’étais complètement bloquée, aujourd’hui les choses sortent. Je me dis par exemple que j’ai eu la chance d’avoir Kate pendant quarante-six ans…

Vous interprétez principalement vos titres qui parlent de l’absence, de la disparition.
Ce sont ceux que je chante le mieux. Ce qui est bien avec ce spectacle, c’est que je n’ai rien à dire de plus. Juste à chanter avec le plus de pureté possible. Les orchestrations sont d’une telle beauté qu’elles me portent. Certains morceaux, comme ‘L’amour de moi’, prennent un sens inattendu. C’est aussi ça, la magie de la musique. Mais il ne faut pas que j’y pense trop, sinon… De toute façon, le symphonique se prête à des choses ‘malheuresques’… [Elle rit.]

Pourquoi Serge ne s’est-il jamais frotté au concert symphonique ? Ça ne lui a pas traversé l’esprit ?
Il a souvent utilisé la musique classique comme inspiration, comme s’il voulait donner à Charlotte, à Bardot, à Bambou ou à moi des mélodies à la hauteur des compositeurs classiques qu’il aimait tant.

Était-il en compétition avec eux ?
Il les aimait et voulait nous sublimer. Quand il a pu avoir beaucoup de musiciens pour le film ‘Je t’aime moi… non plus’, il a adoré. Ça l’avait épaté. Après, pourquoi il ne l’a pas fait… Il s’était frotté aux rastas, puis à des musiciens américains, il était toujours en avance sur son temps.

Pensez-vous que votre séparation a transformé son écriture, qu’il a fallu qu’il vive un immense chagrin d’amour pour écrire ses plus beaux textes ?
Peut-être. Côté amour, il avait déjà fait ‘La javanaise’ ou ‘La chanson de Prévert’. Après notre séparation, il m’a donné sa douleur à chanter. Il s’est gardé ‘Aux armes et caetera’, des chansons provocatrices ou sexuelles.

Avez-vous hésité avant de chanter des choses aussi tristes ?
Jamais ! Notamment parce que je chantais devant lui. La seule chose que je pouvais faire était d’essayer de l’épater. Tout ce qu’il m’a écrit après 1980 était très compliqué à interpréter. Souvent, je ne me suis pas rendue compte sur le moment du sens des mots. Dans ‘Une chose entre autres’, il me fait quand même dire que j’ai eu le meilleur de lui… Et puis on travaillait vite, quatre ou cinq jours de studio pour enregistrer un album entier. Je le voyais derrière la vitre du studio, ému, c’était terrible.

Était-il encore totalement épris de vous ?
Au début, oui. Après avoir rencontré Bambou, non. Lors d’une émission de télé ensemble, on m’avait demandé : ‘Il est quoi, pour vous ?’ Dans la panique, j’ai répondu ‘toi’. Et lui a dit ‘émoi’, en un seul mot. S’il a sorti ça, c’est parce qu’il savait que j’étais capable de cette émotion. Il a cherché à l’utiliser en musique pour exprimer son côté féminin.

Vous n’avez pas pensé parfois qu’il allait trop loin en vous faisant chanter son désespoir amoureux, alors que vous meniez une vie épanouie avec Jacques Doillon ?
Ça m’est arrivé de le penser, de bouder, de trouver qu’il ne se renouvelait pas. En studio avec Philippe Lerichomme, nous voulions toujours reprendre, refaire. Serge s’en foutait, ‘tout ce qui compte, c’est l’émotion’. Quand on a enregistré ‘Quoi’, j’ai eu beaucoup de mal à la faire, je pensais avoir raté. Philippe a fait entendre la séance à Serge qui m’a appelée en pleurant. Parce que ça lui avait plu. Lui comme moi avons connu nos plus grands succès après notre séparation. Il avait trouvé une nouvelle voie…

Rétrospectivement, Serge n’a pas donné beaucoup de concerts, peu de gens l’ont vu

Mais étiez-vous à l’aise ?
J’étais contente d’avoir enfin ma place de chanteuse. C’était étrange, parce qu’il ne me devait rien. Il me donnait encore, alors qu’il aurait pu penser à quelqu’un d’autre. C’était une façon de continuer à entretenir notre histoire. Il s’est suggéré comme parrain de Lou. J’ai trouvé ça tellement grand seigneur de sa part ! Il me permettait d’être heureuse, c’est le plus grand geste de générosité que l’on puisse avoir.

Jacques Doillon n’a jamais été jaloux ?
Il n’avait aucune raison de l’être. Je pense même qu’il était content de voir Serge débouler avec son taxi qui attendait des heures devant chez nous. Moi, j’étais rassurée pour Charlotte. Ça me semblait pas mal. C’est le rêve de tous les enfants d’avoir leurs deux parents. Et je savais que Serge vivait avec une femme qui m’acceptait. Bambou a été extraordinaire avec moi. Elle me permettait tout ça. Elle aurait pu agir différemment, mais elle ne l’a pas fait, parce qu’elle avait tout compris…

Lou a dit : ‘Birkin ne s’est pas faite qu’avec Gainsbourg’. La comprenez-vous ?
Bien sûr. Elle a toujours évoqué ce sujet, parce qu’elle est très protectrice et ça fait partie de son charme. C’est une lutteuse. Et, parfois, ça devait être énervant pour elle qu’on ne me voie que comme la créature de Serge. Car si cela a aussi bien fonctionné entre nous, c’est que nous étions aussi forts l’un et l’autre. Quand je chante la fragilité, ce n’est pas la mienne, c’est celle de Serge. Et c’est aussi une manière pour Lou de dire que j’ai existé dans les films de son père. Ce qui est juste. Ça doit être agaçant qu’on la renvoie sans cesse à Serge, comme si c’était son père ou son mentor. Ce qui n’est pas le cas. Mes filles se sont dessinées si bien par elles-mêmes…

Peut-on dire que sans vous il n’y aurait pas eu Gainsbourg?
Peut-être qu’entre Ginsburg, Gainsbourg et Gainsbarre, moi, j’ai eu un petit morceau de Ginsburg. Je ne sais pas… Ça me plaît de le croire, en tout cas.

À Hong Kong, avec les malles chargées de matériel. © Hélène Pambrun / Paris Match

Depuis son décès, vous ne cessez de le chanter. Pour le faire vivre ? Parce que vous êtes la seule voix possible ?
Mon but n’était pas de le faire vivre, mais d’abord de vivre moi. Rétrospectivement, Serge n’a pas donné beaucoup de concerts, peu de gens l’ont vu. Il n’a pas pu chanter au Canada ou ici à Hong Kong, alors qu’il était très aimé. J’ai la chance d’être celle qui a un catalogue, d’être la première à pouvoir l’interpréter. Il y en a d’autres et j’espère qu’il y en aura encore d’autres. Moi, je suis le témoin de tout ça. Ça reste quand même incroyable.

Cette histoire n’est-elle pas trop lourde à porter parfois ?
Non… Ce qui est lourd à porter, c’est la mort des personnes. Mais le fait de chanter m’a aussi sauvée, je dois le reconnaître. Ce fut le cas en 1991, c’est le cas en ce moment.

Vous avez eu des mots durs contre vous-même après la mort de Kate, en disant : ‘Je ne sais pas si j’ai été assez présente’…
Oui, parce qu’on se reproche toujours plus. Aujourd’hui, je sais que l’amitié compte beaucoup, celle de Gabrielle Crawford et de Michel Fournier, notamment. Ils sont restés constants, ils étaient là tous les jours, toutes les nuits, même lorsque j’étais à l’hôpital Avicenne, où j’ai passé près d’un an et demi.

Avez-vous eu peur de mourir ?
Oh non, non, non !

J’ai des enfants qui sont de très bon conseil, Lou est un vrai booster !

Comment allez-vous aujourd’hui ?
Bien. Parce que les docteurs m’ont sortie de la maladie. Ce fut aussi une forme de réveil. J’ai compris, que je le veuille ou non, que je n’avais plus que dix ans devant moi. Bon, si je fais comme maman, peut-être un peu plus. Mais il n’y a pas un moment à perdre. Et dans mon cas, le médicament consolateur a été d’aller voir trois films par jour, de passer mes soirées au théâtre, de voir les histoires des autres pour ne pas être dans la mienne. Je crois fermement que les belles choses peuvent aider à vivre. J’aimerais ainsi amener à l’hôpital Avicenne des photocopies de tout ce qu’il y a de beau au Louvre. Autant contempler un autoportrait de Rembrandt quand on poireaute sans rien faire. Parce qu’à l’hôpital on attend juste d’être libéré… Si les chefs-d’œuvre permettent de rendre ça moins sinistre, plus drôle… Tant mieux si quelqu’un les fauche. J’ai vécu ces dix-huit mois à l’hôpital de manière neutre, entourée de professeurs géniaux.

Avez-vous payé une vie d’excès ?
[Offusquée.] Des excès, moi ? Jamais ! La leucémie n’a rien à voir avec cela. Et j’ai eu la chance d’être accompagnée par un producteur qui se fichait de savoir si je pouvais être assurée. Parce qu’après ce que j’ai vécu, on ne veut plus m’assurer. J’ai la chance de pouvoir continuer à travailler.

Vous avez connu des années 1970 délirantes, pleines de fêtes. Trouvez-vous aujourd’hui que la vie est plus fade ?
Je n’ai pas vraiment d’opinion. Nous vivions tellement décalés… On sortait jusqu’à 6 heures du matin, on rentrait quand les enfants se levaient pour aller à l’école et moi j’allais les chercher à 4 heures et demie. On se marrait, mais l’important était d’être là. Aujourd’hui, les gens sont plus raisonnables et peut-être vont-ils vivre plus longtemps. Serge est mort à 62 ans, il était jeune quand même… On fait des enfants plus tard, nous on les faisait à 20 ans. Est-ce que nous avons été très sages ? Je ne crois pas. Il y a plus de prudence, est-ce qu’on pense plus aux autres pour autant ?

Avec Serge Gainsbourg, en 1968, dans le film Slogan. © DR
Êtes-vous nostalgique de cette période ?
Non. J’ai surtout beaucoup de mal à me rappeler des choses, probablement à cause des somnifères. Hier, Christophe, mon assistant, me parlait d’un concert au Caire il y a cinq ans. Je n’en ai aucun souvenir.

Qu’est-ce qui vous donne confiance en vous, désormais ?
Ah, la confiance, je l’ai perdue… J’étais peinarde sur les enfants notamment, mais là c’est comme si on m’avait ôté le tapis sous les pieds. Ce n’est pas grave, d’autres ont confiance en moi.

Vers qui vous tournez-vous, alors, quand vous doutez ?
Gabrielle est toujours là. Pour tout ce qui est professionnel, j’ai Philippe Lerichomme, qui m’empêche de faire des erreurs de goût, et Olivier Gluzman, mon manager. J’ai aussi des enfants qui sont de très bon conseil, Lou est un vrai booster !

Je suis un peu fière que ‘Je t’aime… moi non plus’ soit un symbole de liberté en Amérique du Sud

Vous êtes interdite de séjour en Chine. Ça vous plaît d’être persona non grata ?
Sur le moment, ça ne m’a pas plu, parce que nous devions enregistrer le disque avec l’orchestre de Shanghai. Tout le monde avait son visa sauf moi, et je n’ai été prévenue qu’une semaine avant le départ qu’il m’était refusé, sans motif officiel. Cela a mis beaucoup de monde dans l’embarras. J’imagine que c’est à cause de mes prises de position… Lady Gaga a connu le même sort, le même jour, c’est ma seule fierté dans cette affaire.

Quand on parle de vous en tant qu’artiste subversive, vous dites toujours que ce n’est pas le cas. Pourquoi ?
On évoque généralement des choses qui étaient en avance sur l’époque. Oui, j’ai porté une minijupe en 1968, mais ensuite tout le monde l’a fait. ‘Blow up’ demeure un joli film, mais ça me fait rire qu’on le voie comme subversif. Pour être totalement honnête, je suis quand même un peu fière que ‘Je t’aime… moi non plus’ soit un symbole de liberté en Amérique du Sud.

Que vous évoque cette chanson aujourd’hui ?
Une très jolie mélodie qui reste dans la tête. En l’entendant hier soir, j’ai pensé à Bardot. On s’écrit parfois des petits mots… Je suis toujours attentive à son combat pour les animaux.

Vous avez décidé de publier votre journal intime. Qu’est-ce que cela vous fait de relire ces pages?
Je n’en suis pas encore là ! J’ai commencé à écrire quand j’avais 12 ans, j’ai des malles entières pleines de cahiers. Je vais m’y replonger. Mais je choisirai ce que je veux bien voir publié…

De quoi rêvez-vous aujourd’hui ?
Avant-hier, j’ai rêvé que Serge voulait épouser à nouveau sa seconde femme !

C’était le vingt-sixième anniversaire de sa disparition…
Je ne rêve pourtant jamais de lui. Comme quoi, il n’a rien perdu de son goût pour la provocation ! [Elle rit.]

 

* « Birkin Gainsbourg. Le symphonique » (Warner), sortie le 24 mars. En tournée, le 12 avril à Paris (auditorium de Radio France). Pas de date de prévue en Belgique.

 


Jane et Serge

1968. Jane Birkin fait la connaissance de Serge Gainsbourg sur le tournage du film Slogan. Encore malheureux de sa rupture avec Brigitte Bardot, Serge tombe assez vite sous le charme de la petite Anglaise de 21 ans.

1969. Premier disque en commun, qui contient « Je t’aime… moi non plus », « Jane B. » ou encore « L’anamour ».

1971. Naissance de leur fille Charlotte. Jane avait une première fille, Kate, née de sa précédente union avec le compositeur John Barry.

1971. Sortie de l’album « Histoire de Melody Nelson », où l’on voit Jane enceinte de Charlotte sur la pochette.

1973. Serge écrit le premier disque de Jane, « Di Doo Dah », maigre succès commercial.

1975. Deuxième disque pour Jane, « Lolita Go Home », qui ne rencontre pas non plus le grand public. Le couple est malgré cela très médiatisé, de par ses sorties tardives dans les clubs parisiens. Un soir d’agacement, Jane pleure. Serge enregistre ses larmes qui feront la force de « Je suis venu te dire que je m’en vais ».

1978. Premier vrai tube pour Jane, avec la chanson « Ex-fan des sixties ».

1979. Serge part en Jamaïque

1979. Serge part en Jamaïque enregistrer « Aux armes et caetera ». Et commence à inventer le personnage de Gainsbarre.

1980. Jane quitte Serge, usée par une relation trop intense. Serge noie son désespoir dans l’alcool, la cigarette et l’écriture.

1982. Dans « Baby Alone in Babylone », il lui fait chanter des morceaux qui ne parlent que de rupture, de déchirement et de solitude. Jane devient la maman de Lou, sa troisième fille, dont le père est Jacques Doillon.

1985. Le single « Quoi » permet à Jane d’enfin triompher en solo.

1987. Le duo Birkin-Gainsbourg se retrouve pour le disque « Lost Song ». Dans la foulée, la chanteuse monte sur scène pour la première fois de sa carrière, au Bataclan.

1990. « Amour des feintes », dernier disque de Serge pour son ex-muse, est un joli succès critique et public. Serge a dessiné un portrait d’elle pour la pochette.

1991. Gainsbourg meurt le 2 mars 1991, à son domicile de la rue de Verneuil. Jane est deux mois plus tard au Casino de Paris, où ses concerts bouleversants sont le plus bel hommage qu’elle pouvait lui rendre.

1996. Dans « Versions Jane », elle réinvente les plus grands hits de Serge.

2002. Après un album écrit enfin par d’autres, elle donne des couleurs arabisantes au répertoire de son ancien compagnon avec le projet « Arabesque ».

2012. Nouvelle incursion du côté de chez Serge, que Jane interprète cette fois en compagnie de musiciens japonais. Le spectacle « Via Japan » est donné dans le monde entier jusqu’en 2013.