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À Neverland, le ranch de Michael Jackson : cauchemar au paradis

Michael Jackson

Mille cent hectares avec des lacs artificiels à Los Olivos, dans le comté de Santa Barbara, en Californie, achetés par la star en 1988. | © EPA/ARMANDO ARORIYO

People et royauté

C’était le paradis de Michael Jackson. Mais pour certains enfants la visite de Neverland a tourné au cauchemar.

Quand James Safechuck ouvre pour la première fois la porte de Neverland, à la fin de l’été 1988, il croit entrer dans un conte de fées. Ce qui le frappe, c’est la sérénité d’un domaine que ses 1 100 hectares préservent du monde, la hauteur des jets d’eau qui jaillissent de l’étang artificiel, les arbres centenaires, la végétation qui embaume et les animaux sauvages qui gambadent… James, 10 ans, s’imagine roi de l’univers. Il est le tout premier invité de Michael Jackson, qui vient d’acheter la propriété pour 17 millions de dollars. « Cette maison est à toi », lui annonce la star.

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James n’a jamais rien vu d’aussi grandiose. Il a pourtant grandi pas très loin, à Simi Valley, ville californienne célèbre pour ses vignobles. Papa travaille dans l’entreprise familiale de déchetterie, maman est esthéticienne. Petit dernier d’une fratrie dont les aînés sont beaucoup plus âgés, il a été élevé comme un enfant unique. Sa jolie frimousse ne laisse personne indifférent, surtout en Californie où les rêves de cinéma font partie du décor. Avec ses grands yeux effarouchés, James ne peut être destiné qu’à un brillant avenir, pense Stephanie, sa mère, qui se laisse convaincre par une copine de le présenter à des castings. Justement, Pepsi-Cola a besoin d’un gamin pour jouer aux côtés de Michael Jackson dans une campagne publicitaire. James, 9 ans, ne sait pas très bien ce que représente le chanteur, pourtant au faîte de sa gloire avec son album Thriller, qui a battu tous les records.

En 1995, avec Lisa Marie Presley, qu’il a épousée un an plus tôt, il ouvre les portes de Neverland à des enfants, lors d’une fête de charité.
En 1995, avec Lisa Marie Presley, qu’il a épousée un an plus tôt, il ouvre les portes de Neverland à des enfants, lors d’une fête de charité. © Stephen Kim / Getty Images

Mais sa rencontre avec le « King of Pop » est tellement émouvante que les publicitaires, qui la filment en mode « caméra cachée », décident de la diffuser. On y voit James furetant dans les coulisses du tournage. Surpris, il pense qu’il va se faire gronder ; mais, quand il voit la star lui adresser un grand sourire complice, il éclate de rire. Une « amitié » est née. Michael invite James à le rejoindre dans sa loge. Un an plus tard, il l’appelle pour lui proposer de venir dîner chez lui, c’est-à-dire chez ses parents, le « clan Jackson », sur Hayvenhurst Avenue, à Encino, un quartier du nord de Los Angeles. Stephanie, la mère, accepte avec effusion. Progressivement, Michael Jackson fait partie intégrante de la famille Safechuck. Il déjoue les paparazzis pour passer la soirée dans leur pavillon de Simi Valley. La plus grande star du monde se retrouve ainsi à faire des batailles de polochons dans la chambre d’un gamin de 9 ans, sous l’œil attendri des parents… qui se prennent d’affection pour lui. « J’ai fini par considérer Michael comme l’un de mes fils », avoue Stephanie dans le documentaire Leaving Neverland, de Dan Reed, diffusé dimanche dernier sur HBO.

Avec James Safechuck, 10 ans, à New York, en 1988. Le garçon a rencontré le chanteur sur le tournage d’une pub Pepsi. Il déclare aujourd’hui : « Je veux dire la vérité aussi fort que j’ai menti. »
Avec James Safechuck, 10 ans, à New York, en 1988. Le garçon a rencontré le chanteur sur le tournage d’une pub Pepsi. Il déclare aujourd’hui : « Je veux dire la vérité aussi fort que j’ai menti. » © Ron Galella / Getty Images
Grave erreur. Car, si Michael Jackson se définit comme un Peter Pan des temps modernes, il est avant tout une star autoritaire à qui rien ne résiste. En février 1988, il retrouve James à Hawaii à l’occasion d’une convention organisée par Pepsi-Cola. Alan Light, un touriste américain, tombe sur eux à la terrasse de l’hôtel. « Ils étaient habillés exactement de la même façon : pantalon noir et chemise rouge, c’était bizarre », confie-t-il à Paris Match. « On a parlé tortues et dauphins dans l’océan, et j’ai eu l’impression que Michael avait le même âge mental que James. » Sauf que l’un est adulte et l’autre pas. Quand Michael demande pour la première fois de passer la nuit avec le gamin, dans la même chambre, Stephanie, la mère, refuse. Mais on ne dit pas longtemps non à Michael Jackson. À l’été 1988, pendant la tournée mondiale qui accompagne la sortie de son nouvel album, Bad, James rejoint Michael sur scène. À 10 ans, il se retrouve tous les soirs face à des milliers de fans. Sous les feux de la rampe, il improvise un de ces happenings dont raffole la star. C’est magique ! Stephanie, éblouie, se soumet à ce que Sa Majesté demande : elle laisse son fils de 10 ans dormir dans la chambre du Crillon, alors que Michael donne deux concerts au Parc des Princes, à Paris, en juin 1988.

Wade Robson, 36 ans, Dan Reed, le réalisateur du documentaire, et James Safechuck, 41 ans.
Wade Robson, 36 ans, Dan Reed, le réalisateur du documentaire, et James Safechuck, 41 ans. © Taylor Jewell/AP/SIPA
Selon James Safechuck, c’est à ce moment-là que les attouchements sexuels commencent. Michael jure que c’est sa première expérience sexuelle. James dit qu’il s’est senti unique, jusqu’au jour où il a appris qu’un autre l’avait remplacé dans le cœur de la star… Le gamin, écarté, reste pendant de longues années sous influence. En 1993, il témoigne en faveur de son mentor accusé d’attouchements sexuels sur Jordan Chandler, 13 ans… L’affaire se solde par une transaction « à l’amiable » entre la star et la famille de l’accusateur. Son prix : 25 millions de dollars…

« C’était comme vivre sur une autre planète », dit aujourd’hui Joy

À l’époque, James ne sait pas que Michael a, depuis longtemps, d’innombrables « special friends » (« amis particuliers ») mineurs, comme lui. L’un d’eux s’appelle Wade Robson, fan australien, fils de commerçants. Son père, Dennis, a des magasins de fruits où Joy, sa mère, travaille. À 2 ans, Wade a vu « Thriller ». Depuis, Michael Jackson est son obsession. Il s’habille et danse comme lui, couvre sa chambre de ses posters. Trois ans plus tard, il participe à une compétition de danse organisée par le staff de Michael, décroche le premier prix et obtient ainsi le droit de rencontrer son dieu en personne, à l’occasion d’une tournée en Australie. Le courant passe si bien que la star lui propose de monter sur scène. Et Wade danse très bien. En Australie, il devient une petite célébrité. Michael prend note. Joy, la mère, est aux anges. À l’occasion de vacances aux États-Unis, elle appelle Michael qui leur ouvre les portes de Neverland. Elle est tellement subjuguée qu’elle laisse son fils dormir dans sa chambre, tout comme sa fille, Chantal, 10 ans, qui se lassera vite.

Au tribunal de Santa Maria, en Californie, lors du procès qu’il gagnera, le 13 juin 2005
Au tribunal de Santa Maria, en Californie, lors du procès qu’il gagnera, le 13 juin 2005. © Kevork Djansezian/AP/SIPA
Michael a tout son temps : il passe ses journées avec les enfants à visionner des films, à nager dans la piscine, à regarder l’eau couler dans la cascade du lac artificiel, à faire des tours de manège dans son parc d’attractions, à admirer les girafes, éléphants, chimpanzés et tigres de son zoo… « C’était comme vivre sur une autre planète », dit aujourd’hui Joy. Certains membres du staff voient bien que quelque chose ne tourne pas rond entre Michael et Wade, mais tout le monde se tait. Norma Staikos, l’assistante personnelle de Michael, veille au grain. Elle a un surnom qui veut tout dire : « Hitler Woman » (« la femme Hitler »), raconte Diane Dimond dans son livre Be Careful Who You Love : Inside the Jackson Case (éd. Atria Books). Personne n’a le droit de regarder la star dans les yeux. Michael Jackson est paranoïaque : il a mis en place un système d’écoutes téléphoniques redoutable. Toutes les conversations entre Neverland et le reste du monde sont soigneusement enregistrées…
Une villa acquise par le chanteur pour 17 millions de dollars il y a trente ans. Le domaine compte aussi trois maisons d’amis.
Une villa acquise par le chanteur pour 17 millions de dollars il y a trente ans. Le domaine compte aussi trois maisons d’amis. © DR

À Neverland, Michael Jackson sait faire régner la terreur. Wade en sait quelque chose. Comme James, il découvre un jour qu’un autre garçon l’a remplacé dans le cœur de son héros. Et, comme lui, il reste fidèle à son mentor. En 2005, quand Michael Jackson est accusé d’abus sexuels sur Gavin Arvizo, qui a réchappé à un cancer, Wade prend sa défense. Sa prestation, à la barre du tribunal, fait de lui un témoin modèle. Beaucoup diront que Jackson a été acquitté grâce à lui. La journaliste Diane Dimond, présente à l’audience lors du procès, se souvient que Wade, alors âgé de 22 ans, parlait sous influence. « Quand il témoignait, il avait les yeux rivés sur Michael, qui le regardait fixement », me raconte-t-elle. Selon elle, l’aura du chanteur aurait également influencé le jury, qui « semblait fasciné par le fait de se retrouver face à lui »…

L’agent immobilier s’occupe de la mise en vente du domaine pour 31 millions de dollars

Après ce procès, qu’il a pourtant gagné, Michael Jackson ne retournera jamais à Neverland. Il n’a pas digéré la perquisition qui, selon lui, aurait « violé » son sanctuaire. En difficulté financière, il a dû céder une partie de son royaume à Colony Capital, un fonds d’investissement dirigé par un gars du coin, le milliardaire Tom Barrack. Il a fait démanteler les manèges, tout comme le train. Un crève-cœur, assure Kyle Forsyth, qui fut l’intendant du domaine. « Trois mois avant sa mort, en 2009, Michael m’a passé un coup de fil », me confie-t-il. « Il y avait des incendies dans le coin et il appelait pour savoir si j’avais besoin d’un camion de pompiers. J’étais stupéfait qu’il se souvienne encore de sa propriété… »

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Kyle Forsyth est aujourd’hui l’agent immobilier qui, avec sa collègue Suzanne Perkins, s’occupe de la mise en vente du domaine pour 31 millions de dollars. Au moment de la diffusion du documentaire Leaving Neverland sur la chaîne HBO, où Wade Robson et James Safechuck racontent les turpitudes du chanteur, ils relancent l’offre. Des fans s’en scandalisent, comme s’ils avaient oublié que, dans la famille Jackson, on avait toujours fait feu de tout bois.

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