Le pactole du prince Laurent attire les requins

Le pactole du prince Laurent attire les requins

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Malgré un jugement en sa faveur, Laurent ne parvient pas à se faire rembourser sa dette par la Libye. | © BELGA PHOTO / NICOLAS MAETERLINCK.

People et royauté

50 millions d’euros. C’est le montant de la dette contractée par la Libye envers une ex-asbl du prince Laurent, mais Tripoli refuse de l’honorer. Depuis deux ans, de drôles de personnages proposent au frère du Roi de régler son litige moyennant finance. Enquête sur ces hommes de l’ombre …

« Jamais, dans toute ma carrière, je n’ai vu autant de bizarreries que dans ce dossier ». C’est Robert Wtterwulghe qui s’exprimait de la sorte lors de sa récente audition devant la commission des Finances du Parlement. Avocat, Professeur émerite de l’UCLouvain, économiste et fin juriste, il est l’un des conseils du prince Laurent dans la fameuse affaire des avoirs gelés de l’ex-leader Mouammar Kadhafi et de deux fonds souverains libyens.

Il est vrai que cette histoire possède tous les ingrédients d’un thriller échevelé où s’entrecroisent un Prince et un dictateur, des responsables politiques de haut rang et des milices armées, des enquêteurs et un juge acharné, des banquiers et des affairistes douteux, le tout dans la coulisse de l’exercice du pouvoir et sur fond de valse aux milliards.

Pour ceux qui ont manqué les premiers épisodes, rappel succint : En février et en mars 2011, le Conseil de sécurité de l’ONU adopte deux résolutions imposant aux États membres de geler les avoirs du Raïs déchu, de son clan et de l’Etat libyen. En Belgique, ces fonds (14 milliards d’euros actualisés) sont principalement détenus chez Euroclear – société financière basée à Bruxelles et spécialisée dans le transfert international d’argent et de valeurs mobilières – par les banques HSBC et Arab Banking Corporation pour le compte de la Libyan Investment Authority (LIA) et de la Libyan Arab Foreign Investment Company (LAFICO).

En novembre 2011, le Trésor belge fait savoir à Euroclear que les intérêts et autres revenus liés à ces avoirs peuvent être dégelés. En conséquence, au cours des six années suivantes, ce sont quelque deux milliards d’euros de dividendes qui seront reversés aux obscurs bénéficiaires des fonds. Cette libération de capitaux, le comité onusien des sanctions à l’encontre de la Libye le la juge contraire à la résolution adoptée par le Conseil de sécurité.

Les avoirs de Kadhafi, de son clan et plus largement des autorités libyennes, ont été gelés en 2011 par l’ONU. © BELGA PHOTO / BENOIT DOPPAGNE.

2008 : un investissement en Libye qui ne verra jamais le jour

Parallèlement, le Prince Laurent se démène en Justice pour obtenir de l’Etat libyen qu’il honore la dette contractée vis-à-vis de son ASBL Global Sustainable Development Trust (GSDT), en contrepartie d’un vaste projet de reboisement de la côte libyenne initié en 2008 par cette dernière, mais qui ne verra jamais le jour, Tripoli ayant rompu unilatéralement le contrat. Depuis 2014, le Prince dispose d’un jugement de la cour d’appel de Bruxelles qui condamne les autorités libyennes à verser au liquidateur de GSDT, entre-temps tombée en faillite, 50 millions d’euros de dommages si l’on y ajoute les intérêts.

Le frère du Roi ne parvient cependant pas à se faire payer son dû. Il en attribue la responsabilité au gouvernement Michel, auquel il reproche de ne pas lever le petit doigt pour faire exécuter l’arrêt de la cour d’appel quand il lui serait facile, dit-il, de prélever les 50 millions sur les fonds libyens gelés.

Voilà pour la trame principale. A mesure qu’elle s’épaissit au fil des rebondissements et des révélations, les interrogations s’accumulent. Pourquoi la Belgique a-t-elle fait cavalier seul en libérant les intérêts du plantureux magot du régime Khadafi ? Qui a pris cette décision au sommet de l’État ? Quel rôle exact ont joué dans cette affaire Didier Reynders, ministre des Affaires Etrangères, et Jan Van Overtveldt, ministre des Finances ? L’argent libéré a-t-il pu financer des factions armées libyennes et alimenter le trafic d’armes et d’êtres humains, comme le suggère le rapport du groupe d’experts de l’ONU ? Des entreprises belges, dont la FN Herstal, ont-elles bien été remboursées de leurs créances en souffrance auprès de la Libye et, si oui, à concurrence de quels montants ?

Toutes ces questions demeurent sans véritables réponses à l’heure qu’il est, en dépit des auditions menées par le Parlement et de l’instruction judiciaire confiée au juge bruxellois Michel Claise, l’un des magistrats financiers les plus craints du monde des affaires.

Escroc patenté et intermédiaire louche

Lorsqu’il parle de « bizarreries » dans le dossier, Robert Wtterwulghe fait-il référence à certains agissements que dénonce par ailleurs publiquement et régulièrement son prestigieux client, le Prince Laurent, lorsqu’il parle à mots à peine couverts de corruption ? On se risque à le penser, d’autant qu’au demeurant l’Office central pour la répression de la corruption (OCRC) prend au sérieux les dires du Prince dans la mesure où il a ouvert une enquête en marge de l’affaire des fonds libyens, s’appuyant principalement sur la lettre adressée le 24 janvier par ce dernier au Premier ministre, dans laquelle il faisait état de tentatives de corruption dont il aurait été le témoin.

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En tout état de cause, il est un fait que depuis deux ans, Laurent est approché par de bien curieux personnages. Le premier a été arrêté en septembre de l’année dernière par la police judiciaire fédérale de Bruxelles et incarcéré préventivement dans le cadre d’un lourd dossier de malversations financières destinées à frauder le fisc. Au même moment et pour des faits similaires, il était sous le coup d’une condamnation à un an ferme et 15 000 euros d’amende, prononcée contre lui en juillet 2018 par le tribunal de grande instance de Lyon. Il s’agit de Christophe Bonnafous, Français, 62 ans, domicilié à la fois en France, à Saint-Germain-en-Laye, non loin de Paris, dans le département des Yvelines, ainsi qu’en Belgique, dans la commune bruxelloise d’Ixelles. L’homme, qui se présente comme un consultant international, est actif de longue date dans le milieu des affaires … pas très claires.

 

Christophe Bonnafous. © DR.

 

Un parcours opaque

Diplômé en économie et finance de l’Université Paris-IX Dauphine si l’on en croit son profil LinkedIn, ancien cadre de la banque Worms, on le voit apparaître au creux des années 1990 dans le Congo Brazzaville troublé de Pascal Lissouba. En 1994, il se trouve aux côtés de Mireille Lissouba, la fille aînée du président congolais en même temps que sa directrice de cabinet, qu’il conseille tandis qu’elle s’intéresse au secteur privé. Par la suite, il monte une société de change, fait du rachat de créances et intervient également comme consultant pour la Société nationale d’électricité (SNE). En 1996, il est condamné par la cour d’appel de Paris à quinze mois de prison et à 200 000 francs (41 000 euros actualisés) pour des faits de fraude à la TVA et à l’impôt remontant au milieu des années 1980. Au tournant de l’an 2000, toujours en recherche d’opacité, il crée deux offshores, l’une au Delaware (LLC Management Entreprises), l’autre au Luxembourg (Cofodipa).

Aujourd’hui, il demeure actif dans le business, tantôt comme dirigeant d’entreprise – on le retrouve entre autres à la tête de la Compagnie financière et viticole de Paris dont le siège se trouve à Neuilly -, tantôt comme simple mandataire et administrateur. Sa sphère d’activités ne se limite cependant pas à l’Hexagone, puisqu’en Belgique, son nom apparaît à différents moments dans une vingtaine de sociétés très douteuses, dont la Compagnie du Nord S.A qu’il préside à Bruxelles.

C’est semble-t-il au cours de l’été 2017 qu’il démarche le Prince Laurent par l’entremise de l’avocat de GSDT, mais qui se trouve être également celui de Bonnafous : Maître Pierre Legros, l’ancien bâtonnier du barreau de Bruxelles. Selon le document qu’a pu se procurer Paris Match, le Français lui propose alors d’intervenir pour régler le litige qui oppose l’État libyen à GSDT, moyennant « une somme égale à 5 % des sommes acquittées sur le compte de tiers de Me Pierre Legros par la République de Libye ». Soit, si l’on s’en réfère aux 50 millions d’euros dont Tripoli est redevable, une commission de 2,5 millions d’euros. Précisons tout de suite que ce projet d’accord, entourloupe ou pas, est demeuré lettre morte puisque le Prince Laurent et Me Alex Tallon, le liquidateur de GSDT, se sont empressés de la refuser.

Le projet d’accord soumis par Christophe Bonnafous au liquidateur de l’asbl du Prince Laurent. © DR.

Comment Bonnafous comptait-il s’y prendre pour convaincre les Libyens d’apurer leur dette ? A-t-il des entrées dans le pays et, si oui, quelles sont-elles ? Qu’est-ce qui l’a conduit à solliciter Me Legros et pourquoi ce dernier a-t-il relayé son offre de services auprès du Prince ? Nous avons posé toutes ces questions aux intéressés, mais elles sont restées sans réponses.

L’année dernière, un autre personnage, plus sulfureux encore et également client de Me Pierre Legros, va lui aussi tenter d’obtenir du Prince Laurent une procuration pour négocier une solution amiable avec la Libye en échange d’une commission substantielle. Enfin, un troisième, d’un tout autre profil, entrera dans la danse.

Découvrez qui sont ces individus dans notre enquête complète à paraître ce jeudi 28 mars dans Paris Match Belgique. 

© Paris Match Belgique.
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