Alexandra Lamy : « Je ne vis ni dans le passé ni dans la rancune »

Alexandra Lamy : « Je ne vis ni dans le passé ni dans la rancune »

alexandra lamy

Ce jour de mars à l’hôtel Brach Paris, elle n’a pas eu de mal à appliquer le conseil de son père : « Toujours chercher le petit coin de bleu dans un ciel assombri. » | © Emmanuel Hauguel / H&K.

People et royauté

Dans Chamboultout d’Eric Lavaine, Alexandra Lamy navigue entre rires et larmes. Après cinq ans d’exil volontaire à Londres, elle a décidé de revenir en France pour tourner la page. Interview.

 

Paris Match. Dans Chamboultout, vous êtes une femme bouleversée par l’accident de son mari devenu handicapé, plongé hors du temps, mais aussi une femme en reconstruction avec un amant. En quoi lui ressemblez-vous ?
Alexandra Lamy. Si j’ai un point commun avec elle qui se bat, c’est son côté bulldozer. Je suis impulsive. J’agis, je réfléchis après. Comme elle, je ne veux rien montrer quand je suis mal, même si cela se voit immédiatement. Ma famille et mes proches m’engueulent parce que je me plains peu. Je n’ai pas envie d’embêter les autres, c’est aussi une façon de régler les problèmes par soi-même.

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Cette comédie pose une question dérangeante : peut-on tromper une personne handicapée qui ne se rend plus compte, ou bien faut-il lui sacrifier sa vie ?
Elle ne quittera jamais son mari, même s’il ne se passe plus rien. Mais c’est une femme qui ne s’oublie pas, et moi je trouve que c’est ultra-important. Il faut qu’elle soit heureuse pour que tout le monde le soit, dont ses enfants. Dans la même situation, j’espère que je pourrais être aussi forte qu’elle.

Votre part sombre, qu’on devine parfois, comment la définir ?
Quand je m’écroule à l’abri des regards, je peux nourrir des pensées très noires et destructrices. J’ai besoin de toucher le fond, de me dire que je suis conne, moche, inutile pour rebondir. Je dialogue avec moi-même.

Des histoires avec des hommes, il m’arrive d’en vivre mais, le lendemain, je n’en ai plus forcément envie.

Chez vous, il y a une sincérité étonnante, comme si vous ne calculiez rien. Êtes-vous aussi sans méfiance ?
Je ne suis pas une poseuse. On me perçoit comme quelqu’un de naturel, une femme dans laquelle on peut aisément se projeter. C’est sûrement vrai, mais c’est aussi beaucoup de travail pour que le jeu ne se devine pas à l’écran. Mon père m’a appris à croquer la vie, mais également à n’avoir confiance en personne excepté la famille. Ma sœur et moi avons été élevées dans le culte de l’indépendance. Mais nous sommes également des ultrasensibles depuis toujours. Vous pleurez, je pleure. Je suis plutôt d’une nature généreuse et je changerai difficilement.

À 47 ans, que vous ont appris les ruptures de la vie ?
À m’endurcir, un peu. Quand on est célibataire, comme je le suis, on s’y habitue très vite. On commence à entretenir de petites manies. Pas vraiment envie qu’un homme entre dans mon univers. Bon, il faut que je fasse attention à ne pas devenir une vieille fille. J’arrive à un âge auquel on peut se demander à quoi l’on sert. Femme de personne, je suis encore maman, mais ma fille de 21 ans a moins besoin de moi. Ma sœur, devenue mère, a sa vie ; on se voit moins. Des histoires avec des hommes, il m’arrive d’en vivre mais, le lendemain, je n’en ai plus forcément envie. Alors quoi ? Je m’implique dans mon métier. Quand je reçois l’accueil du public, surtout celui des femmes qui me disent merci, je me sens utile.

Quand j’avais 10 ans, j’ai voulu devenir bonne sœur pour aller secourir les lépreux en Inde.

Vous vous êtes souvent confrontée au handicap à l’écran, et vous avez réalisé un documentaire qui s’appelle Une vie de malade. C’est une autre façon d’être utile ?
Après la lecture de L’impure, de Guy des Cars, quand j’avais 10 ans, j’ai voulu devenir bonne sœur pour aller secourir les lépreux en Inde. J’ai besoin d’aider, que ce soit avec l’Institut Pasteur ou l’association Rêvons pour nos pitchounets. Je suis également marraine d’une jeune fille au travers de Plan international. Défendre les femmes me tient à cœur. Fabien Héraud, acteur en situation de handicap qui jouait mon fils dans De toutes nos forces, m’avait ouvert les yeux : certaines personnes en situation de handicap sont beaucoup plus vivantes que nous. Elles ont la force et la volonté de tout bouffer. Quand je me suis retrouvée en fauteuil roulant pour le film “Tout le monde debout”, j’ai compris que nos petits problèmes sont dérisoires.

Six rôles dramatiques en sept ans : difficile de croire que ce ne soit pas un choix. Comme s’il s’agissait d’une nouvelle Alexandra, émancipée de l’image de “femme de »…
Ces films sont tombés au bon moment. En général, quand un réalisateur pense à la femme, il l’associe à son mari. Donc, moins de fantasmes à la clé. À un moment, il a fallu que je trouve ma place et je l’ai fait seule. Je me suis rappelé pourquoi j’étais “montée » à Paris.

J’ai envie de partager un projet intéressant avec ma sœur. Je veux creuser le thème de la transmission.

Il y a dix ans, vous disiez : “Quand il y a un bon rôle pour une femme, c’est comme le jour des soldes, baston générale. Sauf qu’on ne me prévient pas. » Ça a changé ?
Désormais, on me propose de nombreux rôles directement. Cela me fait penser à ce que disait Michel Piccoli : “Pour être connu du jour au lendemain, dans ce métier, il faut dix ans. » C’est ce que j’ai vécu, il me semble.

Vous écrivez le scénario d’un film où vous seriez au casting avec votre sœur, Audrey, et votre fille, Chloé. Jouer enfin toutes les trois, est-ce important ?
Les années passent vite. J’ai envie de partager un projet intéressant avec ma sœur. Je veux creuser le thème de la transmission. Entre la vingtaine pour Chloé, la trentaine pour Audrey et la quarantaine pour moi, il y a de quoi raconter. Je suis en train d’écrire ce que nous vivons ensemble, mais aussi ce que j’observe chez les femmes de nos âges.

Les rares vrais conseils que je donne à ma fille ? Travailler énormément, ne jamais écouter les autres – y compris sa propre mère –.

Audrey raconte : “Nous nous demandons notre avis sur tout. » C’est-à-dire ?
Parfois, nous nous faisons lire nos scénarios. C’est génial d’avoir cette relation. Il n’y a aucune jalousie entre Audrey et moi, jamais de concurrence. Nous échangeons tous les jours. J’ai été fille unique pendant dix ans. Je suis partie à 18 ans, Audrey en avait 8, c’était mon bébé et elle est restée seule, fille unique à son tour. Quand nous nous sommes retrouvées à Paris, nous avons recréé tout ce que nous n’avions pas pu faire ensemble.

Chloé, votre fille, est devenue actrice comme vous, sa tante et son père, Thomas Jouannet. La conseillez-vous ?
Elle voulait être chirurgienne, mais elle était un peu juste en maths et je lui avais dit : “Ce n’est pas un métier qui s’apprend sur le tas. » Puis elle a émis le souhait de devenir actrice, mais elle avait des craintes liées au fait d’être la fille de … Je l’ai rassurée : “Ce qui compte, c’est le talent et la persévérance. » Il m’arrive de lui faire répéter des textes quand elle passe une audition, sinon je la laisse se débrouiller seule. Les rares vrais conseils que je lui donne ? Travailler énormément, ne jamais écouter les autres – y compris sa propre mère – et choisir en fonction de sa conviction intime. Aujourd’hui, elle est totalement bilingue sans accent français. Ça ouvre quelques portes.

Nous avons passé cinq ans à Londres, un bonheur. Je me suis reconstruite et, rassurez-vous, j’ai payé tous mes impôts en France.

Vous étiez partie à Londres, comme en exil, parce que vous ne supportiez plus de voir votre vie intime étalée. À présent, le moment n’est-il pas venu de rentrer ?
À l’époque, j’avais besoin de respirer. Sans arrêt, on me parlait de ma vie privée. Ma fille m’a sauvé en me disant : “Ça te ferait vraiment du bien qu’on bouge tout de suite. » Elle m’a motivée. Tout s’est décidé en un mois. Nous avons passé cinq ans à Londres, un bonheur. Je me suis reconstruite et, rassurez-vous, j’ai payé tous mes impôts en France. [Rires.] Chloé est revenue à Paris. Je n’avais plus grand-chose à faire là-bas, donc je rentre. Une nouvelle page de ma vie se tourne. J’ai besoin de me poser. Même si j’adore voyager, partir au dernier moment, j’en ai marre d’être la femme à la valise.

Si le temps devait se bloquer sur une décennie de votre vie, vous choisiriez la quarantaine. Comme si, depuis sept ans, vous aviez trouvé l’apaisement…
Je sais ce que je veux et ce que je ne veux plus. J’ai fait du tri, y compris parmi mes amis, en choisissant de ne plus voir ceux qui m’emmenaient vers le bas depuis trop longtemps. J’ai un peu le droit de me protéger ! En donnant aux autres pendant vingt ans, je m’étais oubliée. J’avais l’impression de ne plus exister, jusqu’à ce que Christian Siméon me propose La Vénus au phacochère. Me retrouver seule sur scène pendant des mois m’a permis de me reconstruire.

J’assume ma vie de célibataire et la solitude ne me pèse pas.

Vous ne dites jamais de mal des hommes qui ont compté pour vous, Thomas Jouannet et Jean Dujardin. Parce que vous voulez garder les bons moments et aller de l’avant ?
J’ai eu Chloé avec Thomas. C’est un mec génial que j’ai aimé follement. Pourquoi le haïr d’un seul coup ? Puis j’ai été mariée. Cette histoire représente dix ans de mon existence. Pourquoi tout remettre en question ? Ce serait dommage puisque nous avons été heureux. Je ne voulais surtout pas me retrouver dans la situation de voir des photos, quelques années plus tard, et de me dire à chaque fois : “Salaud ! » Quel enfer de rester dans cette posture … Ils ont refait leur vie, je fais la mienne. Je ne vis ni dans le passé ni dans la rancune …

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Vous enchaînez les très jolis rôles, le public vous aime. Êtes-vous aussi heureuse dans la vie qu’au cinéma, vous qui affirmez : “Après des années de vie commune, je ne ferme pas la porte aux hommes mais je ne leur donne pas les clés » ?
Pour l’instant, j’ai envie d’être tranquille, de ne rendre de comptes à personne. J’assume ma vie de célibataire et la solitude ne me pèse pas. Enfant, dans les Cévennes, j’ai grandi à 20 kilomètres de la ville. Cet isolement m’a construite. J’adore être seule, j’en ai besoin humainement et artistiquement. C’est une vraie force, parce que cela m’aide à être créative. Mais aussi parce que cela m’évite de partager l’existence avec n’importe qui, sous prétexte d’être à deux. Alors, oui, je peux parfois ressentir le besoin d’avoir quelqu’un sur qui m’appuyer. Mais tout va bien et, qui sait, peut-être qu’on se retrouvera l’année prochaine et que je serai très amoureuse.

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