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Élisabeth de Belgique sur le terrain : Sa formation et son avenir en questions

Jeudi 27 juin, Kajiado, Kenya. 3e jour de leur périple pour l'Unicef. La reine Mathilde et la princesse Elisabeth reçoivent les écharpes et bandeaux traditionnels lors de leur visite à l'école secondaire pour filles Il-Bisil, au sein d'une communauté Maasaï. ©Eric Lalmand, Belga/Isopress

People et royauté

 Le 25 octobre prochain, Elisabeth de Belgique aura 18 ans, l’âge de la majorité. Christian Cannuyer, professeur à la faculté de théologie catholique de Lille, président des la Société royale belge d’Études orientales, a accepté d’éplucher avec nous la formation de la future reine des Belges, mûrie, pesée par son entourage, et d’aborder les contours, challenges et aléas de la fonction qui l’attend.

Un rôle épineux, appelé à évoluer.

Les images sont parfaites, elles synthétisent à l’esprit dans lequel Elisabeth de Belgique est rodée. Il y a quelques jours, elle effectuait sa première mission de terrain à l’étranger, au Kenya. Elle y accompagnait la reine Mathilde qui s’y rendait dans le cadre d’une mission pour l’Unicef. Lors de ce voyage de trois jours, centré sur l’éducation et les enfants dans des contextes difficiles, elles ont notamment visité un camp de réfugiés et rencontré le peuple Maasaï.

La princesse prépare d’arrache-pied son futur rôle, une mission complexe, écrasante, qui devra s’inscrire impérativement dans l’air du temps. Elle vient de boucler sa première année au sein du très réputé United World College of the Atlantic (UWC Atlantic College), au Pays de Galles. Un réseau de collèges du monde uni qui répond aux impératifs sociétaux contemporains. Une institution aux contours féeriques, souvent comparée à Poudlard dans Harry Potter. A la clé, un baccalauréat international inscrit dans le cadre d’un enseignement « libéral, progressiste et radical » axé sur la durabilité, le service à la communauté, avec une sensibilité particulière sur les grandes causes – climatiques et humanitaires.

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« L’établissement décerne des bac internationaux reconnus et donnant accès à l’université », détaille Christian Cannuyer, « il propose un enseignement axé sur la pluriculturalité, l’ouverture au monde, la dimension mixte, nécessaire de nos cultures. Il accueille des étudiants de nonante nationalités, Africains, Asiatiques, Européens, Américains… La formation est également ouverte à la complexité des relations internationales, à l’éducation à la paix, à l’attention aux équilibres Nord-Sud et aux devoirs vis-à-vis des pays en voie de développement. L’enseignement est par ailleurs polyglotte et soucieux des enjeux environnementaux. J’ai été très frappé par la qualité de l’école choisie. On y insiste beaucoup sur les droits des minorités, sur le respect des droits humains. On peut accéder à des films produits par des étudiants, sur Nelson Mandela par exemple. Ce sont des productions bien pensées. L’école ne cache pas son intention de former des leaders ouverts aux valeurs démocratiques et universelles. A la différence par exemple du collège du Rosey, pépinière de gens huppés, où furent formés les rois Baudouin et Albert, il y a à l’Atlantic College une grande diversité culturelle. »
Cette option de formation, financée par Philippe et Mathilde, donne déjà quelques pistes quant au profil de la fonction que la princesse devra incarner un jour, et éclaire l’intérêt que portent ses parents au dossier de l’éducation.  « Ce choix en dit long sur la façon dont le Roi conçoit aujourd’hui la fonction que la princesse Élisabeth devra représenter plus tard. »

Mathilde, présidente honoraire d’Unicef Belgique et Elisabeth lors de leur mission de trois jours au Kenya. une mission centrée sur l’éducation et les enfants dans des contextes difficiles. ©Eric Lalmand / Belga
Parmi les éléments qui ont incité les souverains à opter pour ce type de préparation, il y a le choix linguistique bien sûr, vital dans le Plat Pays. « La princesse aurait eu des difficultés à poursuivre ses études en Belgique. Il y a le rôle linguistique de l’école pour laquelle on opte. Elle avait jusque là suivi ses études à Sint-Jan Berchmans, en flamand. Il était donc utile et commode de choisir ensuite un établissement international. »
Autre critère décisif, l’inévitable globalisation du monde et de la société. L’internationalisation au sens le plus noble du terme est un préalable à l’éducation d’une princesse au goût du jour. « Si on regarde l’évolution de la fonction royale, on constate que le souverain est de moins en moins appelé à jouer un rôle déterminant en politique intérieure. Mais les monarques d’aujourd’hui ont une visibilité internationale, ce sont des bons représentants tant sur le plan des valeurs du pays que de sa promotion économique. D’autres chefs d’État sont moins à même de jouer ce rôle que les souverains car ils n’ont pas la même visibilité historique. Un programme de formation orienté sur l’international est donc idéal. » Le bagage linguistique est un atout de poids que renforce et développe l’enseignement de l’Atlantic College. « La princesse a acquis une maîtrise de l’anglais, en plus du néerlandais et de l’allemand qu’elle connaît déjà, et du français évidemment. »

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L’immersion dans d’autres langues que la langue maternelle engendrerait une connaissance moindre de celle-ci, même si une étude récente a démontré le contraire en Belgique – elle avance que les élèves francophones qui suivent un enseignement en immersion obtiennent en français des résultats identiques, voire meilleurs que les autres. A l’heure où la qualité de la langue diminue globalement, le niveau de connaisance du français d’Élisabeth est-il suffisant pour endosser son futur rôle, où les speeches, mode d’expression officiel et récurrent, sont scrutés, décortiqués, commentés sans états d’âme ? « Elle suit des cours en français écrit. Ni en néerlandais, ni en français elle n’a le moindre accent. Sa voix est très posée. Le fait que sa mère, la reine Mathilde, est logopède, a pu contribuer à cela. Elle a une diction sûre et élégante. »

L’orthographe de ces générations est souvent lacunaire. Mais ce point est moins crucial, estime Christian Cannuyer, sachant que les prestations orales sont les plus fréquentes dans le travail d’un souverain. L’historien signale au passage que l’orthographe des Cobourg a par ailleurs rarement été un modèle. Qu’importe, d’autres dossiers sont largement prioritaires.

« Ne pas faire de l’abdication une coutume contraignante »

La fille aînée du roi des Belges aura bientôt 18 ans. La question du relais à son père se posera tôt ou tard. Christian Cannuyer exclut qu’une pression politique puisse s’exercer dans le sens d’une abdication de Philippe. « Ce n’est pas du tout dans nos traditions, ce serait dénaturer la fonction royale. Ce qui garantit l’indépendance et la hauteur de vue, c’est l’hérédité et le côté un peu aléatoire de la succession à vie. Les Belges s’attendaient à ce que le prince Philippe succède à Baudouin. Et Jean-Luc Dehaene, alors Premier ministre, avait laissé entendre qu’il était un « king maker » mais ce n’était pas exact. »
On s’attendait à ce que le prince Albert, 59 ans alors, se désiste en faveur de son fils aîné Philippe, préparé aux impératifs de la fonction depuis des lustres. « Nous devons nous regrouper autour du successeur constitutionnel (de Baudouin), le prince Albert, qui est appelé à poursuivre son œuvre dans un esprit de continuité », dit alors en substance Dehaene.
« Il y a une nécessité de respecter la loi successorale tant que la monarchie existera. Même aux Pays-Bas, le roi actuel pourrait décider de passer outre la tradition plus récente d’abdication et de rester jusqu’à la fin. Ce n’est pas inscrit dans la Constitution et il n’y a pas d’âge de retraite pour un roi. »

Elisabeth est drillée de longue date par ses parents qui lui expliquent leur rôle. « Au Palais, dit Christian Cannuyer, on réfléchit aussi à une monarchie plus protocolaire. » ©Eric Lalmand / Belga
Philippe songe-t-il déjà à une abdication future, ou un retrait partiel de la « scène », comme Elizabeth II par exemple qui limite ses déplacements. Se projette-t-il de la sorte ? A-t-il un âge de « retraite » en tête ? « Il ne faut pas imposer de limite. L’avantage de la monarchie réside dans la durée et la stabilité. Tant qu’il est en bonne santé, pourquoi le contraindre ? La reine Elizabeth assume encore, et avec quel brio, sa fonction. Les Britanniques ne s’en plaignent pas dans le contexte de morosité actuel. C’est un pivot référentiel. Mais on peut imaginer par exemple que quand le Roi aura 80 ans, Élisabeth en aura alors 39 ou 40, il décide de passer le relais. Mais il ne faut pas en faire une coutume contraignante. Les Pays-Bas se sont trop fixés là-dessus, en ont fait presque une règle. »

« Une monarchie plus protocolaire ? On y réfléchit  au Palais »

On se souvient que la reine Beatrix a souffert de l’évolution de son rôle, allégé de certaines responsabilités. « Il y a eu aux Pays-Bas une réforme de la pratique politique importante. Le gouvernement a retiré au souverain son rôle dans la formation des gouvernements. Jusqu’à une époque similaire, ce rôle était similaire à celui du roi des Belges, par usage constitutionnel. Elle en a conçu une certaine amertume et a souhaité que le nouveau costume du roi soit désormais assumé par Guillaume-Alexandre (Willem-Alexander). Il lui a dit qu’il était prêt à assumer ce redimensionnement de la fonction royale. En Belgique un roi Baudouin n’aurait pas accepté une telle évolution, ou l’aurait en tout cas très mal vécue. Il était habitué à un certain interventionnisme de la couronne dans les nominations de ministres. C’est de moins en moins possible ou plausible. L’évolution va dans le sens d’un retrait encore plus marqué de la fonction royale dans la vie politique intérieure. »

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L’évolution de la monarchie au sens large reste un challenge à venir. Le Palais de Bruxelles y est déjà extrêmement attentif. « Même aux Pays-Bas, certains ont dit que manquait au paysage la position arbitrale qu’occupait la reine. Il n’est pas sûre que cette évolution soit à souhaiter en Belgique où le rôle du Roi reste majeur mais au sein de la N-VA, de la gauche radicale et même chez certains jeunes loups du PS, des voix s’élèvent en faveur d’une monarchie plus protocolaire. On réfléchit à ça au Palais, ils sont très lucides sur ces questions. »

25 juin 2019. Élisabeth visite le camp de réfugiés de Kakuma dans le comté de Turkana au Kenya. Son avenir ne s’annonce pas comme un lit de roses. « Il y aura des écueils. Les difficultés seront politiques. La Belgique est un pays complexe, les démons centrifuges sont là ». ©Eric Lalmand/Belga

« Il y aura des écueils, les difficultés seront politiques »

En attendant, Philippe de Belgique prépare sa fille à la succession en jouant à ses heures les coaches personnels. Il s’est attaché à cette mission dès les premières années d’Elisabeth. « Lorsqu’ils sont en vacances, il lui explique beaucoup ce qu’il fait. Il est de tradition pour le roi de faire part à ses proches des acquis de son activité. Oui on peut parler d’une formation naturelle au jour le jour. D’autant que la princesse est bien consciente de ce qui l’attend. On la dit intéressée par l’histoire et c’est heureux. Baudouin avait une très mauvaise formation historique, il n’avait pas eu le temps de se former et est monté sur le trône sans être préparé. Les princes héritiers sont mieux préparés aujourd’hui. Le rôle d’un souverain se conçoit dans la continuité, c’est le propre d’un roi de voir loin. Le roi Philippe réfléchit beaucoup à ce qu’est une monarchie moderne, il m’en a parfois parlé. Le paysage institutionnel et politique évoluera encore. Il y a des stratégies, des perspectives sur le plan dynastique sont mûrement réfléchies par le Roi et son entourage. »

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L’avenir de la Princesse ne s’annonce pour autant pas comme un lit de roses. « Il y aura des écueils. Les difficultés seront politiques. La Belgique est un pays complexe, les démons centrifuges sont là. C’est un pays qui conjugue le fait d’abriter la capitale de l’Europe tout en donnant une image de tension permanente en raison des problèmes communautaires. »

« Il est naïf de penser que le roi maintient l’unité du pays »

Les monarchies européennes sont des « modèles de parlementarisme », martèle Christian Cannuyer. Cela reste un maître-atout du système. « La monarchie constitutionnelle est une collaboratrice de la démocratie. D’ailleurs dans le top dix des pays dans le monde où le niveau de développement et où le niveau démocratique sont les plus élevés figurent une majorité de monarchies européennes, dont le Benelux et les pays scandinaves. Ce n’est pas un hasard. L’institution a accompagné le processus démocratique en faisant l’économie des révolutions. L’histoire de France a été marquée par des soubresauts sociaux, elle cherche sa voie de façon plus marquée parce que le pays n’est pas une démocratie parlementaire aussi achevée que les monarchies scandinaves par exemple. En France l’exécutif a toujours un pouvoir exorbitant, plus de pouvoir que Louis XIV en réalité ! Le pouvoir du président français est supérieur à celui des États-Unis. Ce dernier peut être obstrué dans ses initiatives par le Congrès. C’est moins le cas en France. »

« La formation juridique d’un prince appelé à régner doit être très soignée. Le rôle à jouer est subtil. L’exemple de la scène politique française, très suivie, empêche le Belge d’appréhender la finesse des institutions belges, gage de démocratie « , rappelle Christian Cannuyer. ©Eric Lalmand / Belga
L’évocation du processus démocratique, et du peuple naturellement souverain, est l’occasion de tordre le cou à ce cliché qui continue à faire recette: le roi n’est pas, que cela se redise, le ciment de la Belgique. « Il est illusoire et naïf de penser qu’il maintient l’unité du pays. La couronne contribue au dialogue entre communautés mais n’est pas à même d’être le dernier verrou qui empêcherait l’évolution très centrifuge du pays. C’est une démocratie parlementaire, le peuple est donc le seul vrai souverain. C’est par courtoisie qu’on qualifie le roi de souverain. Il n’est en réalité pas en mesure de s’opposer à une évolution qu’il ne souhaiterait pas. C’est la raison pour laquelle la formation juridique d’un prince appelé à régner doit être très soignée. Le rôle à jouer est très subtil. Il y a d’ailleurs là encore un défaut d’information. L’exemple de la scène politique française, très suivie, empêche le Belge d’appréhender la finesse des institutions belges ! Cette subtilité est un gage de démocratie. » D’où le caractère éminemment crucial de la formation d’Élisabeth qui devra tenir ce rôle politique délicat.

La fonction d’un monarque : être au service du dialogue social et politique

« Le souverain ne doit pas être un génial gestionnaire de dossiers politiques ni économiques mais l’expérience familiale le place au-dessus de la mêlée. Il doit avoir du bon sens, une bonne connaissance du pays et des enjeux à long terme. Il doit représenter la nation. Avoir une présence, une visibilité et incarner l’avenir, la continuité. Ce n’est pas vraiment un arbitre mais un « moderator ». Le président de l’assemblée dans la tradition anglo-saxonne qualifie très bien le rôle d’un monarque. C’est une fonction au service du dialogue social et politique. Le manichéisme en France, cette rupture parfois haineuse entre gauche et droite est moins marqué, on l’a dit, dans les royautés constitutionnelles. En Belgique, toutes les forces politiques présentes dialoguent. Si les socialistes tirent sur les libéraux, ça ne les empêche pas de collaborer car il y a une tradition de modération du jeu politique. En Grande-Bretagne aussi. La reine Elizabeth d’Angleterre a regretté par exemple les tons agressifs entre travaillistes et conservateurs autour du Brexit. Elle a appelé, dans son discours de Noël, à un dialogue dans la courtoisie et le respect du parlementarisme. »

La réserve proverbiale des Cobourg de Belgique

Élisabeth avait semblé compassée lors de ses premières apparitions publiques. Elle affiche plus d’aisance aujourd’hui et a conquis les esprits lors de son travail de terrain au Kenya. « Ça reste toujours difficile pour un enfant d’assumer les regards braqués sur soi, ça induit de la timidité. C’était le cas aussi de William et Harry lorsqu’ils étaient plus jeunes. Ils ont appris à affronter ça, d’où l’intérêt de sortir les princes du milieu connu, ici du milieu belge, pour acquérir une plus grande liberté. »
L’aisance, le bagout, la faculté d’adaptation en public du moins des jeunes générations de la famille royale d’Angleterre semblent assez inégalés…

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« La plupart des autres familles royales affichent un humour et une dégaine qui nous font envie parfois, c’est vrai. Baudouin et Albert avaient eu une formation et une jeunesse peu ouverte, très confinée. On sait les problèmes de jeunesse de Philippe, Laurent et Astrid en raison notamment des tempêtes conjugales d’Albert et Paola. Aujourd’hui, Philippe et Mathilde ont veillé à une structure familiale soudée. Et on ne sent pas chez la nouvelle génération de princes le poids de l’inhibition qui était perceptible chez les enfants royaux de la génération antérieure. Étudier à l’étranger est très bénéfique car ils sont moins sous les projecteurs. Ils peuvent nouer des relations d’amitié normales. Cela contribue à en faire des princes accordés à la modernité. »

Mère et fille durant une visite de l’Acakoro Football Academy dans le bidonville de Korogocho, Nairobi, le 26 juin 2019. Les sphères sociales sont au coeur de l’action de terrain qu’entendent poursuivre et renforcer les souverains.  ©Eric Lalmand/Belga
Christian Cannuyer revient sur la réserve légendaire des Cobourg de Belgique, sur ce trait familial peu prisé dans la com au sens large. « Il ont été de tous temps de grands timides. Même Léopold II l’était, sous des dehors acerbes, acrimonieux. Cette timidité est renforcée par la complexité de la fonction royale en Belgique. C’est un pays où le roi joue encore un rôle politique, on l’a dit. Ce rôle n’est pas majeur mais c’est une pièce qui compte sur l’échiquier politique plus que dans les autres monarchies. Et cela génère une tradition de prudence. On est dans un magasin de porcelaine et l’excès de prudence génère de l’inhibition. Ceci dit la timidité est moins marquée aujourd’hui qu’elle ne l’était dans le passé. Baudouin lors des dix premières années de son règne avait un masque fermé, peu souriant, qui dégageait un malaise, de l’amertume. A certains égards Philippe en a hérité mais on ne perçoit pas ce trait en privé, le Roi se libère. Albert II est quant à lui plus bourbonien. On retrouve dans chaque génération de la famille royale belge cette dualité dans les tempéraments. Il y a souvent un Cobourg et un Bourbon. »

La belgitude de la fonction

La « belgitude » jouerait un rôle aussi dans le profil historiquement guindé, forcément solennel, parfois exagérément raide de la famille royale belge. « Le manque d’aisance apparent dont vous parlez y est lié. Le Belge, qui appartient à une culture entre France et pays germaniques, n’a pas toujours l’aisance d’un Français par exemple. Le Belge est intelligent, inventif, opiniâtre au travail mais il n’a pas toujours été considéré comme brillant (dans le sens d’un panache). Longtemps il l’a été a priori moins que le Français ou le Britannique. Mais aujourd’hui le regard des Français sur les Belges a bien évolué. Les familles royales sont à l’image de leur pays et de leurs citoyens. Les Suédois sont réputés comme un peu froids. Leur famille royale est au contraire très détendue en apparelence mais une fois encore, le poids de leurs responsabilités est moindre. La Belgique impose beaucoup de prudence et de retenue à la famille royale, exposée à la critique. Les familles royales qui ont un rôle protocolaire sont beaucoup plus libres dans leurs interviews par exemple. Au Danemark, les membres de la famille peuvent s’exprimer dans couverture ministérielle. »

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Loin du nonsense assumé des British royals

On songe encore à ce monument de naturel affiché qu’incarne la famille royale britannique, toutes générations confondues parfois. On se souvient d’Elizabeth II devisant avec James Bond/Daniel Craig lors des JO de 2012 avec cet esprit nonsense furieusement anglo-saxon. Les exemples sont légion. « Elizabeth II d’Angleterre, pour les soixante ans de son règne a donné une interview télévisée dans laquelle elle évoquait ses souvenirs sur un mode très détaché. » (En avril 2018, elle accordait cette interview à Sir David Attenborough pour une documentaire de ITV. The Queen’s Green Planet. NDLR.) « La Reine montre ses jardins privés de Buckingham à David Attenborough lorsqu’ils sont interrompus par un passage d’avion. « Pourquoi veulent-ils toujours faire des tours dans le ciel quand on veut parler ? » demande la Reine avant de plaisanter. « Je suppose que c’est le président Trump ou Obama. » C’est inimaginable en Belgique où il faut soumettre au préalable les questions par écrit. La communication y est plus cadenassée que partout ailleurs. Elle est inversement proportionnelle au pouvoir politique. »

Une jeunesse « normale »

Le 25 octobre prochain, Élisabeth aura 18 ans. En tant que successeur au trône, elle pourrait alors prétendre à une dotation (évaluée à 2500 euros par jour). Mais le processus entraînerait des charges importantes (collaborateurs, agenda, activités officielles à justifier, soumission des dépenses à la Cour des comptes etc). Et ses parents ont souhaité qu’elle poursuive ses études comme une étudiante « normale », dans la sérénité. « Ses 18 ans ne se traduiront pas par une dotation ni par un accroissement d’activités exponentielles. Le Roi est encore jeune et avec la Reine il a souhaité qu’Élisabeth puisse avoir une jeunesse relativement normale en effet. »

« Lorsque la loi salique a été abrogée en 1991, on a bricolé… Il faut définir clairement le statut des descendants d’Albert II. Il faudrait, comme aux Pays-Bas, instaurer des règles plus claires pour resserrer davantage le concept de famille royale », souligne Christian Cannuyer. ©Eric Lalmand/Belga
Le Palais au sens plus large aurait été également réticent à l’égard de l’attribution d’une dotation, du moins dans l’immédiat. « Dans le contexte actuel, avec les critiques majeures que certains adressent à la monarchie, comme son nombre jugé excessif, il aurait été négatif d’introduire une dotation aujourd’hui alors que la jeune princesse n’en a pas besoin. Lorsque la loi salique a été abrogée en 1991, on a bricolé et on n’a pas encore pris le taureau par les cornes. Il faut maintenant définir clairement le statut des descendants d’Albert II. Pour l’instant ils sont tous altesse royale et sont tous susceptibles d’assumer la couronne. Il faudrait, comme aux Pays-Bas, instaurer des règles plus claires pour resserrer davantage le concept de famille royale. La décision du Palais est sans doute un premier pas dans ce sens. On tarde un peu trop, c’est une responsabilité politique. Quel sera par exemple le statut des enfants du prince Laurent ? »
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