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Naomi Campbell : « Azzedine Alaïa était mon “papa”, mon confident, mon meilleur ami »

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Naomi Campbell au Met Gala 2019. | © Lionel Hahn / Abacapress.com

People et royauté

Aucune révolution ne renversera Naomi Campbell, la reine des podiums montée sur le trône dès l’âge de 15 ans. Nous l’avons rencontrée chez Azzedine Alaïa, son Pygmalion décédé en novembre 2017, qu’elle appelle encore « papa ». Interview.

 

En attendant Naomi… Ce pourrait être le titre d’un biopic, tant sa liberté avec les horaires est grande. Au cœur du Marais, je l’attends depuis deux heures sous un portrait géant d’Azzedine Alaïa, dans la belle librairie de l’atelier du créateur disparu. La top model figure en bonne place dans tous les livres des grands photographes exposés : Helmut Newton, Herb Ritts, Bruce Weber, Arthur Elgort, Paolo Roversi… Tous, à leur manière, ont sublimé la beauté et le charisme de Naomi, à qui un jury anglais vient de décerner la prestigieuse distinction d’« icône de la mode ». L’« Oscar » de toute une profession récompense une carrière sans équivalent.

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Aujourd’hui encore, Naomi Campbell a des circonstances atténuantes. Débarquée de Londres la veille, en fin d’après-midi, elle a couru assister au défilé Valentino, puis a participé à un dîner caritatif avant d’entamer, à minuit, une séance photo qui s’est achevée à 4 heures du matin. Ainsi va Naomi, d’un continent à l’autre, depuis plus de trente ans, sans jamais s’arrêter. Personne ne mentionnera le retard. Descendue d’une limousine, enfin elle apparaît dans une robe d’été Alaïa noire, longue chevelure, peau de velours, lunettes de soleil sur le nez, sandales aux pieds, un portable à la main, un second dépassant de son sac à main. Une équipe de télévision américaine filme ses mouvements. Elle s’approche, tombe les lunettes. Au premier sourire, on lui pardonne déjà tout. Elle observe un instant le portrait d’Azzedine Alaïa au mur, puis s’assoit. Elle se souvient précisément de leur première rencontre, à Paris, en 1986.


Naomi Campbell. J’avais 16 ans. J’étais très timide. Je ne parlais pas français et lui ne parlait pas anglais. Ce jour-là, on m’avait tout volé. Azzedine a appelé ma mère pour la rassurer. « Désormais, elle restera chez moi », lui a-t-il dit. Il est devenu mon “papa”, mon confident, mon meilleur ami, mon protecteur.

Paris Match. C’est dans ce monde de la mode si superficiel que vous avez trouvé une seconde famille ?
“Papa” n’avait rien à voir avec ce monde-là. L’annonce de sa mort fut un choc terrible. Mon amour pour lui était inconditionnel. Pas seulement parce qu’il m’a habillée de tenues magnifiques et qu’il me considérait comme sa fille. Je l’aimais parce qu’il était authentique, humble, rempli d’amour et de compassion. Avec lui, c’était toujours 100% de vérité. Quelques mois avant sa disparition, il m’a expliqué qu’il ne voulait plus que je porte du rouge à lèvres. « Je n’aime pas ça », m’a-t-il dit. « N’en porte plus ! » C’était tout lui. Nous avons éclaté de rire. Puis il m’a demandé : « Qu’est-ce que tu veux pour dîner ? » Nous sommes rentrés chez lui et Azzedine m’a cuisiné un délicieux repas.

« Je m’amuse encore beaucoup dans la mode »

À l’âge où certains mannequins sont à la retraite, vous êtes plus occupée et plus demandée que jamais…
Trente ans de carrière, ça peut paraître long… Mais je m’amuse encore beaucoup dans la mode. J’ai la chance de pouvoir choisir les projets qui me tiennent vraiment à cœur. Souvent, ils m’entraînent loin de ma zone de confort.

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Vous aimez toujours défiler ?
Oui, mais j’ai encore le trac. Avant de me lancer, je ferme les yeux et je fais une petite prière. Cela calme mes nerfs. À Milan, au défilé Versace, il y a quelques mois, j’ai cru que j’avais une crise de panique. J’avais mal aux pieds, je retenais ma respiration. C’était la première fois que je marchais avec des hauts talons après une opération. En même temps, j’étais très émue en repensant à Gianni.

À 49 ans, vous vivez seule, libre comme l’air, sans attaches…
Je ne parlerai pas de ma vie privée. C’est vous qui dites que je suis seule. J’aime voyager. Je ne suis pas du genre à rester assise, les bras croisés, à m’ennuyer. J’aime l’action, faire des choses – pour les autres, de préférence …

Vous avez une âme de militante ?
Je ne me considère pas comme une militante, plutôt comme une personne active qui aime s’engager.

Comment résumeriez-vous votre parcours ?
Ma mère m’a élevée seule. J’ai été une “survivante” dès le jour de ma naissance.

Que vous disent les gens quand ils vous abordent dans la rue ?
Bonjour !

Pas seulement. À Montréal, une adolescente vous a confié que vous voir en couverture d’un magazine avait changé sa vie.
Après toutes mes années de mannequinat, ce sont mes passages à la télévision qui m’ont beaucoup rapprochée des gens.

La top est la porte-parole de Fashion for Relief et l’organisatrice du gala de l’association d’aide aux enfants. En juin 2019.
La top est la porte-parole de Fashion for Relief et l’organisatrice du gala de l’association d’aide aux enfants. En juin 2019. © Darren Gerrish

Votre singularité de “mannequin noire” vous a-t-elle aidée dans votre carrière ?
Oui et non, mais j’ai toujours refusé l’idée que cela me freine. Il y a eu des obstacles mais, dans le métier, les filles m’ont beaucoup aidée.

La diversité a-t-elle progressé dans le monde de la mode ?
Je voudrais pouvoir l’affirmer. Avec Bethann Hardison, qui a été une pionnière, nous avons voulu promouvoir la diversité, en particulier dans les campagnes publicitaires. J’ai toujours essayé de rester optimiste sur ce sujet.

Cindy, Elle, Christy… Combien de fois les ai-je entendues dire à un créateur qui hésitait à m’inclure dans un défilé : « Si vous ne la prenez pas, elle, ce sera sans nous »

À 7 ans, vous apparaissiez dans un clip de Bob Marley ; à 15, vous avez fait votre première couverture de l’édition anglaise de “Elle”…
La séance photo a eu lieu un mois avant mon seizième anniversaire. À chaque interview, je rajeunis… Était-ce trop tôt ? J’essayais de me considérer comme une adulte, mais on me rappelait sans cesse que ma mère avait donné son autorisation au magazine à la condition expresse qu’ils veillent sur moi. Mon âge m’importait peu. J’étais très excitée. Je n’avais qu’une idée en tête : découvrir l’Amérique. J’avais vu tellement de films ! Pour un premier voyage, nous sommes remontés de la Nouvelle-Orléans à Bâton-Rouge, puis l’Alabama, le Mississippi, Pensacola, en Floride. Pour une jeune fille noire, découvrir le sud des États-Unis était une expérience d’une grande intensité.

La génération des top models des années 1990 n’en finit pas de surprendre. Cindy, Elle, Christy, Naomi, vous demeurez omniprésentes…
Nous travaillions beaucoup, mais nous nous amusions aussi beaucoup. Les séances photo s’achevaient à l’aube et personne n’y trouvait rien à redire. Les années 1990 étaient si excitantes, les défilés de Versace et Alaïa, si spectaculaires… Pour eux, mettre la femme en valeur était plus important que de promouvoir les vêtements qu’elle portait.

Ces créateurs misaient sur vos fortes personnalités…
L’authenticité et le caractère comptent pour beaucoup. Notre groupe de filles était très soudé. Les gens ne voulaient pas le croire ; nous étions amies avant tout, et nous le sommes restées. Nous continuons à nous voir, à nous parler au téléphone, à échanger des SMS. Les filles m’ont beaucoup soutenue. Combien de fois les ai-je entendues dire à un créateur qui hésitait à m’inclure dans un défilé : « Si vous ne la prenez pas, elle, ce sera sans nous ».

En 2007, à la conférence de presse du concert World Aids Day, à Gauteng, en Afrique du Sud. « Mandela m’a ouvert les yeux et le cœur », dit Naomi.
En 2007, à la conférence de presse du concert World Aids Day, à Gauteng, en Afrique du Sud. « Mandela m’a ouvert les yeux et le cœur », dit Naomi. © Darren Gerrish / Getty Images

Pourquoi aujourd’hui, dans les défilés, les top models font-elles la tête ?
Elles ont l’air de s’ennuyer… Je ne ferai aucun commentaire là-dessus. À chaque fois que l’une d’elles vient me demander conseil, je suis ravie de l’aider.

Quelles sont vos recommandations ?
Je leur dis de ne jamais laisser personne les dévaloriser. C’est un métier où il faut être forte et courageuse, et bien entourée de sa famille et d’un bon agent. Azzedine, Gianni Versace et M. Saint Laurent ont été mes anges gardiens.

« À l’époque, personne n’osait dire qu’il allait en “rehab”, en cure de désintoxication. Je l’ai fait. »

Combien de couvertures de magazine totalisez-vous à ce jour ?
Neuf cents était le chiffre qui circulait à la fin des années 1990, quand j’ai publié mon premier livre. Aujourd’hui, cela doit être un peu plus. Ce serait bien de connaître le nombre exact !

Être en couverture d’un magazine, cela vous amuse toujours ? 
Bien sûr ! Chaque fois, c’est un nouveau défi : se recréer, apparaître avec un look différent, travailler avec de jeunes photographes et de nouveaux créateurs. Mais je n’oublie jamais d’où je viens, ni qui a été là pour moi. Azzedine Alaïa est cette personne. Il est venu me trouver avant tout le monde.

En 2010, vous vous êtes absentée une année … pour “conquérir vos peurs”, disiez-vous … 
Pour de nombreuses raisons, j’ai voulu prendre du recul, m’accorder une pause. Il y avait la question de l’alcool et de la drogue. Je devais faire le point sur ma vie. À l’époque, personne n’osait dire qu’il allait en “rehab”, en cure de désintoxication. Je l’ai fait. Le programme de traitement de désintoxication s’est avéré très efficace et j’en suis fière.

Vous avez aussi appris à maîtriser vos colères ? 
Cela n’était pas exactement le thème du programme. La colère est un sentiment qui vient de l’intérieur, provoqué par une émotion particulière. On a tous cela en nous.

« Quand j’ai vu Mandela pour la première fois, c’est comme si son sourire illuminait le monde »

Vous éprouvez de la curiosité pour les hommes de pouvoir : comment s’est passée votre interview avec Poutine, pour le magazine GQ ? 
J’ai été très bien accueillie en Russie. L’entretien était très plaisant, plein d’humour.

Poutine vous a demandé quel était le secret de votre vitalité… 
Je ne sais plus ce que j’ai répondu. Lui, en tout cas, est très en forme. Il pratique régulièrement les arts martiaux.

Vous souvenez-vous de Donald Trump, dans les années 1990 ? 
Oui, on le voyait dans toutes les soirées new-yorkaises et les galas, comme le bal annuel du Metropolitan Museum.

Votre rencontre avec Nelson Mandela a-t-elle été un tournant dans votre existence ? 
Ce fut une révélation. Le concours Miss Monde à peine achevé, on m’avait embarquée sur un vol de nuit pour l’Afrique du Sud, en compagnie du photographe Herb Ritts. Le lendemain matin, je ne savais pas quoi me mettre. J’ai opté pour une chemise blanche toute simple. Quand j’ai vu Mandela pour la première fois, c’est comme si son sourire illuminait le monde.

Immédiatement après cette rencontre, vous avez soutenu ses œuvres caritatives en Afrique du Sud. Est-ce lui qui a suscité l’envie de vous engager ? 
J’avais 23 ans. Mandela m’a ouvert les yeux, le coeur, et m’a montré la voie. Avec lui, j’ai appris beaucoup de choses. J’ai commencé à consacrer du temps à la Fondation Nelson-Mandela pour l’enfance. Je me rendais fréquemment à Johannesburg. Il suivait mes premiers pas dans l’univers caritatif. Un jour, il m’a appelée pour me dire : « On m’a raconté que tu avais pleuré aujourd’hui ». Je ne pouvais pas nier. « Tu ne peux pas pleurer devant des enfants, car ils pensent que c’est à cause d’eux. Tu dois contrôler tes émotions. » Je ne pouvais qu’approuver. Comme Azzedine, Mandela est toujours avec moi. Je sens leur présence à tous les deux à mes côtés.

« Je travaille actuellement sur une émission pour Amazon, avec Heidi Klum et Tim Gunn »

L’année dernière, vous avez déserté le sacro-saint bal du Met, à New York, pour vous rendre au Lesotho pour les Nations unies … 
C’était important, pour moi, d’encourager cette femme qui a ouvert des cliniques pour les jeunes séropositives. Elle n’a que 26 ans, mais ce qu’elle a entrepris est incroyable.

Cela vous manque, de ne pas être maman ? 
Non. D’ailleurs, qui a dit que je ne serais pas mère un jour ?

Dans le monde de la mode, en matière de diversité, avez-vous tracé la voie pour la nouvelle génération de mannequins ? 
Le mot “diversité” est aujourd’hui partout, mais il n’existait pas quand j’ai commencé. J’ai toujours voulu que les gens soient traités équitablement. Ne croyez pas que cela va de soi. Le défi est permanent. J’étais récemment dans une ville du sud de la France, au moment du Festival de Cannes, où l’on m’avait conviée à participer à un événement dans un hôtel dont je tairai le nom. On n’a pas voulu nous laisser entrer, mon amie et moi, en raison de la couleur de ma peau. Le type à l’entrée prétextait que le lieu était complet. Mais il laissait passer d’autres personnes. C’est pour ce genre de moments révoltants que je continuerai à m’exprimer et à me faire entendre.

Livres, télé, cinéma … y a-t-il quelque chose que vous n’ayez pas fait ? 
Tout n’est pas tombé du ciel en une fois. Ma carrière s’est faite par étapes, et j’en suis heureuse. Je travaille actuellement sur une émission pour Amazon, avec Heidi Klum et Tim Gunn. Mais mon grand projet, c’est le continent africain. J’y vais une à deux fois par mois. Mon rêve est de me rendre dans tous les pays d’Afrique … Il m’en reste pas mal à faire. Je veux changer la perception qu’on a de ce continent, et encourager les gens de notre monde à y investir dans des infrastructures. Pour cette mission-là, je ne serai jamais fatiguée.

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