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Vincent Cassel : « Je pense que le cinéma hollywoodien est mort »

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Vincent Cassel, le 31 août 2019. | © DPA

People et royauté

Vincent Cassel revient en force dans Hors normes, le nouveau film du duo Nakache-Toledano, dans lequel il incarne un éducateur d’enfants autistes. Interview.

 

Vincent Cassel n’est jamais où on l’attend. On l’avait laissé, il y a moins d’un an, en Vidocq dans L’empereur de Paris, et on le retrouve aujourd’hui dans Hors normes d’Eric Toledano et Olivier Nakache, portant aide aux enfants autistes exclus du système de protection sociale. Un nouveau virage à 180 degrés pour l’acteur de La haine, Ocean’s Twelve ou Mesrine. Alors qu’il aura bientôt 53 ans, le cheveu commence à blanchir, et s’il se dit volontiers assagi en posant pour Paris Match, les yeux clairs et le visage étonnamment juvénile de l’acteur sont toujours là, prêts à s’enflammer. La discussion sera, comme d’habitude, hors des sentiers battus.

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Ce film est pour vous aussi un renouveau ?
Vincent Cassel. Sûrement parce que j’y porte un héros plus positif, en tout cas sans cynisme. Et puis, il faut le dire, j’en avais un peu marre de flinguer des gens à tire-larigot. Cela commençait à me poser un problème. Ce film est donc arrivé à point nommé, à un moment où j’avais envie de ça.

La rencontre avec Olivier Nakache et Eric Toledano s’est faite sans même un scénario…
Oui. Nous nous sommes rencontrés avec Reda Kateb, ils nous ont parlé du projet et nous ont montré leur documentaire sur l’autisme [On devrait en faire un film, NDLR]. Mais, de toute façon, je savais déjà que j’avais envie de faire le film. Reda est quelqu’un que je suis depuis longtemps, et je suis fasciné par sa palette. C’est un peu le Benicio Del Toro ou le Javier Bardem français. Et puis, difficile de dire non quand Eric et Olivier vous proposent de travailler avec eux.

On m’avait proposé d’incarner Montand ou Dali, et je ne me voyais pas du tout tomber dans l’imitation

Pourquoi ?
Parce qu’ils ont un savoir-faire exceptionnel. Tout ce qui se passe avec eux a été pensé, travaillé. Ce qui leur permet sur le tournage de laisser un peu de place au chaos, de tenter des choses, d’attendre l’accident. Et, en tournant avec des autistes, les accidents étaient forcément nombreux. Et puis leurs films prouvent qu’ils savent écrire des duos extraordinaires. Sur un plateau, ils sont étonnants à observer. Une sorte d’hydre à deux têtes.

Votre personnage, Bruno, est directement inspiré de Stéphane Benhamou, qui dirige l’association Le Silence des justes. C’est plus simple ou plus difficile pour un acteur d’avoir une source d’inspiration si directe ?
Je ne m’embarrasse pas trop de ce genre de choses. J’ai toujours refusé de faire des biopics sur des personnages trop connus. On m’avait proposé d’incarner Montand ou Salvador Dali, et je ne me voyais pas du tout tomber dans l’imitation. Moi, ce qui m’intéresse, c’est trouver l’attitude d’un personnage pour ensuite me faire oublier derrière lui.

Bruno est en tout cas un personnage hors normes, un héros du quotidien mais surtout une grande gueule, un homme à part, assez énigmatique…
C’est un pur altruiste, un guerrier qui ne lâche jamais rien, qui se bat contre les institutions sociales et politiques. Il est juif pratiquant dans le film et il va jusqu’à réinterpréter sa religion.

On ne sait rien sur l’autisme aujourd’hui

L’autisme a déjà été traité au cinéma mais jamais de manière aussi subtile…
Il est dépeint sans romantisme, sans condescendance et à hauteur des personnages. Comme beaucoup de gens, je ne connaissais pas l’autisme, j’avais vu Rain Man et je pensais qu’ils étaient tous des surdoués. Mais on est tellement loin de la réalité. Il y a des autismes très différents. Il y a les non-verbaux, ceux qui ne peuvent rien apprendre. C’est un monde très difficile. Et avant le tournage, je me demandais même comment Eric et Olivier pourraient porter le film vers la comédie dramatique… Ils ont réussi encore une fois à faire une “dramédie”, qui provoque ce rire toujours mouillé de larmes…

Il y a également une scène incroyable où Bruno se confronte à un mur administratif, celui des inspecteurs des affaires sociales qui viennent lui interdire de continuer à aider les jeunes autistes. Le film, selon vous, appelle à une certaine désobéissance civile ?
Bien sûr. On se rend compte qu’il est très difficile de réguler quelque chose qu’on ne connaît pas. Et on ne sait rien sur l’autisme aujourd’hui. Quand Bruno s’emporte et dit aux inspecteurs de reprendre les enfants dont il s’occupe, il touche au cœur du problème. L’administration n’a aucun moyen de les prendre en charge réellement.

Le fait d’avoir eu des enfants m’a ouvert sur la vie et m’a ouvert d’autres horizons

En vous voyant évoluer dans la vie ou sur un plateau, on se rend vite compte que vous ne tenez pas en place. Ça pourrait résumer votre carrière ?
On peut dire cela, oui ! [Rires.] Je n’ai jamais vraiment tenu en place, j’ai beaucoup voyagé. Cela m’a fait comprendre que tout est connecté et que l’on apprend de tout et partout. Mon père était casanier, et, moi, j’avais toujours envie d’ailleurs. Même si j’adore Paris et la France. Même si je suis redevenu résident français, j’ai toujours une partie de ma vie au Brésil, ma maison et ma société de production…

Et quel plaisir prenez-vous à passer des univers de Jean-François Richet, à Maïwenn, en passant par Gaspar Noé, Xavier Dolan et Hollywood ?
Voyager encore, cette fois dans des univers différents. Je m’implique beaucoup dans mes rôles mais, à chaque fin de tournage, je n’ai qu’une envie, c’est partir, m’échapper. Je ne suis jamais nostalgique, c’est pour moi un sentiment de liberté retrouvée. Je m’appartiens à nouveau. Même si je dois beaucoup à mon métier, la vraie vie, ce n’est pas le travail… J’ai évolué en cela avec les années. Le fait d’avoir eu des enfants m’a ouvert sur la vie et m’a ouvert d’autres horizons.

"Je m’implique beaucoup dans mes rôles mais, à chaque fin de tournage, je n’ai qu’une envie, c’est partir, m’échapper."
« Je m’implique beaucoup dans mes rôles mais, à chaque fin de tournage, je n’ai qu’une envie, c’est partir, m’échapper. » © François Berthier / Paris Match

Entre deux échappées, comment voyez-vous évoluer le cinéma, et d’abord Hollywood, où vous avez beaucoup travaillé ?
Je pense que le cinéma hollywoodien est mort. On est en train d’assister aux derniers soubresauts d’un dinosaure qui a compris que c’était la fin. Ils produisent des conneries inodores, incolores. Comme le disait Gainsbourg de la chanson, c’est un art mineur pour les mineurs. On est dans une transformation profonde. Est-ce la taille de l’écran qui importe aujourd’hui ? Cuaron ou Scorsese sur Netflix, cela montre que ce n’est pas la taille de l’écran qui détermine si c’est ou non du cinéma.

Vous venez de tourner dans Westworld, votre première série…
Et je me rends compte que la liberté à la télé est totale. Au cinéma, on ne peut plus dire “fuck” ou “shit”, on ne peut plus montrer son sexe ou ses seins, il ne faut pas parler de religion ou de sexualité. Il n’y a plus d’aspérités. Dans Westworld, on se trompe, on se cogne, il y a des orgies, on jure dans tous les sens. Mais pourquoi c’est possible là et pas ailleurs ?

Mon père vivait son métier d’une manière solaire

Et le cinéma français ?
Il doit retrouver un modèle économique avec le retrait progressif de Canal+. Mais la France demeure l’un des rares pays où l’on peut faire un premier film, oser des choses. Ceux de la génération du collectif Kourtrajmé, Romain Gavras, Kim Chapiron ou aujourd’hui Ladj Ly avec Les misérables, sont devenus des auteurs à part entière. Sans jamais avoir attendu un financement pour faire leurs films. Ils ont fait avec les moyens du bord, en dehors du système. Un peu comme les personnages de Hors normes. Donc, je pense que le cinéma français ne va pas si mal que ça car il est en train de sortir de ses habitudes. À ceux qui se plaignent que leur Vérité si je mens ! 8 se plante, je réponds : bien fait pour vous !

Votre père, Jean-Pierre, était comédien. Votre frère, Mathias, du groupe Assassin, et votre sœur, HollySiz, sont chanteurs. Que s’est-il passé dans la famille Cassel pour que vous ayez tous les trois repris le flambeau artistique ?
Evidemment mon père nous a inculqué cette envie de lumière, de mouvement. Il vivait son métier d’une manière solaire. Mais j’ai appris après sa mort qu’il avait été marqué dans les années 1950 par le mouvement anglais des jeunes hommes en colère, les Angry Young Men, un groupe d’auteurs et de romanciers en rebellion avec le système. J’ai su qu’il avait rêvé de faire partie de cette mouvance mais n’en avait pas eu la force. Et je pense qu’il nous a inconsciemment transmis cela. Mon frère et moi, nous nous sommes construits contre le système. On fait et dit des conneries mais cette énergie était finalement très saine.

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