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Princesse Elisabeth : Le rôle d’un roi est de plus en plus délicat

Elisabeth lors de son 18e anniversaire. Fémininité, cheveu flou, regard assuré. ©Benoît Doppagne / Belga

People et royauté

Ce 25 octobre, Élisabeth de Belgique fêtait ses 18 ans, l’âge de la majorité. Christian Cannuyer, historien, professeur à la faculté de théologie catholique de Lille, président de la Société royale belge d’Études orientales, a accepté de décortiquer pour Paris Match la formation de la future reine des Belges, une éducation qui comprendra une solide expérience humanitaire et linguistique, pour n’en citer que deux aspects imparables.

La princesse devrait par exemple, selon l’historien, faire un stage dans la base antarctique belge et bénéficier d’un training militaire consistant. Retour sur ce rôle délicat qui sera le sien, voué au changement. Et sur les challenges et maîtres atouts de la fonction, délicate dans un pays où règnent, comme en Espagne, des forces centrifuges.

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Au-delà du bagage linguistique évident, qui fait partie des obligations implicites et traditions au sein des familles royales, quels sont les impératifs officiels, et officieux pour le formatage d’une future reine en Belgique ? On songe notamment à la formation militaire souvent présentée comme un incontournable. « La formation militaire n’est pas une obligation absolue », rappelle Christian Cannuyer, « mais c’est important lorsque le roi est chef des armées. Nous avons la chance en Belgique d’avoir une magnifique école royale militaire, de niveau universitaire, reconnue dans le monde entier. Ça dépasse largement la conception XIXe siècle de l’armée. L’armée belge se distingue par son esprit de service et d’aide dans de grandes actions humanitaires. On se trouve devant l’inédit puisque c’est la première princesse belge destinée au trône. Jusqu’ici on a eu bien sûr l’exemple de la princesse Astrid, qui est colonel du service médical belge mais n’a pas reçu une formation militaire très poussée. On rejoindra sûrement ce qui a été appliqué aux autres princes : passage par l’école royale militaire, enseignement de type universitaire. »

En Belgique comme en Espagne, le souverain est chef des armées, grade militaire le plus élevé

L’exemple du CV de Victoria de Suède est une base, mais l’éducation d’Élisabeth doit être plus élaborée sur ce front militaire notamment. La future reine de Suède étudie les sciences politiques et l’histoire à l’université Yale, aux États-Unis de 1998 à 2000, effectue un stage à l’ambassade de Suède à Washington et deux autres stages aux Nations Unies, à New York. En 2002, elle suit une formation de sept mois à l’Agence Suédoise Internationale de Développement et de Coopération. En 2004, elle boucle son cursus par un training militaire. « En Europe, les cinq princesses appelées à monter sur le trône sont à peu près de la même génération. La plus âgée est Victoria de Suède qui a bénéficié de cette formation militaire. En Belgique la formation devra être plus poussée car, une fois encore, le roi est chef des armées, grade militaire le plus élevé. C’est le cas en Espagne aussi. Dans d’autres pays, comme la Suède et les Pays-Bas, on a démilitarisé la fonction royale : le souverain ne commande plus. »

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L’apprentissage des princes britanniques, avec de expériences de terrain, militaire mais aussi humanitaire, en béton, sans parler de cette aisance verbale développée notamment sur les bancs du collège d’Eton, n’est pas un modèle exact. « Ils ont eu des formations plus physiques. Et le Royaume-Uni est engagé sur plusieurs scènes de guerres. Les jeunes princes sont allés au charbon. Harry est allé en Afghanistan, Andrew, un des frères de Charles avait déjà participé à la guerre des Malouines. On n’imagine pas pour la princesse Élisabeth un training militaire à ce point achevé. Mais ce qui est frappant en Grande-Bretagne, c’est de voir que la monarchie très traditionnelle réussit son passage vers la modernité. William et Harry ont aujourd’hui un profil moderne tandis que leur grand-mère continue à porter chapeau et gants blancs en toutes circonstances. La transition se fait. Ce sera le cas en Belgique aussi. »

« Les universités américaines : des programmes affinés en droit, relations internationales »

Le cursus universitaire d’Élisabeth devrait avoir lieu à l’étranger. Pourquoi pas à Stanford par exemple, très appréciée par le roi Philippe qui y avait suivi un cursus ? (Après sa formation militaire, et deux mois au Trinity College de l’université d’Oxford, il avait suivi, dès septembre 1983, des cours à la Graduate School de l’université Stanford. En 85, il y avait obtenu un Master of Arts en sciences politiques.) Il avait d’ailleurs visité le campus avec une joie visible lors de la mission économique princière sur la côte ouest des États-Unis en 2013. Ou encore, par exemple, l’université McGill à Montréal, de réputation internationale également et où Luisa Maria, quatrième des cinq enfants de la princesse Astrid, a suivi, après un cycle secondaire à la Sevenoaks School dans le Kent, des études de sciences politiques et économiques…

Paradoxalement, le fait d’avoir moins de pouvoir immédiat induit et nécessite davantage de formation. Baudouin et Albert II avaient bénéficié de très peu de formation.

« In tempore opportuno. Dans le cas d’Élisabeth, j’imagine une éducation universitaire à l’étranger – USA par exemple, en effet – plutôt qu’en Belgique. Ça pourrait être en Grande-Bretagne aussi. Mais les États-Unis présentent cet avantage de fournir un relatif anonymat. La famille royale belge n’y est pas très connue. Une année de formation y serait utile. D’autant que les universités américaines proposent des programmes très affinés en droit, relations internationales, économie politique. Un bon apprentissage des principes de base de l’économie politique est indispensable, l’histoire internationale est importante aussi. On s’orientera vers ce profil. La formation universitaire que j’entrevois devrait privilégier les relations internationales et le droit constitutionnel. Le rôle d’un souverain est de plus en plus délicat, il faut bien connaître les rouages du pouvoir et des institutions pour ne pas connaître de faux pas. Paradoxalement, le fait d’avoir moins de pouvoir immédiat induit et nécessite davantage de formation. Baudouin et Albert II avaient bénéficié de très peu de formation. »

« Élisabeth pourrait s’investir dans une association internationale en Asie, Afrique… »

Pourrait-on imaginer pour Élisabeth de Belgique une immersion du type Erasmus par exemple, ou tout autre échange qui permette une interaction la plus authentique possible avec la vie locale ? « Élisabeth participe déjà à nombre d’actions de solidarité, sa maman a pas mal bourlingué dans sa jeunesse, a participé à des programmes de solidarité. D’après ce que j’en sais, c’est un type d’expérience auquel la princesse voudra se frotter. Elle pourrait s’investir dans une association internationale. Ce pourrait être en Inde, en Asie, en Amérique latine, en Afrique… On pourrait trouver utile aussi qu’elle noue des liens avec les racines polonaises du côté maternel. Elle pourrait faire un séjour en Pologne pour apprendre la langue de ses ancêtres maternels et aller à la rencontre des souvenirs historiques liés à sa famille. »

roi philippe
Elisabeth de Belgique et son père, le roi Philippe. Un relais qui se prépare de longue date. ©Benoît Doppagne / Belga

Immersion temporaire dans une famille étrangère ? Compliqué

Si une immersion temporaire peut être envisagée, une immersion de terrain en profondeur – séjour au sein d’une ou de plusieurs familles par exemple – semblerait impossible, selon Christian Cannuyer à mettre sur pied. Retour donc à un schéma plus classique, celui du réseautage en haut lieu. « Si on insère la princesse dans une famille, les médias vont s’intéresser au profil de cette famille. Cela pose un certain nombre de problèmes liés à la sécurité, au profil de la famille d’accueil.On pourrait imaginer plutôt une immersion dans une institution. Et les liens familiaux ne manquent pas. La famille royale possède de nombreux cousins partout dans le monde, un vrai réseau de relations familiales. Les séjours étrangers peuvent s’organiser chez de la parentèle. »

« Inciter le monde politique à un dialogue plus constructif »

L’immersion sociale en mode prolongé semble pourtant cruciale dans une société forcément polymorphe, parfois de plus en plus fracturée. On peut se demander comment la princesse pourra se familiariser en mode prolongé aux différents milieux sociaux ? Un type de plongée dans la réalité qui lui permettrait d’assumer sa fonction au mieux, et en accord avec les réalités du jour. « Elle s’est déjà frottée à ces réalités, notamment dans le cadre d’actions pour les SDF. Un des volets importants dans sa fonction à venir est de fait le contact avec toutes les facettes de la société civile et les plus démunis. Un des rôles de la monarchie est d’inciter le monde politique à un dialogue plus constructif, plus responsable. Partout en Europe, beaucoup agissent dans cette direction. En Grande-Bretagne, « The Firm », la firme royale fait un travail remarquable en matière d’actions sociales et de promotion du dialogue intercommunautaire. Il y a eu des films très éloquents à cet égard. Il faut aller dans cette direction initiée par la reine Astrid en 1929 et développée par la reine Fabiola. On n’a d’ailleurs pas suffisamment rendu justice à Fabiola de ce point de vue. Elle a accru ces actions de façon exponentielle en maintenant la tradition. Un département de la maison du Roi est consacré à ces aspects, il englobe des actions de solidarité en Belgique et à l’étranger. »

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Ici encore, le modèle suédois pourrait être prégnant. « Victoria de Suède a fait des stages dans des ambassades de Suède à l’étranger. On a construit des programmes de formation à des réalités très différentes et elle a effectué des stages dans des organisations internationales. En Belgique nous avons la chance d’avoir Bruxelles, capitale de l’Europe où l’on peut proposer des stages analogues. Des stages en ambassades dans différents types de pays, en voie de développement ou très développés comme le Japon par exemple. »

« Jusqu’ici aucune princesse en Belgique n’a suivi de parcours spécifique »

Le curriculum d’Élisabeth de Belgique pourrait-il être comparé par ailleurs à ceux des princes belges ou étrangers pas spécialement appelés à régner comme celui d’Amedeo en Belgique, ou le facteur travail au sens classique du terme empêche-t-il toute comparaison ? Avant d’officier chez Deloitte à New York et McKinsey à Bruxelles, Amedeo a étudié comme Élisabeth au collège Sint-Jan Berchmans à Bruxelles, en néerlandais. Il est parti ensuite en Grande-Bretagne, a effectué la fin de ses études secondaires au collège Sevenoaks dans le Kent. Ensuite, après l’École royale militaire, il a rejoint la très prestigieuse London School of Economics.

Amedeo marche sur les traces des Habsbourg qui ont appris à travailler au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et ont obtenu des succès internationaux dans le monde des affaires.

Le profil d’Élisabeth, son contexte familial sont différents. Son avenir aussi se dessine dans une autre voie. « La famille du père d’Amedeo, l’archiduc Lorenz, a une longue expérience des milieux financiers et bancaires. Amedeo marche sur les traces des Habsbourg qui ont appris à travailler au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et ont obtenu des succès internationaux dans le monde des affaires. Il est prince de Belgique et de Habsbourg aussi, c’est une famille européenne par excellence. Jusqu’ici aucune princesse n’a suivi de parcours spécifique. Astrid a été exilée en Suisse, et, avant l’abrogation de la loi salique lorsque Albert II est monté sur le trône, On n’imaginait pas qu’elle jouerait un rôle au service de la Couronne. (La Constitution de 1831 appliquant la loi salique, stipulait que la succession au trône était réservée aux descendants de Léopold Ier par ordre de primogéniture à l’exclusion des femmes. En 1991, ce passage a été aboli). On est vraiment dans l’inédit et on réfléchit à la chose depuis la naissance de la princesse Élisabeth. Un grand soin est apporté à sa formation. Petit à petit, on la voit apparaître lors d’activités officielles. Ces apparitions vont se multiplier. »

Elisabeth avec son père lors de la Fête nationale le 21 juillet 2019, au Te Deum de la cathédrale Saints Michel et Gudule. ©Benoît Doppagne/Belga

« La diplomatie, essentielle. Les nouvelles technologies aussi. »

On sait que Philippe et Mathilde veillent depuis toujours à informer leurs enfants. Les appellent de l’étranger, leur font partager leurs expériences de voyages, de rencontres et de vie. On l’a constaté lors de plusieurs missions économiques et visites d’Etat ensuite. De l’autre bout du monde ils partagent depuis toujours leurs expériences avec leur progéniture, Elisabeth en première ligne. On sait qu’ils entretiennent ce cocon familial dans lequel un épanouissement au goût du jour est aussi privilégié. Dans quelle mesure liberté et créativité peuvent-elles être encouragées dans le cadre d’une formation plus large mais inévitablement contraignante ? « La princesse Élisabeth a des aptitudes pour le sport», signale Christian Cannuyer qui évoque d’autres dérivatifs healthy. « Elle aime le trekking, les randonnées dans la nature. Ses parents sont de grands promeneurs. Le roi Philippe, à près de 60 ans, a une bonne condition physique. Il a transmis ça à ses enfants. La formation de l’école royale militaire est d’ailleurs axée sur une attitude sportive. Dans d’autres registres, la princesse a suivi des cours de piano et a eu une formation musicale assez poussée. »

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Quant aux matières contemporaines, ancrées dans l’air du temps, la future reine y est confrontée également. Parmi celles-ci notamment, l’environnement, incontournable naturellement. Et pas une première puisque le roi Albert II, avait, alors qu’il était encore prince, lancé des pistes en ce sens. Christian Cannuyer évoque ses interventions au Sénat dans les années 60, qu’il qualifie de « quasi-prophétiques. »

On se souvient par ailleurs que le roi Philippe est sensible à cette cause depuis longtemps, que l’intérêt de la famille pour les matières scientifiques n’est pas neuf. « Il y a aussi la base antarctique Princesse Élisabeth. Cette dernière y fera un stage un jour, se rendra sur le terrain comme Albert de Monaco qui a visité plusieurs stations en Antarctique, y a rencontré de nombreux experts en climatologie. C’est un passage presque obligé. La diplomatie est essentielle bien sûr. Et les nouvelles technologies. Le Roi est également très branché là-dessus. »

« En commun avec l’Espagne, de fortes tensions centrifuges »

Lorsque nous demandons à Christian Cannuyer dans quelle mesure le rôle du souverain en Belgique peut être remis en cause, il évoque la possibilité d’une évolution de ce lien du roi avec le volet militaire. « Certains partis ont comme vision le réajustement de la fonction royale qui pourrait inclure un lien moins fort avec les forces armées mais on n’en est pas là. »

« Il reste deux monarchies – l’Espagne et la Belgique – où le roi joue un rôle important sur l’échiquier politique. (Ils connaissent) de fortes tensions centrifuges bien sûr, un paysage politique difficile, le rôle du souverain y est encore important et exposé à la critique. » Ici Felipe d’Espagne, la reine Letizia et leurs deux filles lors de la parade militaire de la Fête nationale à Madrid, le 12 octobre 2019. ©Oscar Del Pozo / AFP

Les critères de l’éducation d’une princesse belge sont comparables à ceux d’autres pays, sans doute, mais l’Espagne surtout offre un profil similaire en termes de fonction royale. « Il reste deux monarchies – l’Espagne et la Belgique – où le roi joue un rôle important sur l’échiquier politique. » Parmi les points communs des deux pays, Christian Cannuyer rappelle les « fortes tensions centrifuges bien sûr – question du régionalisme catalan en Espagne -, un paysage politique difficile, le rôle du souverain qui est encore important et exposé à la critique. »

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La couronne espagnole est fragilisée, ce n’est pas un secret. « Les séparatistes et l’extrême gauche sont défavorables à la monarchie. Il y a donc là-bas une remise en question de l’institution qui a coopéré avec bonheur à la transition démocratique. La famille royale d’Espagne apparaît d’ailleurs plus guindée, plus réservée. Rappelons qu’en Grande-Bretagne aussi, la Reine joue un rôle vis-à-vis des tendances centrifuges de l’Écosse. A cause du bipolarisme la scène politique britannique demande moins de rôle arbitral de la souveraine. C’est le cas depuis le XIXe siècle mais cela ne veut pas dire que la fonction n’est pas importante. Il faut un chef d’État sur un plan symbolique, affectif et identitaire, qui joue un rôle important dans la vie politique mais n’entre pas dans un processus décisionnel. »

« Elisabeth n’a pas le choix de son avenir »

Quant à l’avenir de la fonction en Belgique, la famille royale devra affronter de nouvelles situations, dit Christian Cannuyer. « Élisabeth n’a pas le choix de son avenir, il lui est imposé. Rien n’est jamais acquis. Le roi Philippe a une famille unie, portée par les mêmes valeurs ce qui est assez neuf dans l’histoire dynastique. C’est sa volonté. Il a souffert durant son adolescence d’un manque d’intimité et de proximité avec ses parents. Il y a eu une mésentente qui a perturbé le développement de Philippe et Laurent. Cette volonté d’entretenir une cellule familiale soudée, on la retrouve chez William et Kate d’Angleterre. Car la fonction royale n’est pas facile, elle comporte des avantages et des contraintes importantes. »

Le mouvement républicain en Suède a lancé une mission de « sauvetage » de la famille royale, sur un mode « Libérez la famille » ! C’est un peu le drame du prince Laurent.

En termes de manque de libertés personnelles – liberté d’expression notamment -, le rôle même d’une famille régnante englobe par nature son lot d’atteintes aux Droits de l’homme. « Le mouvement républicain en Suède a lancé une mission de « sauvetage » de la famille royale, sur un mode « Libérez la famille » ! C’est un peu le drame du prince Laurent. Il a été empêché de s’épanouir librement. Le monde politique doit réfléchir au statut des cadets à l’avenir, c’est dans l’intérêt de tous. Les enfants de Laurent sont des altesses royales mais qu’implique ce statut ? En Grande-Bretagne, les statuts ont été clarifiés. Il y a eu un resserrement du concept de famille royale. »

« Le mouvement républicain en Suède a lancé une mission de « sauvetage » de la famille royale » Ici la princesse Victoria de Suède et sa mère la reine Silvia encadrent la reine Paola lors d’une visite de cette dernière à Stockholm en novembre 2009 pour le 20e anniversaire de la Déclaration des Droits des Enfants. ©Benoît Doppagne/Belga

« On réfléchit à une modernisation de la famille royale, comme aux Pays-Bas »

Christian Cannuyer épingle à nouveau le modèle des Pays-Bas où il existe des règles très précises et où la distinction entre famille royale et famille du roi est actée. « La famille royale est le cercle restreint de ceux appelés à épauler le souverain dans sa fonction. L’avantage de la monarchie est de permettre le recours au patronage ou à la présence de membres de la famille royale. En France, personne ne joue ce rôle qui est important. En Grande-Bretagne nombre d’obligations officielles bénéficient du patronage de membres de la famille royale. A distinguer donc de la famille du roi, élargie. Les membres de la famille du roi sont moins actifs, plus en retrait, moins responsabilisés. En Belgique, un devoir de réserve est imposé au prince Laurent par exemple, pourra-t-on continuer à l’imposer à l’ensemble de la famille royale ? Les problèmes de Laurent sont dus à des tensions entre ce statut subsidiaire et le fait qu’en même temps on lui impose des contraintes difficile à vivre au niveau de la liberté personnelle. Cela montre qu’on réfléchit à une modernisation de la famille qui ira dans le sens d’une précision du rôle et des devoirs de chacun, comme aux Pays-Bas où on a bien réformé le statut des uns et des autres. Quand les membres de la famille du roi n’auront plus de dotations ils gagneront en indépendance. Cela n’empêche pas la famille royale d’être respectée en tant que famille dans sa globalité. Pour la Fête du Roi aux Pays-Bas, la famille Orange était largement présente. »

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La féminisation du métier ne date pas d’hier

La féminisation de certains métiers peut aller de pair avec une certaine dévalorisation de la fonction. Mais il n’en va pas de même ici selon Christian Cannuyer qui rappelle que le phénomène de féminisation de la monarchie ne date pas d’hier.
« L’histoire est remplie de très grandes souveraines. Nous en avons déjà eu. La dernière chez nous était Marie-Thérèse d’Autriche qui a permis le retour à la paix, le développement des arts, la création de l’Académie royale de Belgique. Ce ne fut pas le cas de son fils Joseph II, qui était plus cassant et a suscité la révolution brabançonne. Le fronton de l’hôtel de Ville d’Ath est un éloge à l’archiduchesse Isabelle, la fille de Philippe II : un texte gravé en 1613 la salue comme souveraine des Belges. La reine Élisabeth, épouse d’Albert Ier n’a pas régné mais a eu un rôle important. C’était une princesse bavaroise qui pourtant a été active dans la résistance belge avec Albert. Elle apporté aussi son soutien aux arts et à la culture. Ça a été une immense reine. En Grande-Bretagne, la reine Victoria était un modèle de souveraine constitutionnelle. » Le métier s’est donc féminisé depuis des lustres. « De ce point de vue», estime Christian Cannuyer, « les monarchies sont plus modernes que les républiques. Souvenez-vous d’Édith Cresson, lorsqu’elle était Première ministre en France, qui avait dû subir des humiliations en cascade et été traitée de façon odieuse. La société française est très machiste. »

Elisabeth lors des funérailles du grand-duc Jean de Luxembourg, le 4 mai 2019. © John Thys/Belga

L’avenir sera par ailleurs éminemment féminin. « Nous aurons après-demain cinq reines en Europe : Norvège, Pays-Bas, Belgique, Espagne et Suède. La femme est peut-être plus habilitée encore à jouer ce rôle, elle peut inspirer un respect plus spontané, une courtoisie, et peut être à même de susciter le dialogue en arrondissant les angles. La reine de Danemark fait ça à merveille, elle est très appréciée mais autoritaire. Beatrix des Pays-Bas y a excellé et Elizabeth d’Angleterre y excelle encore avec le brio déjà évoqué. »

Ni trône, ni couronne : une monarchie née d’une révolution, plus opérative que décorative

Le futur règne d’Élisabeth de Belgique devrait par ailleurs se différencier de ceux de la reine du Danemark, des Pays-Bas et d’Angleterre par une forme d’austérité. « La monarchie belge est peut-être une des moins glamour d’Europe mais c’est celle où aujourd’hui la fonction politique du souverain est encore réelle comme on l’a souligné. Les monarchies les plus fastueuses sont plutôt les danoise et suédoise. La monarchie danoise est plus glamour, les fêtes et réceptions d’apparat se succèdent. On sort diadèmes et uniformes chamarrés, plus encore qu’en Grande-Bretagne. Les 70 ans de la reine du Danemark étaient d’un faste extraordinaire. Mais une fois encore la souveraine n’y a pas le même poids politique qu’en Belgique. Notre monarchie est plus opérative que décorative. »

En Belgique, on est près de ses sous. On n’apprécie guère l’étalage de fastes. Ce choix est lié aussi à l’origine de notre monarchie qui est démocratique, née d’une révolution.

Cette sobriété de la monarchie belge est un trait lié à la tradition, à l’histoire de sa création. Mais elle n’est que partiellement ou indirectement associée à un contexte socio-économique. « En Belgique, certes on est près de ses sous, on n’apprécie guère l’étalage de fastes. On n’imagine pas ici carrosses et chamarrures d’un autre temps.Mais la Belgique est prospère aussi. Ce choix d’éviter les fastes est lié à l’origine de notre monarchie qui est démocratique, née d’une révolution. »

« Osmose entre sensibilité nationale et famille royale »

La monarchie belge est, sur ce plan, particulièrement performante souligne encore l’historien. « La monarchie belge est très démocratique. Nous avions la Constitution la plus démocratique du XIXe siècle, elle a été copiée dans de nombreux pays. En 1830, quand on a fait un choix entre monarchie et république, on a voulu une couronne sobre en évitant les charges surnuméraires des cours d’autrefois. Lors des fêtes de l’Ommegang à Bruxelles en juillet 2012, la reine Fabiola avait dit à Stéphane Bern, qui animait la cérémonie : « Si vous me citez, n’en faites pas trop, on est en démocratie ! » Le Grand-Duché de Luxembourg et la Belgique sont deux monarchies un peu grises. Encore qu’Albert et Paola y avaient remis un peu de glamour après Baudouin et Fabiola qui avaient imprimé une grande sobriété. Dans l’ensemble la monarchie belge n’a jamais été très somptueuse ni démonstrative. Léopold Ier était un luthérien, très austère. La tradition s’est perpétuée. Pas de trône, pas de carrosse royal, pas de couronne, c’est assez symbolique. Il y a une osmose entre sensibilité nationale et famille royale.»

Le roi, drapeau vivant

La fonction royale reste sacrée. Il y a ce fil menu entre accessibilité et maintien de cette sacralité, relève encore Christian Cannuyer. « Contrairement aux hommes politiques qui participent à des talk-shows, le roi est un drapeau vivant. Le public n’attend pas que la fonction se banalise tout à fait. Le public est critique vis-à-vis des hommes politiques qui exagèrent dans l’autodérision ou dans la vulgarisation de la fonction. Cela peut frôler un certain populisme et la monarchie doit éviter ça. On ne tape pas sur le ventre du roi. C’est une ligne rouge. D’instinct les princes ont bien compris cela. »

Les faits et gestes de la future reine des Belges vont être disséqués. Sa communication pourrait être davantage verrouillée, suivant le modèle nouveau des réseaux sociaux, dans une forme de gestion autonome. Un modèle d’ailleurs prisé par le Palais. Cette tendance à la com à la fois limpide (en Espagne, à la suite d’un scandale en 2011, le détail des comptes du budget royal était affiché sur la page web de la Casa Real) et rigoureusement quadrillée se retrouve déjà dans d’autres monarchies notamment du nord de l’Europe comme la Suède : sous une apparente spontanéité et proximité, les balises sont précisément marquées.

Dans sa vie privée Élisabeth devra aussi, sans doute, sacrifier à une certaine transparence. « On va scruter ses relations, la question de son mariage assez rapidement abordée même si aujourd’hui on se marie plus tard. Cette union aura un impact politique aussi. Son conjoint sera-t-il belge ou fera-t-il partie par exemple de l’aristocratie internationale ? Épouser un Belge peut être source de tensions, sera-t-il flamand ou wallon, cela peut aussi présenter un risque pour sa famille. La famille de la reine Mathilde a fait l’objet d’investigations, ses membres ont été projetés sur le devant de la scène. Doivent-ils être se soumettre à un devoir de réserve ou pas ? On a vu aussi par exemple la mise en lumière des familles de Kate Middleton et de Megan Markle en Grande-Bretagne. Une famille étrangère serait, pour ces raisons, sans doute préférable. »

Les faits et gestes de la future reine des Belges vont être décortiqués. Sa communication pourrait être davantage verrouillée. Sa famille la soutient évidemment. Ici le prince Gabriel et la princesse Eléonore et leurs parents lors du 18e anniversaire d’Elisabeth au Palais. ©Frédéric Sierakowski / Belga

« Les rois de demain, plus que jamais porteurs de valeurs de nos sociétés »

La monarchie est par tradition polyglotte, on l’a dit, ouverte sur le monde aussi. « Les rois de demain seront plus que jamais des pôles de référence identitaire et porteurs de valeurs de nos sociétés. Le choix de l’école très internationale d’Élisabeth est un signe des temps. Les souverains sont issus de familles non nationales, notre famille royale est d’origine allemande, la famille royale des Pays-Bas sont des Nassau et Orange, donc franco-allemands, les Luxembourg sont des Bourbon-Parme. »

Les familles royales ne sont pas naturellement les porte-drapeaux d’un nationalisme étriqué. Elles défendent l’idée d’une société pluriculturelle favorisant l’intégration ouverte

« Les familles royales », insiste Christian Cannuyer, « ne sont pas naturellement les porte-drapeaux d’un nationalisme étriqué. Elles défendent l’idée d’une société pluriculturelle favorisant l’intégration ouverte et la citoyenneté pas uniquement liée au sol et à la naissance. C’est un des rôles de la monarchie de favoriser cette évolution sociétale qui fait que nos pays sont majoritairement habités par un réseau de communautés diverses. Je crois que les familles royales, par leur profil très international, sont à même de soutenir les valeurs d’intégration et d’ouverture qu’implique cette nouvelle donnée. Le prince de Galles par exemple agit beaucoup à travers sa fondation sur le dialogue interreligieux, intercommunautaire, sans verser dans le communautarisme. Quant à Élisabeth en Belgique, le fait que l’école qui a été choisie pour elle s’appelle United World College est déjà en soi tout un programme. »

Les monarchies ont été prisonnières du nationalisme au XIXe siècle. Les constitutions les ont enfermées. Avant cela, elles étaient très internationales. Le nationalisme est à l’origine des Première et Deuxième Guerres mondiales.

Les souverains de demain seront donc modernes, plus ouverts que jamais ou ne seront pas. Les monarchies sont par essence internationales, on l’a dit. Leur culture l’est aussi. Ce sont des traits communs du statut. « Les monarchies ont été prisonnières du nationalisme au XIXe siècle. Les constitutions les ont enfermées. Avant cela, elles étaient très internationales. Le nationalisme est à l’origine des Première et Deuxième Guerres mondiales. Ensuite beaucoup de monarchies ont disparu car elles étaient impliquées dans des stratégies nationalistes, mais ce n’est pas dans leur ADN. De même la loi salique et l’exclusion des femmes du trône avait été imposé par la bourgeoisie du XIXe siècle, très machiste. Avant, au Moyen-Age, ce n’était pas le cas… Aujourd’hui le nationalisme devrait appartenir au passé, hélas on le voit ressurgir ici et là sous une forme ultra-identitaire. »

Par leur histoire, ils savent qu’incarner une nation n’est pas une attitude cocorico chauvine ultra-identitaire ou revancharde. Il faut repenser la nation en termes de diversité et d’ouverture.

Cette ouverture sur le monde est aussi une ouverture sur l’Europe et l’Union. « Les monarchies restent le porte-drapeau d’un pays mais dans un nationalisme ouvert sur les différences, ouvert sur l’international et sur la construction européenne évidemment. Le grand-duc Jean était un Européen ultra-convaincu. Les familles royales forment une seule famille européenne, à travers les liens du sang et de la mémoire. C’est le cas aussi de notre famille royale. Par leur histoire, ils savent qu’incarner une nation n’est pas une attitude cocorico chauvine ultra-identitaire ou revancharde. Il faut repenser la nation en termes de diversité et d’ouverture. Les rois sont mieux placés que n’importe quel homme politique dans ce sens. »

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