Paris Match Belgique

Philippe et Mathilde, 20 ans d’union : The Belgian touch

Mission économique aux Etats-Unis. Le 25 juin 2011 : balade informelle du couple princier sur la Highline de NYC, dans le Meatpacking District. ©Dirk Waem/Belga

People et royauté

Le couple royal belge a accordé, pour ses vingt ans de mariage, un entretien en duo à la Rtbf. Une séquence rare menée par Patrick Weber et présentée dans l’émission « Toute une histoire ».

Paris Match suit les souverains depuis leurs premières missions économiques princières. Retour sur quelques moments clés de ces périples durant lesquels ils se sont révélés.

Octobre 2001. Hôpital Erasme. Après la naissance d’Élisabeth, premier enfant de Philippe et Mathilde, on assiste à la conférence de presse d’un père radieux. Vêtu de la tenue d’hôpital verte, rougissant, l’œil liquide, il cherche un peu ses mots, les évalue. Il évoque sa fille, appelée elle aussi à régner un jour. «Une vraie petite femme ».

La loi salique a été abolie. Philippe et Mathilde ont toujours affiché un féminisme naturel. On sait que le couple prête une attention particulière aux femmes chefs d’entreprise. On sait qu’ils reçoivent des femmes d’horizons divers au Palais pour la Journée de la femme. Plusieurs d’entre elles nous ont raconté avoir été frappées par leur connaissance des dossiers. Les missions économiques ont constitué par ailleurs des plateformes précieuses pour appréhender le profil du futur couple régnant. On s’en remémore quelques moments forts.

Attention ! La modestie est une chose, l’humilité en est une autre… Il faut avant tout se connaître tel que l’on est. Le Belge a de grandes qualités qu’il doit mettre en valeur. –  Philippe de Belgique

Séoul, 2009. Dans le hall de l’hôtel Grand Hyatt, ambiance Lost in translation. Pianiste de bar, lumières tamisées, immenses baies vitrées et vue plongeante sur la ville. Philippe a accepté, chose rare, de nous recevoir pour un entretien en tête à tête – avec toutefois l’écoute discrète de son bras droit, diplomate. Assis à une petite table de jardin, légèrement en retrait, le prince répond à nos questions dans la lumière paisible de cette fin de journée. Au loin, Séoul émet des sons étouffés. Les lieux, en extérieur, sont dégagés, quasi-déserts. Le fils aîné d’Albert II, en costume sable et chemise ciel, à l’italienne, a posé sur la table ses lunettes de soleil à monture d’écaille. Il pèse ses mots, comme toujours. Prend son temps, entend ne rien précipiter. Pas simple de se prononcer sur quelque sujet, même d’apparence anodin quand on représente une nation sans pouvoir exprimer une opinion. Pas simple d’être prince dans un pays en proie à des tensions. De ménager les esprits tout en affichant une certaine sérénité.

Parmi les qualités souvent vantées des Belges, il y a une forme de discrétion légendaire, de sobriété, ce profil bas parfois. Voire même une modestie. Le Prince en serait-il, à sa manière, l’incarnation? Comment perçoit-il cette description extérieure ? Il s’enflamme tout de go. « Discret… Modeste ? Mais attention ! La modestie est une chose, l’humilité en est une autre… Il faut avant tout se connaître tel que l’on est. Le Belge a de grandes qualités qu’il doit mettre en valeur. Ces missions sont d’ailleurs l’occasion de les valoriser. Il y a des inventeurs, des commerciaux, tout cela crée de l’emploi. »

On retrouve dans cette réponse la substantifique moelle de ce que Philippe incarne en profondeur : fierté sans arrogance, premier degré aussi. Toute tentative d’humour est vouée à l’échec, du moins dans les circonstances publiques. Le futur souverain estime, à juste titre sans doute, que chaque mot doit être limpide, pris dans son sens premier. Philippe est seul lors cette mission en Corée du Sud. Mathilde est mobilisée sur d’autres fronts. Dans ce type de circonstances, le Prince regrette souvent l’absence de son épouse, l’évoque régulièrement en tout cas, une pointe de fierté dans la voix.

Devant un parterre d’hommes d’affaires, il vend la marque Belgique comme un maître

C’est un père de famille au profil international, citoyen du monde dans l’âme. Un homme d’origine italienne, allemande, britannique. Un Saxe-Cobourg, un Belge au sens large. Un homme friand de découvertes, de cultures. Son discours s’est affirmé, surtout en anglais. Lorsqu’il s’exprime dans cette langue, il semble s’évader, quitter un temps le carcan de sa fonction – il a d’ailleurs admis à plusieurs reprises qu’il se sentait plus à l’aise à l’étranger. Ce fut le cas notamment lors de la mission économique en Chine en 2007 : Devant un parterre d’hommes d’affaires, il avait vendu la marque Belgique comme un maître. Dans un style propre, certes parfois dépourvu d’aisance dans le verbe mais dont l’authenticité ravit.

En Corée en 2009, comme il le fera encore lors d’autres visites officielles, Philippe nous parle de l’impact croissant des missions économiques qu’il pilote depuis un certain temps déjà. C’est une de ses fiertés. « Ces missions ont énormément évolué depuis quelques années et sont devenues des opérations qui commencent à bien tourner. C’est un peu la Belgique qui se déplace. Ce qui me plaît, c’est qu’on innove aussi. On échange des idées – services, centres de recherche, universités… Ça va jusqu’à la culture (…) C’est quelque chose qui crée des liens. »

Mission économique en Corée du Sud, 10 mai 2009. A Panmunjeom, le prince Philippe et Vincent Van Quickenborne, ministre de l’Economie et de la Simplification administrative, visitent la Zone démilitarisée (DMZ) à la frontière entre Corées du Sud et du Nord. © Dirk Waem/Belga

Le futur roi, c’est un autre de ses traits, innove en ouvrant davantage les visites officielles au monde académique, comme nous le confirmeront par ailleurs plusieurs observateurs dont Serge Jaumain, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB. Plus tard, lorsqu’il succédera à Albert, Philippe mettra un point d’honneur à conserver les pans économiques des missions en développant encore dans ce sens le contenu des visites d’État.

Les domaines où le Belge excelle sont nombreux. Quel est le secteur que Philippe verrait se développer dans les quelques années à venir ? Sa réponse, en 2009 toujours, montre que certains de ses combats étaient d’avant-garde : le spatial et l’environnement le fascinent depuis longtemps. « D’abord, il y a le défi qui consiste à sortir de la crise tout en prenant la direction du développement durable et en étant attentifs au changement climatique. Le low carbon green growth… En Belgique, on compte de formidables projets dans ce domaine et on échange des idées dans les secteurs de l’économie d’énergie, dans le recyclage, de l’énergie solaire, des windmills, je veux dire des éoliennes, etc. Ce sont de grands défis et nous sommes occupés en Belgique à faire bouger les choses. » C’était il y a plus de dix ans.

Lire aussi > Esmeralda et le climat : « Il faut une révolution »

Les missions en question ont notamment amené Philippe à voyager en Chine à plusieurs reprises. Il n’a jamais caché qu’il aimait ce pays, sa longue histoire, sa créativité, son esprit. On lui demande, en 2009 toujours, quels liens il peut établir avec la Corée du Sud, notamment dans le domaine philosophique, il souligne les «racines communes des deux pays, dont le confucianisme qui prône les études et le travail, l’excellence dans tous les domaines, la fierté et la vertu, ainsi que le respect des autres. Il y a beaucoup d’écoute de l’autre en Corée. Les Coréens sont en plus très poétiques, j’ai découvert notamment quelques livres de poésie coréenne. Mais bien sûr, ils sont pragmatiques aussi… »

Ce prisme littéraire à travers lequel il aborde même les sujets scientifiques, le roi que Philippe est devenu nous en parlera à plusieurs reprises. Il y a fait allusion encore lors de la visite d’État au Luxembourg, en octobre dernier. « Petit, je rêvais d’être astronaute », dit-il para ailleurs. Julien de Wit, astrophysicien verviétois, prof au MIT et découvreur d’exoplanètes confirmera de son côté avoir été conquis par les questions « pertinentes » et l’attention soutenue du roi des Belges.

Lire aussi > Julien de Wit, astrophysicien verviétois, prof au M.I.T. : «Trébucher sur la vie ailleurs est inévitable»

Au fil des ans, et des visites officielles, on apprendra à connaître le couple princier, ensuite royal. On sait que Philippe apparaît plus confiant lorsque son épouse est à ses côtés. Ensemble ils évoquent volontiers leur progéniture, Élisabeth en première ligne, qu’ils prennent soin de valoriser. A Hong Kong en 2007 déjà, ils parlaient d’elle, des relations qu’ils entretiennent par écrans interposés lorsqu’ils sont en déplacement à l’étranger.

Shanghai, 25 juin 2015. Le couple royal est en visite d’Etat en Chine, un pays qu’ils connaissent bien déjà. Ils prennent la pose pour une horde de photographes devant la skyline de la mégalopole. Mathilde porte une robe du jeune couturier wavrien Bernard Depoorter et un chapeau signé Fabienne Delvigne. © Benoît Doppagne/Belga

Le rituel des « moments presse » se précise au fil des ans. Saluer les journalistes présents dans l’avion, leur accorder quelques réponses en fin de mission. Des propos forcément neutres, obligatoirement under control, mais dans lesquelles le couple princier, ensuite royal, laisse filtrer un intérêt humain sincère. Un journaliste s’étrangle dans une quinte de toux en Thaïlande, un photographe est pris de fièvre au Moyen-Orient : Philippe et Mathilde prennent des nouvelles, proposent les services d’un médecin.

Boulot, boulot, boulot

Philippe a pu imprimer, dès les premières heures de son règne, un style sans esbroufe. La fonction ferait l’homme disait-on. Mais l’homme était prêt depuis belle lurette à endosser les atours de ce job dont il a rêvé, le regard un peu anxieux parfois, en écoutant Baudouin lui narrer par le menu la lourde charge qui lui incomberait un jour. Destin pesant et exaltant.

Le roi Philippe n’a guère changé. Le prince qu’il était s’est toujours intéressé aux problèmes socio-économiques, au monde comme il va, aux merveilles de la science, à la magie des inventions. Il a, de très longue date, appris qu’il valait mieux poser des questions que d’y répondre.

Les derniers mois du suspense lié à la retraite paternelle révélaient un prince encore réticent devant les caméras, mais peut-être plus spontané en cercle restreint. Lors de la mission économique sur la Côte ouest des États-Unis en juin 2013, la dernière qu’il a dirigée en tant que prince, il avait manifesté son envie de tweets. C’était à San Francisco, après une visite des talents de la Silicon Valley. L’ambiance, plutôt conviviale et gaillardement techno-oriented, s’y prêtait.

23 juin 2011. Mission économique aux Etats-Unis. L’un des nombreux voyages du couple princier. Ici Philippe et Mathilde visitent Ground Zero en compagnie du ministre wallon de l’Economie Jean-Claude Marcourt et de David Samson, chairman du Port Authority de New York.© Dirk Waem/Belga

La communication est au cœur de ce nouveau règne, cela a été dit et redit. Le plus surprenant sans doute, c’est la facilité avec laquelle le fils d’Albert II a pu sinon convaincre du moins apaiser les esprits les plus sceptiques. Sans doute y avait-il aussi des questions plus brûlantes à gérer.

Philippe est arrivé sur le trône «plus vite que prévu », résumait hâtivement, en juillet 2013 un quotidien français. Depuis l’homme s’est à la fois détendu et rigidifié. Une distance s’est marquée. Le pas est plus franc, le verbe toujours longuement évalué mais le débit s’est légèrement accéléré. Bien sûr on est loin encore de l’aisance verbale et la faculté de synthèse décalée de la famille royale britannique par exemple, quoique. Cette dernière a montré ses limites tout récemment avec l’interview « car crash » d’Andrew mais c’est une autre affaire. Philippe a en tout cas un credo : rester lui-même. Hésiter s’il le faut pour trouver le mot juste. D’aucuns attendaient un souverain mal à l’aise, indécis, voire balbutiant. On a découvert un homme qui suit sa ligne – boulot, boulot, boulot. « Nous sommes au service de la population », martèle-t-il. Il s’est montré parfois un brin entêté – un trait des Saxe-Cobourg dit-on – mais à l’écoute et constant.

Lire aussi > Élisabeth de Belgique sur le terrain : Sa formation et son avenir en questions

Etre neutre, politiquement correct, au-dessus de la mêlée tout en ayant l’air décidé et en multipliant les idées, les conseils de bon père de famille, les exhortations positives : voilà quelques-uns des challenges d’un règne qui sera, comme nous l’indique un spécialiste, plus « politique » au sens générique du terme. Philippe est bien entouré et il n’a plus 20 ans. Il n’en a pas non plus 70, c’est cet âge moyen qui le rend aussi fédérateur.

Avec Mathilde il forme ce fameux « winning team », rodé à la représentation, la diplomatie, la communication. Un faux-pas est vite arrivé. Ils viennent parfois de l’intérieur d’ailleurs. Le passé comporte les quelques désordres familiaux que l’on sait – le Fons Pereos de Fabiola, les dérapages de Laurent, autant d’incohérences dans la communication du temps d’Albert II. Il fallait à tout prix les éviter dans ce nouveau règne. Philippe a compris que la communication doit être unique, comme dans toute boîte puisque, répète-t-on volontiers dans son entourage, l’institution monarchique est une entreprise au service du pays. La firme, comme disent les Britanniques.

Tokyo, octobre 2016. Mathilde et Philippe avec le prince Naruhito et la princesse Masako du Japon lors de la visite d’Etat au Japon. © Eric Lalmand/Belga

Mais qu’attend-on d’un souverain dans ce système de monarchie quasi protocolaire – une monarchie dans laquelle « on est arrivé à l’os », comme nous l’indique un historien, même si le roi des Belges a encore des responsabilités que n’ont plus d’autres de ses pairs comme Elizabeth II ? Quelques tweets du Palais et une communication ciblée avec la presse – une cellule réaliste qui sait distiller des infos ad hoc aux quotidiens de référence ou à la presse populaire – bref une com moderne sans excès constitue déjà en soi une coquette avancée.

Au registre « politique », l’esprit et la démarche de Philippe sont éminemment pratiques. Il étudie les dossiers, pose des questions, prend des notes et propose des solutions nous confirment deux membres de cabinets en vue. Peut-être moins « diplomate instinctif » que son épouse ou que son père, mais plus direct que ce dernier. C’est un trait que l’on décelait déjà chez Philippe lorsqu’il chapeautait et parfois orchestrait des rencontres entre entrepreneurs belges lors des missions économiques.

L’actuel roi des Belges sait qu’il lui reste, si l’on tient compte de la nouvelle tendance à l’abdication – retraite méritée dans le rude métier de roi, à l’heure où la durée de vie s’allonge – une bonne vingtaine d’années pour tenir cette campagne. Il s’y est attelé sans essayer de ressembler à Albert II, le roi débonnaire et qui savait placer un bon mot, mais en gardant son style épuré, complété par l’élégance intemporelle, l’approche tout en finesse et tout-terrain de son épouse.

Appellation non contrôlée

Nous rencontrons Mathilde pour la première fois à Laeken où la presse est conviée lors des fiançailles du couple. C’est une jeune femme aux racines ardennaises, flamandes, polonaises. Une personnalité forte mais d’allure discrète, formée à la psychologie et à la logopédie. Une éducation parfaite, une fraîcheur juvénile. À l’époque, elle manque un peu d’aplomb. Sa voix est inaudible. Elle semble se fondre dans un énorme canapé. La voix et le débit de Mathilde s’affirmeront année après année.

La tonalité de ses discours prendra de l’épaisseur, malgré quelques intonations encore empreintes d’une forme de candeur. C’est lié en partie au rythme un peu scolaire des lectures imposées en série. Qu’importe, la maîtrise des dossiers est là, c’est le mot général. Vu la variété des thèmes abordés lors de ce type de visites, on peut parler d’un sacré pari relevé en beauté. De nombreux chefs d’entreprises, politiques, acteurs de la vie culturelle nous le confirmeront.

New York City, le 20 septembre 2013. La reine Mathilde et le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon assistent à l’ouverture de l’UN Global Compact Leader Summit 2013, ‘Architects for a Better World’. © Benoît Doppagne/Belga

En septembre 2013 à New-York, Mathilde assiste au Sommet du pacte mondial présidé par le Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon. Reine depuis peu, elle y multiplie les speeches en haut lieu.

À l’époque, une ombre ternit en coulisses le tableau de la com des nouveaux souverains, une sortie maladroite qui fait jaser : Cette appellation (in)contrôlée de “Majesté au lieu de “Madame » lorsqu’on s’adresse à la Reine. Les réactions ne sont guère favorables à l’innovation pour le dire en mode euphémistique.

Le Palais tente d’éclaircir les choses, évoque une question d’usage mais non de protocole. Ce serait simplement lié au fait que la Belgique compte, depuis le 21 juillet 2013, trois reines. Résultat, la nouvelle souveraine peut être appelée désormais Madame ou Majesté. Ces explications laissent perplexes même les plus brûlants adeptes de l’institution. Vestige d’un autre temps, vocabulaire suranné, explication curieuse alors que l’on peine à imaginer quelle concurrence il pourrait y avoir entre les reines, aux rôles tout de même sacrément distincts même si ces rôles n’apparaissent pas dans la Constitution. De même que l’on imagine mal entre Mathilde, Paola et Fabiola une quelconque confusion des profils. « Cela ne vient pas de la reine, elle le regrette », nous souffle alors un membre de l’équipe royale à New York. Nous continuerons d’ailleurs à appeler Mathilde « Madame », par habitude. Elle n’en prendra apparemment jamais ombrage.

Mémoire, sourire frais, regard droit, entregent, Mathilde ne manque pas d’arguments. Elle a prouvé sa capacité à se glisser non sans panache dans le moule imposé par la fonction. Et à jauger rapidement, dans la bienveillance, son interlocuteur. Protocole pesant, visibilité de tous les instants, effacement de la vie privée au profit de la raison d’État, les impératifs du genre sont exigeants.

Peignoir gate

En 2015, l’affaire du peignoir en velours éponge abricot dans lequel le couple apparaît à Quiberon durant l’alerte 4 du Brussels lockdown fait, au-delà du kitsch consommé de la vision, l’effet d’une bombe. Ce « thalassogate » révélé par le Canard enchaîné et les effluves de Belgium-bashing aggravés qui y furent liés sont encore présents dans les mémoires. Mais Philippe a pu, par une sorte de flegme apparent, sans le cynisme british, apaiser l’incendie. « J’ai passé tout l’après-midi avec des familles des victimes des attentats de Paris et de Bamako », précisera-t-il lors d’une visite officielle au Parlement wallon peu après l’affaire. « J’ai entendu beaucoup de souffrance. Cela permet de relativiser certaines « futilités », (…) peu de choses par rapport à l’essentiel de la vie ». Si ces excuses ont pu sembler maladroites (évoquer la futilité lorsqu’on a été immortalisé en phase de repos léger n’était pas des mieux choisis), les plus attentifs y ont perçu de la sincérité. Du naturel. Avec son langage flou et un brin éthéré – entre le « never complain, never explain », toujours prisé par les Cours européennes, et une forme de spontanéité dont il a le secret -, sans speech emporté ni enchaînement de communiqués, Philippe a pu apaiser les remous. Et s’ils ne justifiaient pas la maladresse notoire du séjour prolongé en cure de jus de fruits alors que Bruxelles tremblait, les visages immuables des souverains ont contribué à dédramatiser l’erreur de parcours. Tout juste a-t-on pu percevoir, dans le redoublement d’énergie qui suivit, que le couple entendait bien souligner qui il est : un duo bosseur dont la capacité d’écoute et d’empathie fait recette.

Lire aussi > Cécile Jodogne : « Bruxelles renoue avec les chiffres d’avant les attentats »

Le Roi a d’ailleurs, dans son discours de Noël, saisi ce fil conducteur pour évoquer l’année 2015, frappée du sceau de la terreur. « Ne confondons pas ceux qui dévoient leur religion avec ceux qui la pratiquent dans le respect des valeurs universelles de l’humanité. (…) Allez à la découverte de l’autre dans sa culture et ses convictions philosophiques et religieuses. Au contraire du fanatisme, qui lui, refuse tout débat. » En prônant l’unité et l’ouverture, Philippe démontre encore que la Belgian touch telle qu’il entend l’imposer, c’est une écoute de chaque instant, de la tolérance et cet art consommé de la conciliation.

« La Belgique a tout d’un grand pays »

Les souverains belges se sont souvent rendus au Japon. Dans l’avion de la Défense qui emmène une partie de la délégation à Tokyo pour la visite d’État de 2016, il nous parlent de ce pays insulaire, où le temps se prend, où l’on savoure seconde après seconde, dans la plus grande sérénité certains rituels au quotidien. La Reine fait allusion entre autres à la cérémonie du thé. Elle manie le small talk cultivé avec un naturel teinté d’une pointe d’emphase joyeuse. Elle parle littérature japonaise, climat, et nourriture terrestre. Il y a ces mets japonais – « délicieux et légers » qu’elle recommande. Et puis la littérature. Studieuse, Mathilde a dévoré les auteurs japonais avant la visite. Elle a visionné des films, certains avec ses enfants nous dit-elle.

La reine Mathilde et le roi Philippe lors de la visite d’Etat au Japon en 2016. Ici lors d’un concert belge, en compagnie de l’empereur Akihito (qui a abdiqué le 30 avril 2019) et de l’impératrice Michiko du Japon. © Eric Lalmand/Belga
Les Japonais privilégient les relations à long terme, ils aiment que les choses se fassent à leur rythme. Une profondeur qui sied au Roi. Il a le visage détendu, se montre un peu compassé, comme de coutume, mais loquace. Et puis soudain il se raidit, réagit au quart de tour lorsque nous évoquons l’excellent accueil que réservent sans faillir les autorités nippones à un « petit » pays comme la Belgique. Petit certes, mais riche en talents. Et puis c’est une façon de parler enchaînons-nous prudemment, en pariant ouvertement sur le fait que Philippe ne va pas aimer l’adjectif. Il pique un fard léger. Un fard d’agacement. Silence bref, ensuite le Souverain se montre altier. Il nous dit en substance ceci, sur un ton didactique et appuyé : « Petit, ça se dit d’un pays qui n’a pas tous les atouts, qui n’a pas toutes les disciplines. La Belgique a tout, tout. Elle a tout d’un grand. »

Lire aussi > Rudi Vervoort, ministre-Président de la Région : Bruxelles & sécurité, le grand entretien

La renommée et l’image du Royaume à l’international sont évidemment largement déterminées par la présence à Bruxelles des sièges d’une bonne trentaine d’organisations internationales, cela, sa position stratégique et d’autres traits lui valent un solide rayonnement, s’empressent de préciser deux conseillers. La Belgique est reçue comme un géant au Japon et c’est lié aussi aux liens entretenus par les deux familles. « Petit » fait ainsi partie d’un vocabulaire que le Roi maudit. “Nous les Belges avons trop tendance à nous sous-évaluer.» Un de ses leitmotivs depuis des lustres, on l’a vu. Dans cette réaction, il rappelle, certes dans un style différent, le roi Albert aussi. Ce dernier, lorsqu’il était prince et menait des missions économiques, était las de la traditionnelle « simplicité » des Belges, ou plutôt de cette tendance à la sous-évaluation même si l’autodérision est un atout que prisait Albert.

Les rois des Belges, père et fils ont des styles différents qui ont souvent été brossés à gros traits – Albert au profil débonnaire, fédérateur, toujours prêt au bon mot ; Philippe, intense, retenu, plus susceptible en apparence, maîtrisant moins le trait d’humour, pesant ses termes, moins accessible aussi. Mais si leur degré de popularité n’est pas encore comparable, les profils se rejoignent sur le fond. Il y a cette façon de placer dans la tâche qui fut ou est la leur la même vigilance.

Philippe mène ses visites d’État comme il s’est investi dans les missions. Avec la gravité d’un philosophe et la conscience d’une temporalité particulière : cette fameuse continuité propre à la monarchie. Et, toujours, cette obsession de la transmission. Cette authenticité, avec la rondeur des mots de Mathilde et sa finesse d’analyse, donne au tandem royal une efficacité qui se polit avec le temps.

CIM Internet