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Roi Albert : Son image aura été écornée par l’affaire Delphine. Il le sait mais a choisi de vivre comme il l’entendait

Le 16 décembre 2019, la Fondation Reine Paola organise son concert de gala traditionnel à l'Opéra Royal de Wallonie à Liège. Au programme : La Cenerentola de Rossini. La récolte de la soirée est destinée à soutenir l'action de la Fondation en faveur de l'intégration et de la formation de la jeunesse. Albert et Paola rencontrent sur scène les artistes à l'issue de la représentation. ©Violaine le Hardy

People et royauté

En 2013, Delphine Boël lance une double procédure en justice : l’une porte sur une contestation de paternité vis-à-vis de Jacques Boël, l’autre est une quête de reconnaissance de paternité à l’égard d’Albert II.

Le tribunal de première instance de Bruxelles avait estimé que Jacques Boël était le père légal de Delphine. Mais la cour d’appel a décrété, ADN à l’appui, que ce n’était pas le cas et a contraint Albert à se soumettre à un test génétique. Le roi s’est pourvu en cassation pour tenter de briser ces jugements de la cour d’appel. Son pourvoi a été rejeté ce 13 décembre par la cour de cassation. Celle-ci a donc confirmé le jugement en appel : Delphine n’est pas la fille de Jacques Boël. La « fille présumée » d’Albert II peut entamer le deuxième volet de la procédure.

L’ancien souverain campe sur ses positions. D’aucuns diront qu’il a poussé dans ses retranchements Delphine, sa « fille présumée ». Lui estime peut-être qu’elle l’a provoqué. Albert et Delphine se ressemblent, tant physiquement que psychologiquement. Le tempérament de cette dernière, à la fois réservé, altier et non dénué d’humour, rappelle à ses heures celui d’Albert le débonnaire.

En cas de reconnaissance de paternité d’Albert vis-à-vis de Delphine, la critique sera présente aussi, que cette reconnaissance soit subie par le père, et donc piteuse, ou qu’elle se révèle par miracle glorieuse, revendiquée et flamboyante. Pour la flamboyance, on l’aura compris, il aurait fallu s’y prendre plus tôt.

Nous avions contacté il y a quelques années deux ou trois romanciers pour leur demander comment ils appréhendaient ou interprétaient l’affaire. Certains évoquaient avec des mots choisis un récit humain puissant duquel le roi, forcément, ne pouvait sortir que grandi. Comment ? En faisant face à l’épreuve, pardi ! Mais que nenni. Quelques années plus tard, il faut constater que le débat s’est sclérosé. Les parties ne sont pas adressé la parole depuis des lustres, comme c’est le cas d’ailleurs dans nombre de conflits de famille. Il ne faut pas sous-estimer l’enracinement des blocages. Ni prendre à la légère certaines difficultés, dont celle-ci : s’il voulait faire amende honorable, surtout tardivement, Albert se verra voir infliger l’humiliation du siècle. Mais quoi de pire en vérité que ce qu’il vit aujourd’hui?

La volée de bois vert est déjà là, éminemment médiatico-judiciaire. En cas de reconnaissance de paternité d’Albert vis-à-vis de Delphine, la critique sera présente aussi, que cette reconnaissance soit subie par le père et donc piteuse, ou qu’elle se révèle par miracle glorieuse, revendiquée et flamboyante. Pour la flamboyance, on l’aura compris, il aurait fallu s’y prendre plus tôt. Bref, quoi qu’il fasse, l’ancien souverain est « mal pris », comme on dit. Comment sortir de l’impasse dans la dignité ? C’est cette difficulté accrue de se tirer d’affaire la tête haute qui fait craindre le pire : Albert pourrait-il s’entêter et rester sur ses positions jusqu’à ce que mort s’ensuive ? Emportera-t-il son secret de polichinelle dans la tombe ? L’analyse ADN de toute façon parlera. Et la voie judiciaire devrait faire la lumière un jour.

Le Guardian faisait récemment allusion aux déboires de l’institution monarchique britannique, en soulignant que la vraie vie des « royals » fait passer la série The Crown pour une pièce de musée. « L’affaire Boël », « royal fairy tale » à la belge, a l’aspect barbare des vrais contes. Le happy end n’est pas une obligation.

Nous avons parlé également de l’affaire dite Boël à l’un ou l’autre sociologue, à des observateurs divers. Certains se sont, eux aussi, montrés relativement optimistes : Albert ne pouvait pas ne pas redresser la tête, il allait, c’était impératif, reconnaître ses responsabilités, quels que soient ses sentiments. On est au XXIe siècle, que diable. Allons, ce conflit devrait se résoudre sans trop tarder. C’était donc sans compter sur le déchirement de deux univers, sans la hiérarchie meurtrière que la passion peut infliger parfois à la progéniture, les sacrifices et dégâts collatéraux qui surgissent au détour d’une crise de couple ou d’une nouvelle union.
Sur les secrets de famille, le psychanalyste Vincent Magos nous disait ceci en 2008 : « Les enfants ont le droit de connaître ce qui affecte leur existence, non seulement leur filiation mais aussi les événements qui ont marqué leurs parents, leur grands-parents… Parfois, de tels traumatismes se transmettent inconsciemment d’une génération à une autre. On parlera alors de phénomènes de crypte, de fantôme (…) Le secret gardé, prétendument pour protéger, fait en général plus de mal que de bien. »

Conte moyenâgeux

Le Guardian faisait récemment allusion aux déboires de l’institution monarchique britannique, en soulignant que la vraie vie des « royals » fait passer la série The Crown pour une pièce de musée. « L’affaire Boël », « royal fairy tale » à la belge, a l’aspect barbare des vrais contes. Le happy end n’est pas une obligation. Le mythe du roi et de la bergère croise le récit de Cendrillon. Sauf qu’ici, la pantoufle de vair – en l’occurrence un échantillon d’ADN congelé qui doit encore livrer sa vérité – est destinée à officialiser, ou non, le statut filial de l’héroïne. Certains y voient un conte aux accents médiévaux. C’est la vision de Jim O’Hare, l’époux de Delphine. Le père de ce dernier, seul grand-père officiel de leurs enfants, est un vétéran largement décoré, qui contribua à libérer la Belgique lors de la Deuxième Guerre mondiale. Il a tutoyé la grande faucheuse sur les terrains de combat, a vu ses camarades déchiquetés par le souffle de la poudre – certains d’entre eux sont inhumés au cimetière américain d’Henri-Chapelle. John P. O’Hare a débarqué en Europe en « Américain neutre », vierge de toute partialité, comme la plupart de ses pairs dit-il. Mais il a vu le Vieux Continent enferré dans des luttes intestines et de territorialité « d’un autre temps ». C’est un résumé sommaire de la position de cet homme de plus de 90 ans qui faisait récemment un speech dans l’école de ses petits-enfants. Il y a donc ce grand-père, héros de guerre. Et il y a l’autre grand-père potentiel, non reconnu, celui-là. Soldat inconnu, ou presque. Bien sûr, « l’affaire Boël » présentée de la sorte apparaît schématique, réductrice. Ce sont pourtant ces éléments humains qui conditionnent aujourd’hui en partie le combat de Delphine, fille présumée d’Albert.

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À l’origine de l’action de Delphine, quelques éléments déclencheurs dont un échange au téléphone, en 2001, au cours duquel Albert lui lance deux phrases fatales : «Tu n’es pas ma fille » et « Ne m’appelle plus jamais ». Il reste, on peut le voir ainsi, fidèle à sa vérité. Cet échange sera leur dernier contact direct. C’est davantage le rejet à un âge avancé – elle a alors 33 ans – que la non reconnaissance proprement dite qui la consume jusqu’à l’os.

Delphine subira par ailleurs plusieurs préjudices de « la vraie vie » comme elle dit – dont un retrait vexatoire d’une opération artistique liée à un fournisseur du Palais, par exemple. Mais surtout cette mention de Politically Exposed Person (PEP), classée à haut risque sur les listings World Check utilisés par les banques. Elle a passé, nous a-t-elle souvent précisé, une bonne partie de sa vie à protéger Albert et leur relation « secrète mais satisfaisante ». C’est tout ce contexte de tension psychologique que la jeune femme met en lumière.

Delphine ressemble, cela crève les yeux, à la mère d’Albert, la reine Astrid, disparue dans un accident alors que ce dernier était encore enfant. Astrid le trauma initial d’Albert, la douleur ultime, celle qui le rendra de marbre, imperméable en surface à certaines douleurs. Astrid à laquelle Delphine aura l’audace et le malheur de se comparer lors d’un échange verbal avec Albert, l’homme qui partagea la vie de sa mère, la sienne aussi. Maladresse de prime jeunesse. Culot du désespoir. L’échange sera funeste pour leur relation. Létal de part et d’autre.

Albert, Paola et le prince Lorenz lors du Te Deum de la Fête du Roi à la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule le 15 novembre 2019. © Benoît Doppagne / Belga

Auparavant, Albert continuait à voir Delphine à Londres et à l’appeler, confirment les amis. « Mais tout ce tintamarre a rendu les choses plus difficiles », admettent-ils en évoquant les sorties médiatiques qui donnent immanquablement écho au feuilleton royal dès 1999. Delphine doit alors affronter seule les assauts des paparazzi.

Plus tard elle se défoulera dans sa création, jouera sur l’ambiguïté des symboles, les couleurs nationales, érigera des trônes en carton-pâte. Le roi se crispe et se braque, heurté par le toupet de celle qui l’appelait Papillon, est embarrassé par les expressions artistiques colorées et punkisantes de sa fille présumée.  Delphine est meurtrie jusqu’à la moelle, se sent traitée comme une paria lors de certains événements officiels. Le refus d’Albert de communiquer ne fera qu’attiser les choses. Le fait qu’il l’ignore royalement lui brûle les tripes et la fait fulminer. Elle se raidit aussi. Se rebiffe contre le rejet en haut lieu en médiatisant son cas de façon ponctuelle. Les « coming-out » publics occasionnels seront suivis de longues périodes de silence contenu, pendant lesquelles elle s’exprime avec ses outils d’artiste.

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Le principal intéressé s’enlise quant à lui dans un silence épais. Après l’abdication, sa deuxième tranche de dolce vita se joue en duo sous d’autres latitudes, l’Italie en première ligne. Se rapprocher de la patrie de Paola, préparer le terrain pour lui assurer une transition aussi lisse que possible quand il ne sera plus là.

Le Renouveau charismatique en toile de fond

En 1976, les documents du divorce d’Albert et Paola sont prêts. Les règles qui accompagnent la procédure sont complexes quant aux liens entre Albert et ses enfants. Sybille de Selys se met alors volontairement en retrait pour ne pas leur nuire, souligne-t-elle.

À la fin des années 1970, la princesse Astrid œuvre au rapprochement parental. « Elle sera l’ouvrière de leur réconciliation », confirme l’historien Francis Balace, professeur honoraire à l’ULiège. « Outre l’affection qu’elle portait à ses parents, le fait qu’elle adhérait aux tendances du Renouveau charismatique a contribué à recoller le couple à l’eau bénite. » Cet accent religieux a pu conforter Albert dans le sentiment que le fruit d’une union hors mariage, quelle qu’en soit la valeur sentimentale, n’aurait pas le même poids qu’un enfant « officiel ». La réconciliation des princes de Liège s’accompagne de consignes formulées dans l’intimité mais parfois perceptibles à l’extérieur puisqu’elles touchent aussi à l’entourage professionnel et amical du futur souverain. « Une fois devenue reine, Paola éloignera les proches d’Albert qui avaient été témoins de leurs tensions », indique encore l’historien. En priorité et sans surprise, Albert sacrifie sa relation longue de dix-huit ans : les contacts avec Sybille de Selys sont rompus.

« La Reine et moi »

On se souvient de l’intervention télévisée d’Albert II, l’allocution de Noël 1999, dans laquelle il reconnaît sobrement avoir connu dans son couple des périodes de gros temps. C’était après la mise en pâture d’une information qui circulait sous le manteau depuis un certain temps : l’existence de Delphine Boël, fille illégitime du Roi, élevée à Londres est livrée dans la biographie de Paola publiée en octobre de la même année par le jeune journaliste flamand Mario Danneels. « La Reine et moi », dit le Souverain dans son discours, « nous nous sommes remémoré des périodes très heureuses mais aussi la crise que notre couple a traversée il y a plus de trente ans. Ensemble, nous avons pu, il y a très longtemps déjà, surmonter ces difficultés et retrouver une entente et un amour profonds. Cette période de crise nous a été rappelée il y a peu. Nous ne souhaitons pas nous appesantir sur ce sujet qui appartient à notre vie privée (…). »

Le chef de l’Etat s’en remet au peuple belge, s’assimile à tout un chacun dans ses difficultés conjugales, souvent associées à une certaine génération. L’honneur est sauf, temporairement du moins. Le courage du souverain est salué par certains, d’autres lui reprochent de ne pas être allé au bout de son ambition. Ce non-dit sera l’ombre principale de sa fin de règne. Par ailleurs, la logique royale peut surprendre : Albert parle d’une crise qui aurait eu lieu en 1969 alors même qu’il a entretenu sa relation avec Sybille jusqu’en 1984 et avec Delphine jusqu’à la rupture abrupte en 2001.

Albert et Paola le 15 novembre 2019 à la sortie du Te Deum à la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule. ©Benoît Doppagne / Belga

« La Reine et moi ». Sacrée formule qui rend hommage au travail de Paola dans le tandem qui a pris, après la mort de Baudouin, la relève du job royal au pied levé. Dans « l’affaire Boël », le rôle de Paola est-il aussi crucial qu’on a bien voulu le dire ? Certains invoquent l’absolue nécessité d’un appui de l’entourage pour sortir d’un déni, par exemple. La tendre moitié d’Albert aurait donc le pouvoir de pousser son époux vers une « sortie du bois ». Elle peut l’encourager à parler. Mais Paola, dit-on, n’a pas oublié. Ni les années romaines qu’elle a connues dans une dèche relative, ni l’autre vie de son mari. « Imaginez que Delphine Boël soit reconnue », dit encore Francis Balace. « Elle aurait droit à une part de l’héritage du couple. Il y a cet aspect-là. Et puis, plus simplement, on n’aime jamais se voir rappeler les infidélités de son conjoint. Quant Albert a fait son discours de Noël, il ne l’a pas fait sans son accord. »

Est-ce pour une obscure raison de succession dynastique qu’Albert n’aurait pas reconnu Delphine? « Dans une famille régnante, si l’on accède aux revendications de ceux qui veulent se faire reconnaître, comment les situer dans le schéma de succession? », analysait pour nous l’historien Christian Cannuyer, professeur à l’Université catholique de Lille. « Et il y a ce cheminement personnel du couple Albert et Paola, exprimé par le Roi dans son discours de 1999. C’est sans doute l’un des paramètres qui expliquent l’attitude face aux revendications juridiques de Delphine Boël. D’autre part, une reconnaissance pourrait poser un problème constitutionnel et politique, et il pourrait y avoir la crainte d’ouvrir un débat sur les répercussions constitutionnelles et financières d’une telle démarche. »

Humiliation de l’attaque en justice, agacement profond, orgueil jusqu’au-boutiste, entêtement de Cobourg, fidélité à la parole donnée à Paola, respect des accords pris avec Jacques Boël, manière de faire passer la progéniture au second plan. Endurcissement lié aux failles de l’enfance, faculté d’oubli, d’embrayer sur une autre vie. Et communication d’un autre temps. Tout cela, entre autres, aurait contribué à figer l’ancien souverain dans une position intenable au XXIe siècle.

Il y a aussi le poids d’une histoire, d’une éducation, d’un milieu, d’une génération. Pour Albert, la grande aventure du couple – conjugale ou extraconjugale – a vraisemblablement primé sur la progéniture. L’éducation des enfants n’était pas à l’époque une priorité. Les notions de psychopédagogie étaient loin d’être répandues dans les foyers. Il y eut l’épouse à reconquérir, les péchés à racheter pour celui qui était devenu peut-être, avec le temps, plus catholique que le Pape. Un homme qui estime avoir accompli son devoir à plus d’un titre. Il assumé la relève de son frère Baudouin alors qu’il n’y était pas destiné. Il a renoué les liens avec son épouse officielle, les a consolidés par un remariage religieux, comme certaines stars de cinéma frappées parfois sur le tard par la zénitude d’une passion durable.

L’entêtement des Cobourg

Albert a pu aussi se sentir libéré d’une série d’obligations dès le moment où il a opté pour l’abdication. Une période sensible durant laquelle l’ex-souverain a commis des erreurs – la demande de rallonge de sa dotation était un dérapage de communication flagrant. A-t-il fait preuve d’orgueil dans cette démarche mal calibrée et inadéquate dans le contexte économique ambiant ? A-t-il péché par excès d’assurance ? « Il ne s’agit pas d’orgueil mais d’une forme d’esprit pratique », relève alors Francis Balace. « Un proche du roi Albert, homme d’affaires, m’avait dit : “Le Roi a un côté easy-going mais méfiez-vous quand même, ne lui marchez jamais sur les pieds”… » Il n’est pas exclu qu’Albert ait souhaité traduire sa déception vis-à-vis du gouvernement d’alors, qui, après l’avoir porté aux nues, l’avait éconduit sur sa demande financière d’après règne. On peut imaginer qu’il ait mis le même entêtement à ne pas concéder à celle qu’il vit grandir, au moins en partie, une once de terrain. Ce pour les raisons déjà partiellement évoquées : humiliation de l’attaque en justice, agacement profond, orgueil jusqu’au-boutiste, entêtement de Cobourg, fidélité à la parole donnée à Paola, respect des accords pris avec Jacques Boël, manière de faire passer les enfants au second plan. Et communication d’un autre temps. On y ajoutera encore cet ingrédient clé : l’endurcissement d’Albert lié aux failles de l’enfance, la perte de la mère, Astrid; l’image du père, Léopold III, malmenée par la Question royale; l’exil en temps de guerre;  cette faculté d’oubli, d’embrayer sur une autre vie. Tout cela aurait contribué à figer l’ancien souverain dans une position intenable au XXIe siècle.

Sans doute Albert entend-il savourer jusqu’au bout cette liberté de façade qu’il a acquise en abandonnant la fonction suprême pour la céder à son fils Philippe, et en poursuivant sa ligne de retraité au flegme de surface. Ultime prérogative de celui dont le destin n’était que trop tracé. L’homme appelé à régner, même et surtout par surprise comme ce fut le cas pour Albert à la mort soudaine de son frère Baudouin, n’a guère de latitude dans ses choix. Ses rares occasions d’évasion demeurent, en partie, confinées au domaine privé. Et encore. « La fonction royale n’est pas naturelle. Elle a une portée symbolique », nous disait l’écrivain Patrick Roegiers en 2013. « Le symbolique se poursuit lorsque la fonction cesse. Symboliquement, cette affaire est dorénavant celle de tous les Belges. »

Un « parfait délire »

Albert a pu éviter de crever l’abcès pour préserver une paix relative, écraser l’évidence quitte à en crever. Il y a ce fameux « déni » souvent brandi. Quand il affirme, via son avocat, n’avoir jamais considéré Delphine comme sa fille, les proches de l’époque y perçoivent un parfait « délire ». Ils y voient aussi un argument de la dernière chance, voire une forme d’aveu d’impuissance. Une nouvelle fuite en avant. Ils y décèlent une ligne juridique annonçant le glissement du plan « biologique » vers le légal. Delphine nous a souvent dit qu’Albert s’était toujours montré « paternel et protecteur » à son égard. Jusqu’en 2001.

Il peut avoir occulté certains points et fait la différence entre sa descendance attitrée et une autre progéniture. C’était évidemment d’une candeur ou d’une noirceur rare. Il a pu se raccrocher à l’idée que Delphine avait un autre père officiel, Jacques Boël. Il a pu, en homme pragmatique, considérer que cela suffirait. Il a pu vouloir simplement opacifier la réalité, ne pas se donner le temps d’y réfléchir dans la sérénité, passer à autre chose lorsque le contexte devenait compliqué. Trop de fureur et de bruit.

Il peut appliquer enfin la stratégie juridique de la montre, fréquemment mentionnée. Jouer contre le temps. Espérer que l’affaire ne se résoudra pas de son vivant, en repousser l’échéance et l’incontournable résolution. La tête dans le sable et la terre brûlée.

Ceux qui ont longtemps défendu Albert et sa vision d’un autre siècle sont moins nombreux aujourd’hui. L’image du roi aura été écornée par «l’’affaire Boël». Il le sait mais a choisi de vivre comme il l’entendait. Peut-on en déduire que l’ancien souverain, en dépit de ses convictions religieuses, n’aurait que faire de l’après ? Il sait que la suite, quelle qu’elle soit, sera en tout cas gravée dans les livres d’histoire.

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