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Elizabeth II toujours au combat

la reine elizabeth sur son trône

Sur son trône à la Chambre des lords, pour la rentrée parlementaire, le 14 octobre, elle présente sans ciller le programme du gouvernement de Boris Johnson. | © TOBY MELVILLE / POOL / AFP

People et royauté

Dans un pays déboussolé, elle demeure un repère. Elle affronte la crise politique, les divisions familiales et les scandales. Elizabeth II reste imperturbable.

Assise à l’arrière de sa Bentley, une dame un peu voûtée lève sa main quelques secondes, son profil se dessine, si reconnaissable malgré les reflets des vitres. C’est elle ! Les quelques touristes qui piétinent derrière les barrières du Long Walk agitent des mains armées de téléphones à son passage. La Reine vient de quitter Buckingham Palace, elle file à une allure modeste vers le Parlement. Pluie subtile, ciel gris, temps maussade, Londres en décembre. Elizabeth II ne circule pas en calèche, elle ne porte pas la tenue d’apparat prévue pour la lecture du discours du trône devant la Chambre des lords. Une simple robe vert pâle fera l’affaire pour le second exercice de ce genre en moins de deux mois.

Confusion, stupeur, colère, sentiment de haine parfois, lassitude souvent, les Britanniques n’en peuvent plus des tergiversations liées à ce fichu Brexit. Plus de trois ans de blocage politique, un feuilleton constitutionnel homérique. Theresa May, enlisée et incapable d’obtenir un vote en faveur de son accord, le bulldozer jovial Boris Johnson l’a remplacée à la tête du parti et du gouvernement. Il a d’abord tenté le passage en force, embringuant Elizabeth II dans une aventure trouble : qu’elle prononce la suspension du Parlement. Acte jugé illégal par la Cour suprême. On a pu la croire partisane, « la Reine a peu goûté l’erreur de son 14e Premier ministre, même si elle se doit de suivre les recommandations du sommet de l’exécutif », analyse Robert Palmer, royal watcher du Daily Express.

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Boris Johnson a finalement organisé des élections législatives anticipées, « les plus importantes des 70 dernières années », dixit la revue The Spectator. Résultat : une majorité écrasante pour son Parti conservateur. Le brouillard va se dissiper, le Brexit commencera en 2020. C’est ainsi, les Anglais nous quittent. Mais l’Irlande du Nord, l’Ecosse et le pays de Galles sont loin d’adhérer à la coupure radicale avec l’Union, qu’ils seront obligés de respecter. Le ver de la fracturation est dans le fruit. « Je pense qu’Elizabeth II s’inquiète davantage d’une partition avec l’Ecosse ou l’Irlande que de ce Brexit », avance le biographe de la Reine, Robert Hardman. L’écrivain-journaliste reçoit non loin des locaux de son employeur, le Daily Mail, puissant tabloïd conservateur. Il a interviewé le prince Philip, Charles, Anne, des Premiers ministres, des secrétaires privés… pour concocter le portrait de la femme la plus célèbre du monde.

L’arrivée de William, Kate, Charlotte et George pour la messe matinale de Noël. © Ben STANSALL / AFP

En cette époque de tourments, il envisage « ma’am » comme un point fixe, un phare dans la nuit sombre des populismes, un ancrage et non un poids désuet : « Elle et sa famille cimentent le royaume. Les politiciens varient et trahissent, eux signifieront la constance de nos liens. Ils seront très utiles après le Brexit. Charles, William et les autres continueront d’être dépêchés dans les pays d’Europe. Les Windsor contribuent, comme Shakespeare ou la BBC, à étendre notre influence. » Il ne sait pas si cette sortie de l’Europe satisfait ou rebute la Reine tenue à la neutralité. Il a posé la question à David Cameron, qui n’a pas su quoi répondre. « Elle était très enthousiaste lors de l’entrée dans la CEE en 1973. Cela avait chagriné l’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui s’étaient senties négligées. » La Reine siège entre deux pôles opposés, l’Union européenne et ce machin que l’on ne comprend guère en France, le Commonwealth, ces 53 pays dont elle demeure la souveraine. La décision de bannir l’hymne « God Save the Queen » en Australie après l’adhésion à l’UE l’avait atteinte personnellement. D’une certaine manière, il a été plus compliqué pour elle d’entrer dans l’Europe que d’en partir…

Les « embûches » ont débuté dès janvier 2019 avec l’accident du prince Philip

Elizabeth II, femme stoïque, qui subit les événements plus qu’elle ne les enclenche, est la première tête couronnée d’une longue lignée à accompagner non les conquêtes de l’empire mais sa réduction drastique, le repli sur soi de son royaume plus très uni. À l’image de sa sacrée famille. Le pays plonge dans l’inconnu et elle, malmenée par les agissements, les imprudences, les imbécillités crasses de sa descendance, dans les Atrides. Elle avait qualifié, à raison, 1992 d’« annus horribilis ». Trois de ses enfants annonçaient leur divorce, le château de Windsor brûlait, elle devait s’acquitter d’impôts, un livre scandaleux ourdi par sa belle-fille Diana révélait un tas de détails sordides sur le prince Charles… « Aussi difficile que fût la cuvée 2019, elle est moins préjudiciable qu’il y a vingt-sept ans », souligne l’écrivain et biographe royal Penny Junor : « À la mort de Diana, Charles battait des records d’impopularité, la monarchie entrait alors en zone de turbulences. Ce n’est plus le cas. Nous oublierons les déboires. » Ils ont été multiples. Ce qu’Elizabeth II a reconnu à demi-mot dans son traditionnel discours télévisé le soir du réveillon.

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Les « embûches » ont débuté dès janvier 2019 avec l’accident du prince Philip. Le nonagénaire percutait au volant de sa Land Rover une voiture où se trouvaient deux femmes et un bébé. Accident sans gravité, la mort l’a à peine frôlé, mais alerte sévère. Depuis sa retraite, le duc d’Edimbourg s’est installé à Sandringham au sein d’une dépendance de la propriété du Norfolk, le modeste cottage de Wood Farm, d’où il contemple la nature, lit, se repose, peint. Le couple s’est peu vu ces derniers mois, quelques jours par-ci, par-là. Et ils ont failli se rater pour les fêtes. Alors que la Reine grimpait dans son train fin décembre direction le Norfolk, Philip montait à bord d’un hélicoptère pour effectuer le trajet inverse vers un hôpital de la capitale. La visite médicale était planifiée, le duc souffrait d’une crise de goutte, mais il suffit que cet homme de 98 ans éternue pour que le royaume prépare ses mouchoirs.

Elizabeth II ne laisse rien au hasard, aucun geste, aucun signe, aucune image

« Cette année a été d’autant plus compliquée que la Reine avance en âge et que les problèmes familiaux étaient auparavant gérés par Philip », précise Marc Roche, ancien correspondant du Monde en Grande-Bretagne et auteur de plusieurs ouvrages sur les Windsor. Le duc d’Edimbourg aurait peut-être pu empêcher Andrew de commettre ce péché d’arrogance, l’entretien catastrophique donné le 16 novembre à la BBC. Le fils préféré de la Reine s’est ridiculisé avec ses excuses ineptes pour se dédouaner de son amitié louche avec Jeffrey Epstein. Le « couac » a démontré une certaine faiblesse du leadership au sein de la monarchie. La Reine aurait été tenue au courant de l’interview, mais l’a-t-elle validée ?… Charles, lui, se trouvait en déplacement à l’étranger. Furieux, ce dernier aurait exigé par téléphone, puis de vive voix, que son cadet soit dépouillé de toute fonction de représentation. Elizabeth II a obtempéré. Une reine âgée qui ne peut plus tout contrôler, un prince de Galles pas encore décisionnaire… Andrew s’est glissé dans la faille, une légère vacance du pouvoir.

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prince philip
Le duc quitte l’hôpital King Edward VII, le 24 décembre 2019, après quatre jours d’examens sur lesquels le palais n’a pas communiqué. Il n’a désormais plus le droit de prendre le volant © STRINGER / AFP

Coup rude mais guère fatal, pour l’instant : « Contrairement à ce qu’il imagine, Andrew est un personnage mineur. Ce fut une énième preuve de son idiotie, une affreuse publicité mais il disparaîtra, pas la monarchie », analyse Penny Junor. Le cadet ne croupit pas pour autant dans une geôle glaciale, nourri de quignons de pain rance. Le lendemain de son bannissement, Andrew accompagnait maman en balade à dos d’étalon. Depuis, le quinquagénaire honni a été photographié aux côtés de la Reine dans sa Bentley sur la route de l’église et aperçu aux célébrations de fin d’année organisées pour le personnel de Buckingham Palace. Elizabeth II ne laisse rien au hasard, aucun geste, aucun signe, aucune image. « Elle vit un conflit de loyauté. Si elle a sacrifié son fils pour son pays, elle lui garde son amour », signifie Robert Hardman.

boris johnson et la reine Elizabeth
Le 24 juillet, la Reine accueille Boris Johnson à Buckingham. Il devient son 14e Premier ministre depuis son couronnement, en 1952. © Victoria Jones / POOL / AFP

Depuis des siècles, la monarchie a toujours su couper les branches pourries. Survivre est à ce prix. Les cadres disposés sur le bureau de la souveraine, que le téléspectateur aperçoit pendant l’allocution de fin d’année, attestent de la douce cruauté de la primogéniture. Ni sa fille Anne, ni Sophie de Wessex, l’épouse d’Edward, deux femmes qu’elle apprécie pourtant, ni le turbulent Harry ne figurent parmi les « favoris ». Encore moins son bel Andrew. Pas de place pour l’affect. Le pragmatisme est la denrée essentielle du pudding royal. La « firme » est aussi une entreprise. Parmi ses personnages clés, trois secrétaires privés, qui participent aux décisions, ajustent les agendas. Celui de la Reine, de Charles et de William. Ces super-directeurs de cabinet huilent ou grippent la machinerie. Une sorte de compétition sourde agite chaque maison. « Charles ne va pas appeler William pour le féliciter, la Reine encore moins, ils maintiennent des rapports assez froids, chacun souhaite les meilleures retombées presse pour sa personne », dévoile un expert. Il y a deux ans, le prince Charles et Andrew fomentaient une alliance de circonstance pour pousser au départ le puissant secrétaire privé de leur mère, sir Christopher Geidt, accusé par eux d’une trop forte emprise sur le palais. Elizabeth II s’était inclinée. Contrairement à son père, George VI, elle fuit le conflit. Sa manière de signifier sa désapprobation ? Multiplier les questions envers son interlocuteur…

Les intrigues de Cour sont inhérentes à tout régime monarchique, Elizabeth II le sait mieux que quiconque. Ce n’est pas la fin de son monde, un brandy cerise ou un bon vieux verre de Dubonnet aident à ravaler les rancœurs, lot commun des mortels. Plus le temps passe, plus Charles, 71 ans, attrape des bribes de pouvoir, avec l’accord de sa mère de 93 ans. « Elizabeth II n’aime pas Charles plus que les autres, mais l’ordre de succession est ainsi fait. Et Charles a récemment précisé qu’il incarnerait un roi non interventionniste, contrairement au prince de Galles qu’il fut. La transition est prête », distille Marc Roche. La Reine qui arbitre entre deux fils qui ne se sont jamais entendus, qui s’écharpent non pour des peccadilles mais au sujet de possibles abus sexuels commis sur une jeune femme mineure, en des temps politiques incertains pour la Grande-Bretagne, voilà qui fait mauvais genre.

La Reine n’est sûrement pas très heureuse du comportement de Meghan, mais elle devine qu’intégrer sa famille n’est pas aisé.

Même l’avenir s’est assombri en 2019. En cause, les errements de la relève, le duc et la duchesse de Sussex. Harry et Meghan ont décidé de s’échapper pour les fêtes, au Canada, loin de Sandringham. Une absence qui n’indique pas une mise au ban des vedettes, mais traduit un besoin d’air frais. Malgré la naissance de leur fils, Archie, l’été a été dévastateur. Faire la leçon sur l’environnement et multiplier les trajets en jet privé, voilà de quoi exciter la furie des tabloïds. Leur tournée en Afrique a failli remporter un franc succès, mais un documentaire dans lequel Harry geint et où Meghan pleurniche a gâché le travail. « Beaucoup de gens ont perdu foi en eux. Cet éloignement temporaire est une bonne idée, approuvée par la souveraine. Elle n’est sûrement pas très heureuse du comportement de Meghan, mais elle devine aussi qu’intégrer sa famille n’est pas aisé », estime un royal watcher. La hantise d’une nouvelle Diana plane, une marginalisation progressive des Sussex semble inévitable pour nombre d’observateurs. Ils voyageront, s’éloigneront, destin classique des remplaçants devenus inutiles. Les rumeurs récurrentes d’anicroches entre William et son frère Harry, de brouilles entre les épouses ternissent l’aura de modernité si désirée par les conseillers de l’ombre. Tout vacille et pourtant Elizabeth II reste plébiscitée dans les sondages d’opinion. Les péripéties subies doivent être examinées à l’aune de sa longévité exceptionnelle. Son héritier ne menace pas l’édifice, sa réussite. Par la volonté de Charles, la monarchie a été recentrée sur le noyau dur, lui, William, puis George.

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Ces jours-ci à Sandringham, la Reine mène et surveille ses chiens de meute pendant les chasses au faisan, imperturbable. Cette amoureuse de la campagne n’aime rien tant qu’une promenade en bottes dans les bois humides. Résurgence loufoque d’un passé lointain, aristocrate confrontée à une Grande-Bretagne mondialisée, multiculturelle, multiethnique, femme ordinaire au destin extraordinaire, elle n’abdiquera jamais sauf grave pépin de santé. Lors du mariage de son petit-fils Harry, Elizabeth II avait eu cette injonction envers Philip : « Keep waving », soit « continue de saluer ». Une phrase qui la résume à la perfection.

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