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Affaire Boël : Albert a donc posé les armes

Albert II durant la messe du Te Deum à la cathédrale Saints Michel et Gudule de Bruxelles, lors de la Fête du Roi le 15 novembre 2017. | © ©Laurie Dieffembacq/Belga

People et royauté

En admettant, à l’arraché, qu’il est le père de Delphine, l’ancien souverain, âgé de 85 ans, met un terme à la grosse saga et répond à la quête identitaire de longue haleine menée par sa fille, longtemps considérée comme « présumée ». Après la procrastination, la tête dans le sable et la terre brûlée, le roi Albert s’incline donc de mauvaise grâce.

Le 27 janvier, dans un communiqué clinique, aux accents juridico-administratifs, il devance l’information officielle de sa paternité biologique avérée. Y sont évoqués en synthèse quelques points comme la question de la paternité légale qui ne sera a priori plus exploitée puisqu’il a finalement choisi, in extremis, de déposer les armes. Une victoire consentie à contrecœur. Quelques semaines plus tôt, nous rappelions dans Paris Match qu’il ne faut pas sous-estimer l’enracinement des blocages familiaux. Ni prendre à la légère certaines difficultés, dont celle-ci : s’il voulait faire amende honorable, surtout tardivement, écrivions-nous en décembre, l’ancien souverain se verrait infliger l’humiliation du siècle. Il était à prévoir que la critique de l’opinion serait présente, potentiellement virulente, que cette reconnaissance soit subie par le père et donc piteuse, ou qu’elle se révèle par miracle glorieuse, revendiquée et flamboyante. Pour la flamboyance, on l’aura compris, il aurait fallu s’y prendre plus tôt.

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The Guardian faisait allusion récemment aux déboires de l’institution monarchique britannique, soulignant que la vraie vie des royals fait passer série The Crown pour une pièce de musée. L’affaire Boël, fairytale à la belge, a l’aspect barbare des vrais contes. Son communiqué est glacial, terriblement détaché. Cela heurte le grand public. Il y évoque une « procédure pénible », s’y pose en victime. Il parle de « madame Delphine Boël » comme d’une étrangère qui l’aurait soudain poursuivi de ses assiduités juridiques.

Pas de fioritures humanisantes dans le communiqué du roi. Ni bouche en cœur, ni fleur au fusil.

On peut arguer bien sûr qu’il n’allait pas non plus se lancer dans une déclaration soudaine et enflammée à l’attention d’une jeune femme qu’il ignore royalement depuis 2001. Le ridicule ne tue pas mais a ses limites. Près de vingt ans qu’il lui a lancé, lors de leur ultime échange, par téléphone, quelques phrases létales : « Tu n’es pas ma fille. » et « Ne me rappelle plus jamais ». Delphine avait alors évoqué, dans un élan presque enfantin, celui du désespoir, sa ressemblance avec la reine Astrid, mère d’Albert morte dans un accident de voiture alors que celui-ci était enfant. La blessure première d’Albert.

Delphine Boël entourée de ses avocats, Yves-Henri Leleu et Marc Uyttendaele le 29 novembre 2019 devant le palais de justice de Bruxelles, au terme d’une session de la cour de cassation suivant la demande du roi Albert II de contester l’arrêt de la cour d’appel de Bruxelles du 25 octobre 2018 qui établissait que Jacques Boël n’est pas le père de Delphine et qui demandait à Albert II de se soumettre à un test ADN. ©Laurie Dieffembacq/Belga

Pas de fioritures humanisantes donc dans le communiqué du roi. Ni bouche en cœur, ni fleur au fusil. Certes, il est difficile aussi de « s’aimer devant les huissiers » comme le mentionnait Alain Berenboom, avocat d’Albert II, lors d’un débat télévisé à la RTBF. Certes, personne ne pourra épiloguer sur un ressenti personnel des parties, sur les raisons intimes qui les ont poussées dans leurs retranchements. Le « ressenti » du roi n’a que rarement filtré. Les amis proches, que nous avons contactés à quelques reprises pour tenter d’avoir un feedback de la position d’Albert, se sont fermés comme des huîtres il y a plusieurs années déjà. C’est peu de dire que l’affaire Boël a embarrassé les fidèles. Un « caillou dans la chaussure », évoqué par certains observateurs de façon un peu légère. Plus crue, cette expression que Delphine a utilisée elle-même il y a quelques années. Elle s’est sentie, disait-elle, « traitée comme un bout de viande qu’on laisse traîner ».

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Le communiqué d’Albert diffusé ce 27 janvier pourrait marquer la fin de « l’exclusion affective et sociale » dont Delphine a longtemps pâti. Mais au-delà de la résolution de l’action que celle-ci a menée des années durant, la plaie reste béante pour l’artiste et la femme en manque d’affection. Cette étape marque le début d’une nouvelle vie dont les contours doivent encore être définis. Son titre, son nom mais surtout son quotidien qui pourrait s’en trouver partiellement modifié, en termes de responsabilités, d’image, de temps, de sécurité. De transmission aussi, en famille.

« Sa majesté le roi Albert II a pris connaissance des résultats du prélèvement ADN auquel il s’est prêté à la demande de la cour d’appel de Bruxelles. Les conclusions scientifiques indiquent qu’il est le père biologique de madame Delphine Boël ». Albert anticipe donc la décision de justice attendue en juin prochain et s’extrait du déni apparent dans lequel il s’était claquemuré. Le manque d’empathie dont témoigne son texte heurtent les sensibilités, celle de Delphine en premier. Le roi n’a, semble-t-il, que très peu travaillé à son image. Sa communication est lacunaire depuis longtemps. Elle fut, à la fin de son règne déjà, maladroite et rétrograde.

Dans le cas de Delphine, plus que la non-reconnaissance proprement dite, c’est le rejet dont elle fit l’objet par Albert en 2001 qui a nourri son désespoir et son envie de vaincre, de se forger une identité forte, vraie, sans fake news ni blabla.

« Belgium’s King Albert II admits he fathered child in 1960s affair. King acknowledges result of court-ordered DNA test linking him to Delphine Boël » (« Le roi Albert II de Belgique admet qu’il a engendré un enfant dans une relation entretenue dans les années 60. Il reconnaît les résultats d’un test ADN imposé par le tribunal et qui le lie à Delphine Boël »). L’intro de l’article publié par le responsable du service Bruxelles dans The Guardian le jour de la diffusion du texte royal résume correctement l’affaire mais en la renvoyant à une décennie spécifique, les Sixties, la réduit en même temps.

Delphine après la session de la cour de cassation du 29 novembre 2019 au palais de justice de Bruxelles. ©Laurie Dieffembacq/Belga

« L’ADN a parlé », « Carnet rose au Palais royal »… Les titres sur les réseaux sociaux s’enchaînent avec une verve variable mais une conclusion globale : on évoque le soulagement de Delphine, cette émotion qu’on sait réelle. Et cette blessure de l’enfance dont les enfants en quête de père souffrent souvent ad vitam. Dans le cas de Delphine, plus que la non-reconnaissance proprement dite, c’est le rejet dont elle fit l’objet par Albert en 2001 qui a nourri son envie de vaincre, de se forger, dans la cohérence, une identité consistante, un profil vrai, sans fake news ni blabla.

An end to the agony

Mais il y a aujourd’hui l’aboutissement annoncé d’un feuilleton pesant. An end to the agony : c’est le titre d’une œuvre de Delphine. La fin d’un calvaire, ou du moins le nouvel épisode d’une croisade : « De kruistocht van Delphine Boël », titrait le magazine flamand Humo en décembre dernier, renvoyant à la reprise d’un sujet de Paris Match. Dans ce papier, nous rappelions les obstacles rencontrés au quotidien par la « fille présumée d’Albert » et sa famille. En l’occurrence, cet élément découvert tout récemment : le fait que ses enfants, comme elle-même, son époux, Jim O’Hare, et sa mère, Sybille de Selys Longchamps, figurent sur une liste noire bancaire en tant que « dirty » PEP’s – politically exposed persons –, classés dans une catégorie « à risque », fichés comme des terroristes et privés de certains droits.

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Ce n’est qu’un élément parmi tant d’autres qui témoignent, comme Delphine nous l’a raconté à plusieurs reprises, des difficultés de « la vraie vie » : une pierre dans le jardin du roi Albert, reclus dans ce qu’elle voit comme une tour d’ivoire. Ce sont surtout les appréhensions d’une mère qui veut protéger sa progéniture que Delphine mettra en exergue au fil des ans. Il y a quelques semaines encore, elle nous disait avoir peur de disparaître en abandonnant ses enfants avec des lacunes d’identité, des questions non résolues. « Dans mon entourage, plusieurs personnes de mon âge ont connu de lourds problèmes de santé. Tout peut arriver ».

Nous suivons son parcours depuis près de vingt ans pour Paris Match – sa vie suit une ligne artistique dans laquelle elle est engagée de façon beaucoup plus puissante qu’il n’y paraît. Celle-ci croise et conditionne bien sûr sa trajectoire humaine.

En 2013, Delphine a entamé ce combat judiciaire. Elle ne l’a fait, a-t-elle aussi souligné, qu’au terme d’une longue réflexion. « Je n’aime pas la guerre », insiste-t-elle, « mais il y a des valeurs qu’on se doit de protéger ». Elle nous a souvent répété aussi qu’elle ne croyait pas aux vertus du silence.

« Honneur et dignité »

En envoyant ce communiqué le 27 janvier par le biais de ses avocats, le roi Albert prend les devants, on l’a dit, sauve la face et met un terme, au moins partiel, à l’éreintante saga de l’affaire dite Boël. Certes, la procédure doit suivre son cours et le feuilleton n’est pas totalement bouclé mais les étapes s’enchaînent, les choses progressent de façon à la fois inéluctable et inespérée.

En cédant face à l’évidence de la science, l’ancien souverain se fait sans doute violence. Grand seigneur à sa façon – ou non –, il fait mentir certains pronostics : on l’imaginait volontiers s’obstinant jusqu’au bout de la vie, se focalisant, via ses conseils, sur la légalité de la paternité. Et courant des jours sereins sous des cieux plus chaleureux. Mais pour la sérénité, en vérité, rien n’était gagné. Derrière le visage de bonhomie éternelle affiché par Albert en représentation – comme lors du gala de la Fondation reine Paola en fin d’année dernière – le poids de la procédure judiciaire faisait son œuvre. Les affaires familiales rongent les sangs, minent les tempéraments les plus blindés. Même ceux qui ont décidé de ne pas y souscrire, de s’en extraire coûte que coûte ou de les glisser sous le tapis.

La posture de victime affichée par l’ancien souverain n’est des plus heureuses en ces temps où la protection de l’enfant et la quête d’identité sont au cœur de nombreuses joutes. Une époque où la transparence, particulièrement légitime dans les affaires de filiation, fait rage.

La procrastination, l’entêtement, l’enfermement ont également des limites, notamment judiciaires mais aussi familiales et historiques. L’image d’Albert, on l’a souvent dit, aura été minée par le silence buté dans lequel il s’était enfermé. Par cette fuite en avant qui aurait pu le faire sombrer. Il s’est repris in extremis. À regret semble-t-il, et parce qu’il n’avait pas le choix. C’est en tout cas le message qu’il fait passer.

On décèle dans son communiqué une forme d’amertume. Et cette distance qu’il continue d’afficher par rapport à la démarche de Delphine, une distance qui confine au mépris, ressemble furieusement à de l’orgueil aussi. Faut-il percevoir par ailleurs, dans le ton polaire du d’Albert, le regret d’avoir à capituler face à une énergie qu’il avait peut-être sous-estimée ? Volonté contre volonté. L’affrontement père et fille fut consistant. Bon sang ne saurait mentir.

« Même s’il existe des arguments et des objections juridiques pour justifier le fait qu’une paternité légale n’est pas nécessairement le reflet d’une paternité biologique et que la procédure adoptée lui paraît contestable, le roi Albert a décidé de ne pas les soulever et de mettre un terme dans l’honneur et la dignité à cette procédure pénible. » L’ancien souverain ferme ainsi la porte, semble-t-il, à toute spéculation sur la suite d’un combat juridique qui serait axé sur des questions de paternité légale. C’eut été mesquin de sa part, fort peu glorieux en tous les cas.

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Quant à la pénibilité de la procédure qu’il souligne, elle ne redore pas son blason : la posture de victime n’est pas des plus heureuses en ces temps où la protection de l’enfant et la défense des femmes sont au cœur du débat. Une époque où la transparence, particulièrement légitime dans les affaires de filiation, fait rage. Par ailleurs, comme dans tous les cas de recherche en paternité, quels que soient les sentiments et liens entretenus par les parties, la reconnaissance s’impose.  « On était en droit d’attendre depuis longtemps de l’honnêteté intellectuelle de la part de l’ancien souverain », réagit à chaud Hervé Hasquin, ancien recteur de l’ULB, que nous avons en ligne par hasard lorsque la nouvelle est diffusée.

Delphine lors d’une balade dominicale à Bruxelles durant laquelle nous la suivons en novembre 2019 . Ici à une expo de street art à Ixelles. ©Ronald Dersin/Paris Match

Le « geste » royal a surpris mais Albert n’avait guère le choix. Pour éviter d’aller au bout de l’humiliation frontale, il devait mettre un terme à ce silence, à cette ignorance affichée d’une affaire « privée » qui n’en était plus une depuis belle lurette. Marc Uyttendaele, avocat de Delphine Boël, rappelle que celle-ci aura toujours manqué d’un père dans sa vie. Jacques Boël, ancien époux de sa mère, qui fut son père légal, un père de façade « au nom de l’intérêt général », ne lui a pas apporté l’affection attendue. Albert, ce père fascinant et fantasmé qu’elle appelait « Papillon », fut cet homme « plein d’humour », présent par épisodes, qui la lâchera en cours de route et deviendra ce mur taiseux, fuyant, ce grand absent qui provoquera chez Delphine une rage de vivre, de créer, d’imposer sa personnalité.

« Le roi Albert tient à faire observer que, depuis la naissance de madame Delphine Boël, il n’a été mêlé à aucune décision familiale, sociale ou éducative quelconque relative à madame Delphine Boël et qu’il a toujours respecté le lien qui existait entre madame Delphine Boël et son père légal », poursuit le communiqué. Des termes dont « l’hypocrisie » a été largement dénoncée. On sait d’autre part que Delphine et sa mère ont veillé des années durant à protéger l’image d’Albert, à étouffer l’affaire, à ne rien ébruiter. Et, plus généralement, quand bien même la quête de paternité serait tardive, rien ne peut mettre en doute la légitimité d’une démarche aussi intime. Il n’est pas rare de donner forme aux questionnement à l’âge adulte. Et d’entamer des procédures ultérieurement. Rappelons encore que Delphine a été livrée en pâture aux médias lorsque son existence a été rendue publique, en 1999. Elle a payé cher cette publicité. En première ligne, sans bodyguards, sans secrétariat ni attachés.

« Plus de quarante ans plus tard, madame Delphine Boël a décidé de mettre fin à son lien légal et socio-affectif avec son père et de changer de famille. Et cela au travers d’une procédure longue, douloureuse et qui s’est révélée judiciairement contradictoire. Cette procédure n’a pas respecté la vie privée des parties. Respectueux des institutions judiciaires, le roi Albert s’est abstenu pour sa part d’intervenir dans les débats hors des prétoires. Voilà pourquoi il a décidé de réagir et d’expliquer sa position dans cette affaire. »

Si Albert a, de fait, opté pour une réserve – à la fois royale d’un autre temps et peu chevaleresque –, Delphine ne pouvait, de son côté, rester cloîtrée dans un silence épais. Ce sont ces non-dits feutrés, cette opacité qu’elle dénonce précisément dans son combat et à travers la production artistique qui rythme sa vie et lui permet de tenir en se réalisant. Ce sont les secrets enfouis, les mensonges par omission, les pudeurs mal placées d’une famille, ces réticences d’un autre siècle qui la taraudent depuis des lustres. Depuis qu’elle sait qu’elle est la fille d’Albert. Mais surtout, depuis que ce dernier l’a rejetée sans préavis. Lors d’un échange téléphonique en 2001, moins de deux ans après la révélation de son existence.

« La fonction royale n’est pas naturelle. Elle a une portée symbolique », nous disait notamment l’écrivain Patrick Roegiers en 2013. « Le symbolique se poursuit lorsque la fonction cesse. Symboliquement, cette affaire est dorénavant celle de tous les Belges ».

Quant aux contours de la « vie privée des parties », ils sont tout relatifs. « La fonction royale n’est pas naturelle. Elle a une portée symbolique », nous disait notamment l’écrivain Patrick Roegiers à propos de l’affaire Boël en 2013. « Le symbolique se poursuit lorsque la fonction cesse. Symboliquement, cette affaire est dorénavant celle de tous les Belges. »

Delphine Boël encadrée par ses avocats, le constitutionnaliste Marc Uyttendaele et le spécialiste du Droit des familles Yves-Henri Leleu lors de la session de la cour de cassation le 13 décembre 2019 à Bruxelles. ©Dirk Waem/Belga

La victoire modeste

Les réactions de l’équipe juridique de Delphine sont sobres, comme toujours. Pas une once de triomphalisme : ce serait prématuré, d’un goût douteux et surtout totalement hors de propos. Yves-Henri Leleu, spécialiste reconnu du droit des personnes et des familles, et du droit patrimonial des familles et Marc Uyttendaele, constitutionnaliste, ont affiché un profil sobre sur les plateaux télé. Les traits tirés, ce dernier a rappelé dans les JT belges que la blessure de sa cliente reste vive, a souligné les qualités de la justice belge. Yves-Henri Leleu a salué la relative rapidité avec laquelle les grandes cours de justice du pays ont successivement rendu leur avis.

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Voici venues, c’est à espérer, la fin des hostilités et le début d’une nouvelle ère. Une ère enfin en accord avec l’air du temps. Justice pour tous donc, et transparence de rigueur. L’ex-souverain a été traité comme un simple citoyen. Il a d’ailleurs, dans le communiqué transmis par son avocat, Alain Berenboom, insisté sur son respect de l’institution judiciaire. Cette sortie de l’ornière s’effectue aussi au soulagement du public qui commençait à s’essouffler face au gros feuilleton. Au soulagement du Palais aussi, on l’imagine. Un membre de l’équipe du roi Philippe nous avait confié, en 2015 déjà, que celui-ci souhaitait que cette affaire soit réglée sans tarder.

Delphine Boël, son mari Jim O’Hare et leurs enfants, Joséphine, 16 ans et Oscar, 11 ans visitent une expo de street art à Bruxelles en novembre 2019. ©Ronald Dersin/Paris Match

Fable médiévale

Certains ont vu dans « l’affaire Boël » un conte aux accents médiévaux. C’est notamment la vision de Jim O’Hare, l’époux de Delphine, qui y a perçu également quelques effets pervers d’un entourage qu’il a qualifié en substance d’« étriqué ». Le père de ce dernier, John P. O’Hare, seul grand-père officiel des enfants de Delphine, est un vétéran largement décoré, qui contribua à libérer la Belgique lors de la Deuxième Guerre mondiale. Il a tutoyé la grande faucheuse sur les terrains de combat, a vu ses camarades déchiquetés par le souffle de la poudre. Certains d’entre eux sont inhumés au cimetière américain de Henri-Chapelle. Le sodat John O’Hare est arrivé en « Américain neutre », vierge de toute partialité. Mais il a vu cette vieille Europe, enferrée dans ses luttes intestines et de territorialité d’un autre temps. C’est un résumé sommaire de la position de cet homme de plus de 90 ans qui a fait, il y a quelques mois, un speech dans l’école de ses petits-enfants. Il y a donc ce grand-père, héros de guerre. Et il y a l’autre grand-père, soldat officiellement inconnu jusqu’à ce 27 janvier 2020. Bien sûr, l’affaire présentée de la sorte apparaît schématique, réductrice. Ce sont pourtant ces éléments humains qui ont conditionné en partie le combat l’ex « fille présumée du roi ».

Truth, taboo, freedom

« Je ne crois pas au vertus du silence », nous a souvent dit Delphine. « À l’origine de toute cette histoire, de cet énorme désordre, il y a le silence, le non-dit. » Il y a dans son travail des termes récurrents : truth, taboo, freedom − vérité, tabou, libertés. La vérité et la liberté sont à ses yeux indissociables. Et le tabou, si abstrait, a engendré une cohorte de problèmes qui surgissent dans son quotidien d’artiste et de mère. « Ce sont des choses auxquelles on doit faire face dans la vraie vie », insiste-telle. Une pierre bien plantée dans le jardin d’Albert.

« En tant que mère, je dois parler pour protéger mes enfants. Et trop de silence peut stimuler les autres à remplir les vides, à parler en mon nom, même indirectement ». Une autre forme, selon elle, de privation de liberté. Et la traduction à ses yeux d’une forme de mépris de l’individualité, de la personnalité, voire de l’existence d’un être. « Tout le monde devrait avoir le droit de savoir qui est son père. C’est la seule raison pour laquelle j’ai entamé cette procédure en justice. Etre la fille illégitime d’Albert m’a causé de nombreux problèmes. Ceux-ci ne sont pas résolus », nous disait-elle en novembre dernier.

Avant d’introduire son action en justice, en juin 2013, Delphine nous dit avoir méthodiquement pesé les enjeux de la démarche. « J’ai pris le temps d’une réflexion au calme et tenté de régler, au cas par cas, les différents problèmes que cette situation a engendrés pour moi en Belgique et ailleurs car l’information, de nos jours, est globale. Des mots clés, comme “présumée”, “fille” et “roi”, sont des signaux rouges manifestes lorsqu’ils sont réunis en un rapport. Sur combien d’autres “watch-lists” peut-on retrouver mon nom simplement parce qu’Albert est roi et que je suis sa fille présumée ? Quelles seront les conséquences à venir pour moi et ma famille ? », s’interrogeait-elle encore il y a quelques mois.

« There is nothing as strange as humans »

À chaque nouvelle étape judiciaire, à chaque rebondissement, Delphine replonge dans son art. Un puissant exutoire. C’est un cliché qui prend ici tous son sens. Comme nombre d’artistes, elle utilise ses failles, les torsions du coeur pour les modeler. Elle lance des mots sur la toile, ou sur la soie, en fait des toiles, des sculptures, des foulards. On y trouve ce gimmick « blabla », comme ces mots en lettres dorées qui
trônent sur la table de sa salle de séjour.

En 2012, on découvrait chez elle quelques œuvres, prêtes à partir pour une expo à Anvers : « Kiss and Make up » : un lion noir embrasse sur la bouche un coq coloré sur fond jaune vif et dans un encadrement bleu roi orné de fleurs de lys. Ou « Love Child » en néon vif. Avec, entre ces deux mots, un coeur en néon toujours orné d’une couronne. « Truth = freedom ? » interroge un autre néon en lettres capitales. « Camouflaged blabla » est un travail en trompe-l’oeil. La toile « Private Thought » répète le mot « hypocrite » quatorze fois sur fond bleu pétrole. La phrase « There is nothing as strange as humans » dans le fameux lettrage multicolore propre à Delphine, s’enroule dans le cerveau d’une tête au profil à la fois féminin et asexué.

Néon « Pray Harder » de Delphine Boël, 2014.

« Mon travail traduit une forme de joyeuse tristesse », nous dit-elle alors. « Je transforme les expériences malheureuses et les événements qui me blessent en quelque chose de positif. Ce qui peut signifier une peinture vive avec un message sarcastique, ou un message coloré qui me renvoie à la nécessité d’être pondérée, forte et fière. Mon travail peut être qualifié de thérapeutique. D’une certaine manière, il l’est, à mes yeux. J’espère qu’il l’est aussi pour d’autres. J’espère que les messages que je délivre à travers mon travail peuvent contribuer au bien-être d’autrui, ou à leur faire comprendre qu’ils ne sont pas seuls. Chacun doit être fier de ce qu’il est. Personne ne devrait être mal traité ni se conformer à des aberrations. »

Delphine a mentionné, lors d’un entretien qu’elle nous avait accordé à domicile, quelques créateurs inspirants, dont l’artiste britannique contemporaine Tracey Emin, figure incontournable du groupe des Young British Artists dans les années 1990 membre de la Royal Academy of Arts. Elle s’est notamment nourrie de l’extrême fragilité de sa jeunesse, de violences endurées, pour déployer un combat féministe hors du commun.

Dans un tout autre registre, la fille du roi Albert nous a raconté aussi, en 2012, être «tombée un jour sur un documentaire où il était question entre autres de Sarkozy et de son rapport au père. Je crois que les enfants qui souffrent d’un problème avec le père peuvent développer une ambition extrême. Il y a une espèce d’envie inconsciente d’y arriver. Cela m’a parlé. Ce n’est pas juste « work for work » mais ça traduit un besoin de reconnaissance. Mon travail m’a donné la force d’y aller. »

Ce sujet a été publié dans Paris Match Belgique, édition print du 30/01/20.

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