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Pierre Richard, l’homme pressé

Pierre Richard revit à 82 ans. | © PHOTOPQR/LE PARISIEN

People et royauté

Le comédien de 82 printemps, plus primesautier que jamais, n’est pas, précise-t-il, un « spécialiste du troisième âge ». Nous lui parlons donc Belgique, politique et révolution.

On l’entend claironner dans les couloirs. Une clameur étouffée, un rien impérieuse, un tantinet ronchonne. Un fumet de célébrité, une once de nervosité, un nuage d’agacement, une pointe de blasitude. Sans trop. Pierre Richard, monument vivant du burlesque made in France, est très pris aujourd’hui. Un marathon pour un homme de son âge. Il interpelle l’équipe du film non loin et nous arrive enfin. Il maugrée un brin puis reprend le turbin. De la gouaille, bien sûr, une voix de stentor. Un sacré panache, de l’élégance, de l’impatience et quelques tics nerveux. Le regard est vif, le débit rapide. Il n’est pas très grand mais dandyesque. Il porte des mocassins affûtés, un pantalon à motifs et un bracelet indien, en direct du Brésil, qu’il nous montre fièrement.

Je ne suis pas un spécialiste de la problématique des personnes âgées !

Loin du profil gaffeur et hésitant qui, des décennies après les rôles qui ont fait sa gloire première, lui colle encore à la peau, Pierre Richard, allure trapue et pas décidé, ne manque pas d’assurance.

On lui parle d’abord fastes et décorations : la médaille de la Ville de Bruxelles, le César d’honneur de 2006, il apprécie ? « Bien sûr. Le Magritte aussi (en 2015) ! Nous sommes quand même en Belgique ». Et ce thème du troisième âge, la question de la retraite, du repli sur soi, ça lui parle vraiment ? « Écoutez, je ne suis pas un spécialiste des problématiques des personnes âgées ! Stéphane Robelin avait déjà fait « Si on vivait tous ensemble », avec quatre septuagénaires (Jane Fonda, Pierre Richard, Géraldine Chaplin, Claude Rich). Ce qui m’a séduit dans le scénario de Un profil pour deux, ce sont des dialogues savoureux. »

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Dans le film, il a le geste mesuré. Il semble fonctionner un peu au ralenti. Aller trop vite, c’est une erreur qu’on commet souvent quand on incarne une carte vermeil au cinéma – même dans The Queen de Stephen Frears, Elizabeth II, vue sur le tard, apparaissait en mode accéléré.

Pierre Richard a-t-il dû freiner son tempo naturel pour incarner le patriarche pantouflard ? « Très juste ! Je me levais de manière brusque, on m’a donc demandé d’y mettre un bémol ! Au début j’étais obligé de me surveiller, je n’arrêtais pas d’y penser. Même pour placer dix roses dans un vase, j’étais trop énergique ! Ça m’a amusé de jouer les vieux dans ce film car mon personnage finit comme un jeune et pas en déambulateur ! Et puis il est manipulateur, ça m’a plu. Il fait du chantage à l’affectif avec le jeune qui s’occupe de lui. Un type de mon âge qui se sent un peu misanthrope car il regrette son épouse et puis tout à coup s’enflamme comme un gamin, après tout pourquoi pas. La jeune femme est charmée par les courriers électroniques qu’il lui envoie. Elle aime son écriture, sa poésie. Je suis Cyrano, le personnage d’Alex est mon vicomte ! »


Amour, vin et cinéma avec Pierre Richard par parismatchbe

Contrairement à son personnage, Pierre Richard est parfaitement réfractaire à l’ordinateur. « Ma femme a essayé de m’y initier, je tape sur toutes les touches, ça m’énerve… Je fais le minimum syndical ». Il ne fait donc pas partie de ces célébrités qui se sont jetées sur les réseaux sociaux comme sur du bon pain pour promouvoir leur vie à leur gré. Johnny Hallyday par exemple. « Ou mais Johnny, sa vie privée, on ne peut pas dire qu’il la cache. Moi je tiens assez fort à mon intimité et il ne me viendrait pas à l’idée de la raconter moi-même au fil des jours. Il y en a qui la racontent pour moi. Ma petite fille passe son temps sur ces réseaux que vous évoquez, elle a des centaines d’amis. Cela m’indispose et m’énerve. Ce n’est pas la vraie vie. Moi-même je compte mes amis sur les doigts d’une main et j’ai à peine quarante copains ! »

Et soudain Pierre Richard s’emballe sur un leitmotiv. « Toutes les inepties se diffusent à une vitesse… On a annoncé trois fois ma mort avec des détails complètement farfelus. Un copain a voulu joindre ma femme, il était sidéré d’entendre ma voix. Il y a eu un blanc ». Un choc donc. « Oui, même si le vrai choc, c’était pour lui, par pour moi ! Ça peut être très désagréable que ma famille le croie. Et si je suis au fin fond du Brésil ou du Canada et qu’on ne sache pas me joindre immédiatement, quel stress pour eux. C’est dégueulasse ».

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Racines carrées

On revient dare-dare au Plat Pays. Le comédien a du sang belge. « J’ai un grand-père qui avait un appartement à Ixelles. Ce pays me touche, j’y suis venu cinquante fois dans ma vie. J’y ai fait trois films et y ai passé un mois et demi sur un tournage. La Belgique, j’adore ça et je m’y sens bien ». Il enchaîne, automatique. « J’apprécie particulièrement l’imaginaire belge. Mon peintre préféré, c’est Magritte ». Est-il déjà allé au Musée qui lui est dédié ? « Bien sûr. Deux fois. Après, comme tout le monde, j’aime bien Brel. J’aime aussi Stromae. J’adore ce clip où il apparaît faussement ivre dans Bruxelles. J’aime les aphorismes de Jean-Claude Van Damme. Et j’aime aussi François Damiens, Benoît Poelvoorde et d’autres… On a des petites vibrations qui sont les mêmes, sur la fibre comique notamment ».

Pierre-Richard Maurice Léopold Defays est né dans une grande famille bourgeoise de Valenciennes ; fils de Maurice Defays, un industriel qui l’abandonne avant sa naissance (il évoquera d’ailleurs dans son autobiographie le « mal de père ») et de Madeleine Paolassini, fille d’immigrés italiens. Son grand-père paternel, Léopold Defays, dirigeait l’usine sidérurgique Escaut-et-Meuse. Il passe son enfance dans le château familial près de Valenciennes. De ces origines mixtes, il a tiré une grande force d’adaptation, une souplesse d’approche.

« J’ai vécu une partie de ma vie avec ma mère et longtemps avec mon beau-père Il était farfelu, lunaire, avait le don de monter une affaire et de faire faillite ensuite. Il allait de déroute en déroute, n’avait en fait aucun sens des affaires mais malgré tout s’acharnait à jouer les businessmen ! Mon grand-père maternel était un immigré italien. Ils sont arrivés d’Italie en 1900 et sont montés jusqu’au nord de la France. On y trouvait du travail, il y avait beaucoup d’Italiens et de Polonais.  Bref, j’ai ces racines mixtes, c’est vrai. Je suis le petit-fils d’un aristocrate belge et d’un immigré italien. Alors pour répondre à votre question, est-ce que ça m’a facilité les choses dans la vie ? Oui, sans doute. Je me suis toujours senti un peu inadapté mais il est vrai que ça donne une élasticité. Je sais faire le baise-main dans une réception, faire des pirouettes ou picoler des bières avec les ouvriers de Valenciennes ».

Vive la révolution

L’homme est fan de longue date de Cuba. Il a d’ailleurs rencontré, au détour d’une soirée sur l’île, Fidel Castro, l’icône au « charisme extraordinaire », dit-il en son temps. Le comédien travaillait alors à un documentaire sur Che Guevara (« Parlez-moi du Che », en 1987).

L’affaire Fillon, ça me scandalise. Comment demander au peuple d’avoir une moralité si vous n’êtes pas exemplaire ?

Les origines de Pierre Richard, à la fois flamboyantes et prolétaires lui donnent-elles un regard particulier sur la monarchie belge, et sur l’institution en général ? « Écoutez, je suis quand même Français et la Révolution française a singulièrement chamboulé les choses ! J’ai vu dernièrement un reportage sur la reine d’Angleterre, encastrée dans des codes depuis des siècles. Pour rien au monde je ne voudrais être à sa place !  Je n’aurais aucune envie de faire partie de ce monde. J’ai de l’admiration pour les grands peintres, les grands poètes, les grands scientifiques, un cordonnier ou un ébéniste, pour tous les gens qui créent. Les gens qui ne créent pas et se réclament du droit divin, ça me tue ! ». Il ne porte pas davantage dans son cœur le monde politique. « Je n’ai aucune considération pour les politiques ». Est-ce plutôt du mépris ou de l’indifférence ? « Je les vois comme des gugusses qui, à 80 % de leur temps, pensent à leur carrière ! »

Y a-t-il néanmoins, parmi les politiques français, des personnages qui l’inspirent, même en creux ? A-t-il été sensible par exemple au cas Fillon ? « L’affaire Fillon, ça me scandalise. On a appris dans les versions latines de Sénèque ou Ciceron que la première qualité d’un homme d’État est d’être irréprochable ». Là, c’est le littéraire, l’homme qui n’a « fait que des études secondaires » mais a mis un point d’honneur à plancher sur ses classiques, qui parle. « Comment demander au peuple d’avoir une moralité si vous n’êtes pas exemplaire ? Non seulement Fillon n’a pas été correct mais en plus il nous la joue avec aplomb ! Je suis réellement et profondément indigné. Un de mes amis, pénaliste, a défendu un sénateur qui a été jugé pour corruption. Il a fait preuve d’une arrogance étonnante. Ils se croient intouchables et ne prennent conscience ni du ridicule, ni du caractère choquant de leur posture. Ça me stupéfie et me révolte ».

Lorsque nous rencontrons l’acteur, le premier tour des présidentielles françaises n’a pas encore eu lieu. Ira-t-il voter ? « Je serai en Suisse en principe. Mais oui, c’est vrai, oui, je dois préparer une procuration ». La montée de l’extrême droite l’inquiète-t-elle ? « Bien sûr que je suis inquiet. Comment ne pas l’être. Je reste très attentif ».

En fin de l’entretien, il enfourche son dada, l’environnement. « Je vis à la campagne, suis souvent dans le Midi et au Brésil, ma femme est de là-bas. Quand je vois qu’on dévaste des forêts d’Amazone et qu’on se conduit avec les Indiens comme au XVIIIe siècle, le tout dans la plus grande indifférence, ça me fait sortir de mes gonds ».

Nous lui suggérons de rencontrer une princesse belge, très férue d’environnement et qui connaît bien le terrain des Indiens d’Amazonie. Il nous quitte aussi sec, dans une pirouette.

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