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Retrait du prince Philip : le psychodrame du Brexit en toile de fond

Après le retrait officiel de Philip, en août 2017, Charles et William vont hériter de ses responsabilités les plus prestigieuses. | © BELGA PHOTO KURT DESPLENTER

People et royauté

Buckingham était en ébullition ce 4 mai. Réunion de crise au Palais. Les rumeurs sur la santé du prince Philip et de la Reine deviennent incontrôlables. On parle de mort, d’abdication… Très vite, Buckingham communique sur le « simple » retrait de Philip. En réalité, c’est surtout l’effet qu’aurait le décès du duc d’Edimbourg sur la longévité de la Reine qui inquiète les Britanniques. A fortiori dans un pays déjà secoué par le Brexit.

 

À 11 heures, une réunion de crise s’est tenue au Palais de Buckingham avec la garde rapprochée de la famille royale. Ce happening abondamment médiatisé a créé le remous dans les rédactions. Une communication rapide a mis un terme, au moins temporaire, aux rumeurs qui commençaient à circuler, au Royaume Uni comme en Europe, sur l’état de santé du prince Philip (95 ans), et de la reine Elizabeth (91 ans). Buckingham a retenu la leçon de 2017 et de sa lenteur mortifère lors du décès de Diana.

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Le prince Philip a « décidé de ne plus honorer d’engagements publics à partir de l’automne de cette année », a annoncé le Palais, ajoutant qu’il disposait, dans ce sens, du « plein appui » de la Reine. L’époux vénéré d’Elizabeth II, qui fêtera ses 96 ans le 10 juin prochain, et parrainait encore jusqu’à ce jour près de 800 organisations philanthropiques, lève le pied. Pourquoi cette réunion précipitée et surtout pourquoi l’avoir orchestrée de façon aussi ostensible ? Le Palais de Buckingham est très à la page dans ses communications, ce depuis de longues années. Il entend ne plus tomber dans le piège du silence lourd, qui lui avait été reproché après l’accident de Lady Di. Nous avons tenté de joindre son service de communication. Une certaine zénitude apparente, toute britannique, semblait régner au Palais, au téléphone du moins, même si l’équipe médias était difficilement accessible ce matin.

Ils fonctionnent exactement comme une entreprise et réagissent immédiatement pour ne pas laisser les fausses infos se diffuser.

« Ils ont communiqué rapidement pour faire taire les rumeurs », nous confirme Marc Roche, journaliste et essayiste belge. Correspondant du Point à Londres, il suit la monarchie britannique sur le terrain depuis de longues années. Il nous parle volontiers de « la Firme ». « lls sont très au fait de l’importance de rebondir aujourd’hui sur les nouvelles. Ils fonctionnent exactement comme une entreprise et réagissent immédiatement pour ne pas laisser les fausses infos se diffuser ».

L’événement de ce 4 mai n’était pas d’ailleurs, contrairement à ce qui a été relayé dans de nombreux médias, une réunion du « personnel » à proprement parler, ni un quelconque happening de cuisine interne. « On n’était pas dans une réunion syndicale ! », précise Marc Roche. « C’est l’entourage, la nomenklatura du palais, qui a été réuni pour mettre un terme à ces bruits qui disaient, en France notamment, que le prince Philip était mort… On a ressenti une extrême nervosité quant à la santé des souverains. Peut-être le Palais sait-il par ailleurs des choses que nous ignorons sur la santé de Philip mais il s’agit plutôt à mon avis de discuter de son retrait de la scène publique. Toute décision de ce type a des conséquences institutionnelles et crée énormément de fébrilité d’autant que la monarchie est l’ancre d’un pays qui est pour l’instant complètement déboussolé ».

©AFP PHOTO / BEN STANSALL – La

Longévité d’Elizabeth II

On la prétend souvent fragilisée or l’institution monarchique reste, selon Marc Roche encore éminemment populaire. A fortiori dans une période secouée. « Le pays traverse le Brexit et doit faire face à la question de l’indépendance de l’Écosse et au problème nord-irlandais. Dans ce contexte particulier, le décès soudain du duc d’Édimbourg déstabiliserait la situation car il viendrait se superposer à ce contexte global : il y a le psychodrame du Brexit, sans oublier les élections législatives qui auront lieu le 8 juin ».

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Ce n’est pas tant le retrait professionnel du prince Philip en soi qui bouleverse l’opinion mais la crainte que sa disparition potentielle ne détériore la santé de la Reine. Un phénomène fréquemment observé dans les couples au long cours. « Le duc d’Édimbourg a joué un rôle essentiel dans le parcours d’Elizabeth II et son règne. Les experts et le public redoutent que sa mort puisse précipiter celle de son épouse. Il a été son grand amour, son roc, l’a soutenue contre vents et marées, en particulier lors de la mort de Diana en 1997. Après le retrait officiel de Philip, en août 2017, Charles et William vont hériter de ses responsabilités les plus prestigieuses. Les autres iront aux royals de second ordre ».

Le décès du duc d’Edimbourg n’aurait donc aucune conséquence institutionnelle directe mais engendrerait des questions sur la longévité de la Reine.

Abdication exclue

L’abdication n’est pas d’application au Royaume-Uni, contrairement à ce qui se pratique au Benelux ou en Espagne où l’usage semble se régulariser dans ce sens. Voire même au Japon, « l’institution la plus proche de la monarchie britannique », confirme Marc Roche, et où la question d’une retraite possible de l’empereur Akihito n’est plus un tabou. Le scénario y est désormais envisageable, mais dans le cadre d’une loi spéciale.

La Reine a été traumatisée par l’abdication de son oncle qui l’a transformée de princesse de second rang en héritière du trône et a précipité la mort de son père George VI

« Il y a eu au Royaume-Uni un seul cas d’abdication avec Édouard VIII en 1936. Il a provoqué la crise que l’on sait (Édouard VIII céda le trône à son frère George VI pour épouser Wallis Simpson, une roturière américaine en instance de divorce. NDLR). Cette abdication a laissé des traces. La Reine a été traumatisée par la décision de son oncle. Elle l’a transformée de princesse de second rang en héritière du trône et a précipité la mort de son père George VI qui n’avait jamais été préparé à exercer cette fonction. C’est une première raison qui explique que la couronne britannique redoute et rejette le spectre de l’abdication. La deuxième est d’ordre sacré. C’est un peu difficile à comprendre sur le continent laïque : Elizabeth II a fait le serment religieux qu’elle servira son peuple jusqu’à la mort. Or c’est une femme très pieuse. Elle restera donc fidèle à ce serment jusqu’au bout de sa vie. Le décès de la Reine n’est pas seulement redouté en raison de la popularité de celle-ci mais aussi parce qu’il posera des tas de questions constitutionnelles ».

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©Belga

Ces questions sont d’autant plus cruciales que le Royaume-Uni se trouve, commente encore Marc Roche, dans un état « de régence ». « Non pas officiellement, mais de facto, puisque le prince Charles a repris certaines activités d’Elizabeth il y a deux ou trois ans. Il assure aujourd’hui les tâches les plus contraignantes comme les visites à l’étranger, les inaugurations de bâtiments officiels et tout ce qui est en lien avec la sphère philanthropique, très importante au Royaume-Uni. La Reine ne s’occupe plus que du côté régalien, de la réception de personnalités étrangères et des commémorations diverses. Il y a donc déjà, d’emblée, une grande fébrilité autour de ce système de « régence » qui n’est pas très britannique. La question génère une vraie anxiété car cela brouille la ligne de succession ».

« On saute tout chez les Windsor, sauf les générations ! »

L’ordre de succession, parlons-en. Le prince Charles a parfois été dépeint à l’étranger, à tort semble-t-il, comme relativement impopulaire. Or, poursuit Marc Roche, « le peuple aimerait qu’il monte sur le trône ». Les relais faciles des tabloïds qui ont souvent présenté Charles comme un joyeux drille sans crédibilité n’ont pas le même impact au Royaume-Uni. « Depuis son mariage avec Camilla Parker Bowles, Charles est rentré dans le rang », dit Marc Roche. « C’est un couple très uni. Personne ne conteste ce remariage, ni l’expérience et le savoir-faire de l’héritier du trône »
Il dispose d’un background solide qui dépasse largement la poudre aux yeux ou les cursus parfois cosmétiques des têtes couronnées et autres héritiers de papier glacé. « À l’inverse de sa mère, il a été formé à l’université. Il a créé lui-même (en 1976) un réseau associatif costaud, le Prince’s Trust, et est très lettré. Je lui ai parlé à plusieurs reprises, il connaît bien, entre autres, la littérature française, le monde de l’art et bien d’autres domaines ».

©AFP PHOTO / POOL / Chris Jackson

L’idée fantasmagorique d’un privilège qu’Elizabeth II aurait aimé accorder à son petit-fils William relève du café du commerce. « Les règles de succession sont fermes. Voyez en Belgique aussi, à la mort de Baudouin, la rumeur voulait que Philippe puisse prendre le relais… Permettez-moi d’être un peu prosaïque mais un dicton dit ceci : ‘On saute tout chez les Windsor, sauf les générations !’ »

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Revenons à la réunion du 4 mai à Buckingham et à son impact sur les médias du monde, la toile de fond politique aurait donc accentué un stress réel lié à l’avenir de la monarchie, perçue comme vitale pour la pérennité du pays. Une monarchie plus populaire que jamais, on l’a dit. Le rôle d’Elizabeth II n’est pas étranger à cette image plutôt radieuse mais elle ne suffit pas à brosser le tableau. « La Reine y joue certes un rôle mais en sept ans de crise où toutes les institutions ont été remises en question, où il y a eu des scandales au parlement, dans la justice et les médias, la royauté, l’armée sont apparues plus que jamais comme des institutions qui soudent le peuple britannique. Il y a eu dans le passé des souverains ivres, idiots, malades et pervers mais cela n’a pas empêché le Royaume-Uni de régner via l’Empire sur la planète.  Avec le Brexit, le pays va traverser des moments difficiles. La monarchie est garante de son unité et de sa splendeur face aux forces centrifuges. Le Royaume-Uni sans la monarchie ne serait pas le Royaume-Uni ».

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