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Espagne : Règlements de comptes à la cour

espagne famille royale

De g. à dr. : La reine Letizia, le roi Felipe, son père le roi Juan Carlos et son épouse la reine Sofia. | © EFE/ Emilio Naranjo.

People et royauté

Scandale à Madrid. Le roi Abdallah d’Arabie saoudite aurait inondé Juan Carlos de dollars. Felipe VI coupe les ponts.

D’après un article Paris Match France de Flore Olive et Laurence Debray

C’est une « répudiation » en règle, un cataclysme passé presque inaperçu. Est-ce pour cela que la maison royale a diffusé ce communiqué, au lendemain du jour où l’Espagne a été placée en état d’alerte pour lutter contre le coronavirus ? On peut imaginer l’effet provoqué, en temps normal, par ces trois pages dans lesquelles Felipe VI annonce qu’il renonce à l’héritage de son père et supprime sa dotation annuelle de 194 232 euros versée par l’Etat. Juan Carlos aurait dissimulé 100 millions de dollars sur un compte en Suisse. Même en cette période troublée, cette révélation de la Tribune de Genève provoque la colère. « Casserolade pour que Juan Carlos donne les 100 millions saoudiens à la santé publique ! » demandait un message sur les réseaux sociaux. Le mouvement fut peu suivi. Ces derniers temps, en Espagne, les « casserolades » sont réservées à des causes plus essentielles. Chaque soir à 20 heures, aux fenêtres, on encourage les soignants.

Dix millions d’euros auraient servi à l’ancien roi pour s’offrir des vols privés en jet

Pour Felipe, l’affaire a commencé il y a un an. Le 5 mars 2019, il découvrait par un courrier du bureau d’avocats britannique Kobre & Kim, spécialisé dans la fraude internationale, qu’il serait bénéficiaire, au décès de son père, de la fondation Lucum, une société offshore établie à Panama City. Selon le quotidien britannique Telegraph, la fondation aurait été créée par Juan Carlos le 31 juillet 2008, puis dissoute en 2012. Mais sur son compte à la banque privée Mirabaud, de Genève, se trouveraient encore 100 millions de dollars provenant d’un virement effectué le 8 août 2008 par le ministère des Finances d’Arabie saoudite. Et le quotidien espagnol El Pais a dévoilé que Juan Carlos était aussi, après son cousin Alvaro d’Orléans-Borbon et le fils de ce dernier, le troisième bénéficiaire d’une fondation au Liechtenstein, Zagatka, au compte bancaire bien garni.

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Dix millions d’euros auraient servi à l’ancien roi pour s’offrir des vols privés en jet. Le procureur suisse en charge de l’affaire, Yves Bertossa, soupçonne que les 100 millions de dollars de Lucum viendraient non pas d’un « don » de feu le roi Abdallah d’Arabie saoudite, comme l’explique Juan Carlos, mais de commissions illégales versées en marge du contrat de construction du train à grande vitesse Médine-La Mecque – contrat de 6,7 milliards d’euros remporté, en 2011, par un consortium de douze entreprises espagnoles. L’amitié entre les Bourbons et les Saoud, qui remonte aux années 1970, est aussi solide que les accords de coopération économique entre Madrid et Riyad.

juan carlos corinna larsen
Amours. Juan Carlos et sa « tendre amie », la Danoise Corinna Larsen, le 2 février 2006 à Stuttgart. © BELGA.

Au cœur de l’affaire qui fait trembler la monarchie, une femme, Corinna Larsen, 56 ans, que la presse satirique espagnole a rebaptisée « Corinnavirus ». Elle était plus connue sous le nom de son ex-mari, le prince allemand zu Sayn-Wittgenstein. Les Espagnols ont découvert l’existence de cette ancienne maîtresse du roi en 2012, lors de la fameuse chasse à l’éléphant au Botswana, qui allait coûter à Juan Carlos un rapatriement en urgence après une chute… et son trône, deux ans plus tard. En pleine crise économique, la révélation de ce luxueux safari avait provoqué le scandale. Le voyage avait été financé par l’homme d’affaires espagnol d’origine syrienne Mohamed Eyad Kayali, traducteur entre Juan Carlos et Abdallah. La même année, la fondation Lucum versait 65 millions de dollars sur le compte de Corinna. Selon son avocat, Me Robin Rathmell, encore un cadeau… mais de Juan Carlos cette fois : « Une forme de donation pour elle et son fils, pour qui il avait de l’affection. »

Corinna Larsen veut porter plainte pour « menaces et harcèlement » contre Juan Carlos

Corinna apparaît comme une femme ambitieuse, manipulatrice, loin de l’image qu’elle souhaitait donner lorsque nous l’avions interviewée en 2012. Elle avait expliqué avoir rencontré le roi lors d’une chasse en Espagne, en 2004, quand elle était directrice de Boss & Co, une des plus anciennes marques de fusils de chasse. Elle affirmait nourrir pour lui une « profonde amitié » et souffrir d’être « utilisée pour ternir la réputation de la famille royale ». « Mais, ajoutait-elle, il ne faut pas compter sur moi pour cela. Je n’ai aucun avantage à me mettre en avant, ni d’intérêts personnels en Espagne. »

Depuis, le ton a changé. Et l’oie blanche s’est transformée en lionne : Corinna Larsen a annoncé son intention de porter plainte pour « menaces et harcèlement » contre Juan Carlos et l’ancien directeur des services secrets espagnols, Félix Sanz Roldan. Elle aurait subi des pressions pour ne pas révéler des « secrets d’Etat ». En 2018, des écoutes ont fuité. Effectuées trois ans plus tôt par José Manuel Villarejo, un ancien commissaire véreux, actuellement en prison, Corinna y assurait n’avoir été qu’un prête-nom pour permettre au roi de percevoir des commissions sur le contrat du « TGV du désert ». En Suisse, le procureur Bertossa a ouvert contre Lucum, mais aussi contre Corinna Larsen, une enquête pour « soupçons de blanchiment d’argent aggravé ». « Corinna est sans pitié et elle sauvera sa peau, assure une spécialiste de la maison royale. Elle est très maligne, elle a des preuves sur tout. Si elle tombe, elle ne tombera pas toute seule. » Les anciens gérants de la fondation, eux, affirment que l’Arabie saoudite n’aurait jamais payé 100 millions de dollars, en 2008, pour un contrat qui n’avait encore fait l’objet d’aucun appel d’offres et qui ne serait pas signé avant 2011. L’action pénale menée en Suisse pourrait rejoindre celle ouverte par le parquet anticorruption espagnol pour découvrir la répartition des commissions.

Felipe VI ne chasse pas, n’a pas de grosses cylindrées. Encore moins de maîtresse

Felipe VI se doutait-il que son héritage pourrait se transformer en boîte de Pandore ? À peine intronisé, il prend ses distances. On imagine que ce cordon sanitaire a pour but de le protéger de son beau-frère, Iñaki, inculpé pour complicité de détournements de fonds publics, et de sa sœur, Cristina, accusée de fraude fiscale. Il lui retire d’ailleurs son titre de duchesse de Palma de Majorque. On ne les reverra plus ensemble. A l’enterrement de leur tante, l’infante Pilar, ils n’échangent même pas un regard. Fini « les affaires », mais fini aussi les vacances à Palma, les régates en famille, les joyeux dîners mêlant les générations d’un clan uni, moderne, qui avait su, bien avant les Anglais, admettre en son sein des roturiers : un handballeur, mari de l’infante Cristina, une journaliste, fille d’une infirmière divorcée, la reine Letizia. Felipe partageait avec son père la passion de la voile, du ski, de la photo. Toutes les semaines, ils déjeunaient ensemble. Longtemps, une entente absolue avait régné entre l’héritier appliqué et son mentor. Le roi de 76 ans, aux jambes mal assurées, s’appuyait sur un fils protecteur.

Le 19 juin 2014, lors de son discours d’investiture, Felipe a promis « une monarchie rénovée pour des temps nouveaux ». Il voulait une couronne « proche des citoyens », à la « conduite intègre, honnête et transparente ». Il baissait son salaire de 20 %, autorisait l’audit externe des comptes du palais et leur publication. « Exemplarité » était le maître mot d’un code de conduite appliqué à lui-même comme à ses proches et aux employés de la maison royale. À la vie publique comme à la vie privée. Felipe VI ne chasse pas, n’a pas de grosses cylindrées. Encore moins de maîtresse. Face à l’adversité, il compte sur son épouse, focalisée sur l’éducation de Leonor, 14 ans. La future monarque doit rester immaculée. Elle non plus ne recevra rien de son grand-père. Cela suffira-t-il à protéger la Couronne ?

Dans le cœur des Espagnols comme dans l’Histoire, Juan Carlos occupait une place à part

Juan Carlos lui-même a précisé que son fils ignorait être le bénéficiaire de ces deux fondations. Mais « la monarchie et le roi d’Espagne ne nous représentent pas », déclarait, le 3 février, Gabriel Rufian, porte-parole du parti indépendantiste catalan ERC. C’était un mois avant les révélations de la Tribune de Genève. Déjà, 49 députés avaient affirmé leur opposition à la monarchie en désertant la session d’ouverture de la nouvelle législature. « L’Espagne ne peut pas être le pays des uns contre les autres, elle doit être le pays de tous et pour tous », leur avait répondu le roi. Pour la première fois, le gouvernement est composé pour un tiers de républicains. Autour de Pablo Iglesias, le leader de Podemos, plusieurs partis régionaux ont réclamé la constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur la fortune de Juan Carlos. Le chef du gouvernement socialiste, Pedro Sanchez, a qualifié d’« extraordinairement graves » les informations récentes. « En temps voulu, cette affaire nécessitera une enquête du Parlement », a-t-il tweeté.

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Dans le cœur des Espagnols comme dans l’Histoire, Juan Carlos occupait une place à part. Il était celui à qui on pardonnait tout, parce qu’il avait stoppé un coup d’Etat et permis le retour à la démocratie. Mais il semble avoir épuisé son capital sympathie. Le roi a dû abdiquer, il est maintenant déchu. Et Felipe, dont l’ambition est de faire honneur à son pays, doit prendre les mesures qui le protégeront de son père. « L’Espagne a un serviteur de plus », annonçait Juan Carlos à la naissance de Felipe, héritier tant attendu après deux filles. « Rien ne me comblerait davantage que de mériter, par mon travail et mes efforts quotidiens, l’orgueil des Espagnols pour leur nouveau roi », déclarait Felipe lors de la cérémonie d’intronisation. Jamais son père n’aurait imaginé que cela passerait par sa répudiation.

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