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L’interview intégrale – Nafissatou Diallo : « J’ai dit la vérité et j’ai été privée de justice »

L'interview intégrale - Nafissatou Diallo : "J’ai dit la vérité et j'ai été privée de justice"

Près d’une heure et demie d’un entretien entrecoupé de larmes. Celle que les procureurs ont taxée d’affabulatrice jure que « l’affaire » a détruit sa vie. | © Sébastien Micke / Paris Match France

People et royauté

Nafissatou Diallo sort de son silence pour la première fois depuis l’affaire du Sofitel de New York. Pour Paris Match, l’ex-femme de chambre revient sur le scandale qui a « gâché [sa] vie », et changé le cours de l’élection présidentielle de 2012. L’interview intégrale.

 

D’après un article Paris Match France d’Olivier O’Mahony

La dernière fois que Nafissatou Diallo est apparue en public, c’était le 10 décembre 2012. Un juge de New York venait d’entériner l’accord conclu avec Dominique Strauss-Kahn, classant l’affaire ouverte un an et demi plus tôt. « Bye-bye DSK », twittaient les journalistes, alors qu’elle descendait les marches du tribunal du Bronx. Soutenue par son avocat, elle s’efforçait de garder la tête haute mais, pour la femme de chambre du Sofitel, l’épilogue avait un goût de défaite. Le scandale avait provoqué la chute fracassante du directeur général du FMI, mais la justice pénale avait abandonné toutes les charges contre lui et la décision civile ne lui imposait aucune reconnaissance de culpabilité, pas même des excuses.

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Le montant de la transaction n’a jamais été publié ; il avoisinerait 1 million de dollars selon nos sources. Moyennant ce versement, DSK – qui a toujours nié avoir commis un viol – s’épargnait une longue et coûteuse procédure, et Nafissatou Diallo renonçait à jamais à le poursuivre. Depuis le désaveu que lui avait infligé le procureur de New York, Cyrus Vance Jr, en août 2011, en renonçant à un procès contre l’ancien ministre, la jeune femme n’en avait plus guère les moyens. Dans son réquisitoire final, il invoquait certes un acte sexuel « précipité » dans la chambre 2806 ayant pu lui paraître au départ « non consenti », mais il pointait surtout les « mensonges » et les « déclarations contradictoires » de la plaignante qui affectaient selon lui sa crédibilité, au point qu’il lui semblait impossible de croire « au-delà du doute raisonnable » à ses accusations.

Le soir de l’ultime audience civile, à l’Union Square Cafe, juste à côté des bureaux de son avocat, Nafissatou Diallo, comme pétrifiée, refusait de répondre à la moindre de mes questions. Le scandale était clos, mais son mystère restait entier. Plus tard, dans le restaurant qu’elle avait ouvert dans le Bronx, elle se faisait encore discrète. Elle a fini par le revendre après un incendie, s’affirmant harcelée par les journalistes qui cherchaient toujours à l’interroger. Pourquoi rasait-elle ainsi les murs ? Était-elle tenue au silence par son accord avec DSK ? On l’a longtemps cru, mais elle assure désormais que non. Il n’empêche, elle était devenue invisible. Certains la disaient rentrée au pays – la Guinée –, d’autres prétendaient l’avoir aperçue au Sénégal.

Avec notre reporter dans la chapelle du Christian Cultural Center à Brooklyn. A 41 ans, après des années de silence, elle fait désormais face à sa notoriété.
Avec notre reporter dans la chapelle du Christian Cultural Center à Brooklyn. A 41 ans, après des années de silence, elle fait désormais face à sa notoriété. © Sébastien Micke / Paris Match

C’est par une confidence reçue en marge du procès de Harvey Weinstein, au début de cette année, que j’ai retrouvé sa trace. Elle avait publié un livre à compte d’auteur, coécrit avec la sœur de son avocat et passé complètement inaperçu… Elle était peut-être enfin décidée à parler. On nous disait même qu’elle était à nouveau en train d’écrire. Le révérend A.R. Bernard, un pasteur qui l’hébergeait au moment de l’affaire, a accepté d’organiser une rencontre. Rendez-vous est pris durant l’été au Christian Cultural Center, paroisse de Brooklyn. Mais à l’heure dite, Nafissatou Diallo n’est pas là. « Elle a oublié », plaidera le pasteur. Vraiment ? Le lendemain, là voilà enfin. Grande, presque imposante du haut de son 1,75 mètre, perchée sur de petits talons, elle a une certaine allure dans sa robe bleu marine. Elle s’est apprêtée, maquillée, et ses longues mains sont parfaitement manucurées. Sa meilleure amie, Jen, originaire du Burkina Faso, l’accompagne. « Combien de temps va durer l’interview, dix minutes ? » demande-t-elle. Notre conversation se prolongera durant près d’une heure et demie, parfois entrecoupée de silences ou de sanglots. Neuf ans après la tempête qui l’a rendue bien malgré elle célèbre dans le monde entier, elle ne prononce jamais les mots « viol » ou « agression ». Pour évoquer le moment qui a fait basculer sa vie, elle parle d’un « accident ».

Honnêtement, je pense que je ne serai jamais heureuse.

Paris Match. On vous croyait soucieuse de votre anonymat et vous écrivez à nouveau un livre sur l’affaire DSK, pourquoi ?
Nafissatou Diallo. Parce que cette histoire va me suivre jusqu’à la fin de mes jours, et qu’il m’est impossible de rester silencieuse. J’ai donc décidé de donner ma vérité. J’ai énormément souffert et entendu, lu, beaucoup d’horreurs sur moi. Je veux dire aux gens qui je suis.

D’abord, comment allez-vous ?
Honnêtement, je pense que je ne serai jamais heureuse. J’ai dit la vérité. J’ai été piégée et trahie. Je ne me remettrai jamais de la façon dont les procureurs de New York m’ont traitée. À cause de ce qu’ils m’ont fait subir, j’ai eu envie de me suicider. J’ai été traitée de prostituée ! [Pour avoir écrit cela, le New York Post a été condamné pour diffamation.]

Après le procès civil, vous aviez ouvert un restaurant dans le Bronx, Chez Amina…
Oui, c’était une nouvelle aventure qui m’a permis de redresser la tête. Mais, très vite, des curieux arrivaient de très loin pour me rencontrer. Pas pour déjeuner ou dîner mais pour me voir et me poser un tas de questions. Ils me laissaient leur numéro de téléphone… J’ai fini par fermer.

Je ne m’étais jamais considérée comme une militante féministe, mais je veux que ce qui m’est arrivé serve aux autres.

Où travaillez-vous à présent ?
Je ne veux pas parler de ce que je fais aujourd’hui car j’ai besoin de me protéger. Pendant le procès, j’ai été entourée d’une équipe qui assurait ma sécurité. J’ai reçu des menaces de mort. Après le règlement au civil, j’ai été submergée de lettres, d’inconnus le plus souvent, qui me parlaient comme si j’avais touché le jackpot et me demandaient de l’argent. Certains m’accusaient d’avoir piégé DSK, de l’avoir fait chanter. Il y a eu tout un tas de théories du complot… J’ai dû quitter mon appartement, emménager dans un immeuble sécurisé en dehors de New York. Une nuit, en rentrant de mon restaurant à 2 h 30 du matin, j’ai été suivie par un 4 x 4, du Bronx jusqu’au Connecticut où j’habitais. J’étais paniquée, je criais : “Laissez-moi tranquille !” Mais j’avais beau accélérer, impossible de le semer. À l’entrée de mon parking, il me suivait de si près qu’il a réussi à passer avant que la barrière se referme. Je n’ai pu me débarrasser de lui que parce qu’une autre voiture est arrivée qui lui a bloqué le passage pendant quelques secondes. Je me suis garée, j’ai éteint mes phares et mon suiveur est passé devant moi sans me voir. Mais, dans l’ascenseur, mes mains tremblaient encore.

Comment voyez-vous votre avenir ?
Je veux créer une fondation dont j’ai déjà le nom en tête pour aider les femmes qui, comme moi, sont arrivées en Amérique sans éducation, sans même parler la langue, et qui ont vécu des situations horribles. J’ai moi-même été victime de charlatans et j’aimerais créer une structure qui permette aux immigrées d’être soutenues sur tous les plans – linguistique, psychologique, financier, juridique. Je suis aujourd’hui citoyenne américaine, j’ai pris des cours d’anglais. Je ne m’étais jamais considérée comme une militante féministe, mais je veux que ce qui m’est arrivé serve aux autres.

Si vous vous présentez à la présidence d’un pays, il ne faut pas attaquer les gens.

Vous reconnaît-on dans la rue ?
Parfois, oui. Les gens me disent des choses gentilles, ils ne savent pas, en fait, qu’ils me replongent dans ce cauchemar.

DSK était le favori pour l’élection présidentielle de 2012. Avez-vous conscience d’avoir peut-être changé le cours de l’histoire de France ?
C’est totalement de sa faute. Si vous vous présentez à la présidence d’un pays, il ne faut pas attaquer les gens.

Avez-vous quelque chose à dire à Dominique Strauss-Kahn ?
Rien. Je n’ai pas envie de savoir ce qui lui arrive. Je ne veux plus penser à lui.

Pourtant, vous avez accepté de passer un accord avec lui. On dit que vous auriez touché à titre personnel 1 million de dollars…
Je ne peux ni confirmer ni infirmer. La seule chose que je puisse dire, c’est que l’accord que j’ai passé ne m’empêchait pas d’écrire un livre.

Certains disent que le montant de l’accord est faible, ce qui tendrait à prouver que le dossier est vide… Pourquoi avoir signé ?
Je voulais sortir de cette histoire aussi vite que possible. Je n’avais absolument pas l’intention d’écrire un livre à l’époque.

Ce jour-là, tout a changé. Ma joie de vivre s’est envolée définitivement.

Avez-vous aujourd’hui des regrets par rapport à la façon dont vous vous êtes comportée face aux procureurs ?
Aucun. Si c’était à refaire je referais exactement pareil. Ce qui est arrivé m’est tombé dessus. J’ai dit la vérité et j’ai été privée de justice.

Mais les procureurs n’ont pas été tendres non plus avec DSK. Il a été envoyé en prison, devant les caméras du monde entier…
La police de New York a fait son travail. Les procureurs, je n’en suis pas sûre.

Le 14 mai 2011 donc, vous rencontrez Dominique Strauss-Kahn et votre vie bascule…
Oui. Ce jour-là, tout a changé. Ma joie de vivre s’est envolée définitivement. Ce souvenir ne me quittera jamais. Ma fille m’avait rejointe à New York, et j’étais heureuse avec elle. Je ne gagnais pas beaucoup d’argent, mais ça nous suffisait, elle allait s’en sortir. Ce qui s’est passé a été dévastateur pour moi, mais aussi pour elle. [Elle sanglote.]

Je m’apprête à entrer dans la chambre, sur la gauche, quand je vois apparaître cet homme nu. Alors, je m’écrie : “Oh mon Dieu ! Je suis désolée.” Puis tout est arrivé…

Que s’est-il réellement passé dans la suite 2806 ? Maintenez-vous votre version que les procureurs ont mise en doute ?
Je venais de nettoyer une chambre voisine, la 2820. Dans le couloir, je demande au collègue qui sort de la 2806 si elle est libre. “Oui”, me dit-il. Conformément au règlement, je crie trois fois “Housekeeping” [“ménage”]. Personne ne répond. Donc j’entre en laissant la porte entrouverte. La suite 2806 est très grande. Je ne vois aucun bagage. Dans le salon, je répète : “Housekeeping !” Je m’apprête à entrer dans la chambre, sur la gauche, quand je vois apparaître cet homme nu. Alors, je m’écrie : “Oh mon Dieu ! Je suis désolée.” Puis tout est arrivé… Et quand cela a été fini, je me suis enfuie en crachant partout.

Où allez-vous ?
Je me cache dans le couloir, près de la chambre 2820. Et de là je vois cet homme sortir, habillé, tirant une valise derrière lui. Nos regards se croisent. Il disparaît dans l’ascenseur.

Les procureurs de New York ont décidé d’abandonner les charges contre lui parce qu’ils vous accusaient d’avoir menti. Selon eux, vous avez donné trois versions différentes des moments qui suivent l’agression. Qu’avez-vous fait après le départ de DSK ?
J’ai toujours dit la même chose. Je ne sais pas d’où vient cette accusation. Après l’“accident”, je ne sais pas quoi faire. Je pense que j’ai voulu reprendre mon matériel de ménage qui se trouvait encore dans la chambre 2820.

Les cartes de l’hôtel montrent que vous êtes retournée seule dans la suite de DSK. Certains ont même avancé que c’était dans l’esprit d’y trouver un “pourboire”…
Après l’“accident”, je suis hors de moi, j’ai peur, je ne sais pas quoi faire. Je pense que je veux aller chercher quelque chose dans la chambre 2820, il me reste encore beaucoup de chambres à faire…

Je n’aurais jamais imaginé que cette procureure puisse utiliser ce viol, à Conakry, contre moi.

L’émotion vous a-t-elle fait perdre la mémoire ?
Pas du tout, je sais exactement ce qui s’est passé. Je suis retournée dans la chambre 2820, pour très peu de temps. Où est le problème ? Je suis furieuse, je crache partout et, subitement, Jessica, ma boss, arrive. Elle voit que quelque chose ne va pas et me demande : “Nafi, ça ne va pas ? Dis-moi”. Je ne sais pas quoi lui répondre… Mais je finis par lui raconter. Et à partir de ce moment tout bascule.

Les procureurs de New York vous ont aussi accusée d’avoir menti à propos d’un viol en réunion dont vous aviez été victime en Guinée. Vous leur avez dit que votre fille, alors âgée de 2 ans, était présente, or c’était faux : vous auriez raconté cette histoire pour obtenir l’asile politique…
J’ai bel et bien été violée. J’ai voulu être honnête à 100 % avec le procureur, qui était une femme. Elle m’a dit : “Je m’appelle Joan, on est de votre côté, on veut gagner ce procès, mais il faut que vous disiez tout de votre vie, en commençant par votre enfance”. Donc je lui explique ma vie en Guinée et, quand j’en arrive au viol, je suis émue, je commence à pleurer.

Que s’est-il vraiment passé ?
Je travaillais dans le restaurant de mon frère à Conakry quand, un soir, vers 23 heures, des soldats sont arrivés. Ils ont embarqué sept hommes et deux femmes, moi comprise. Sans savoir pourquoi, je me suis retrouvée en prison et, là, dans la cellule, deux soldats m’ont violée. C’est le genre de choses qui arrivent souvent en Guinée. Beaucoup de femmes subissent ce sort. Ce que je n’aurais jamais imaginé, c’est que cette procureure puisse utiliser ce viol contre moi.

Je ne savais pas qu’Amara trafiquait de la drogue, ce que les procureurs utilisent pour m’accabler, ni qu’il était déjà marié.

Les mêmes procureurs vous ont reproché d’avoir menti à propos de votre ami Amara Tarawally, emprisonné pour trafic de drogue, à qui vous auriez dit au téléphone le 16 mai 2011 : “Ne t’inquiète pas, le type a beaucoup d’argent, je sais ce que je fais”. Quelle était votre relation avec Amara Tarawally ?
C’était un ami. Il m’aimait bien et disait vouloir m’épouser. Je refusais car je voulais me consacrer à ma fille. Il m’avait expliqué qu’il allait en Arizona pour vendre des vêtements de contrefaçon Gucci ou Louis Vuitton. Je ne savais pas qu’il trafiquait de la drogue, ce que les procureurs utilisent pour m’accabler, ni qu’il était déjà marié. Ce sont les procureurs qui me l’ont appris. Il venait une fois tous les deux mois à New York, achetait des vêtements, des jeans, puis repartait en Arizona. Je le croyais…

Le lieu de l’« accident », au Sofitel de New York, sur la 44e Rue, dans le centre de Manhattan.
Le lieu de l’« accident », au Sofitel de New York, sur la 44e Rue, dans le centre de Manhattan. © Getty Images

Mais que vous a-t-il dit lors de ce coup de téléphone ?
Il m’appelait souvent, mais quand j’ai répondu ce jour-là, il a remarqué que ma voix avait changé. Je lui ai raconté ce qui s’était passé, exactement comme je l’ai décrit aux procureurs – mais ça, ils ne le disent pas. Je pleurais, j’étais furieuse. J’ai donné à Amara exactement la même version que celle que j’ai racontée par la suite.

Alors pourquoi les procureurs vous accusent-ils de mensonge ?
Je ne sais pas. Juste après l’“accident”, je leur ai remis, à leur demande, mon téléphone portable, ainsi que celui de ma fille, mais pas celui que j’utilisais avec Amara et qui m’avait été donné par un ami. J’en ai parlé à mon avocat, Kenneth Thompson, qui m’a dit qu’il fallait absolument le leur livrer, ce que j’ai fait.

Ils m’ont traitée comme une prostituée alors qu’en réalité je travaillais dur pour donner à ma fille un avenir.

Avez-vous dit : “Ce type a beaucoup d’argent” ?
Non, jamais, j’ai tout de suite démenti. Je ne suis pas folle, je sais ce que je dis.

Comment les procureurs ont-ils pu entendre cette phrase ? Est-ce une erreur de traduction ?
Tout ce que je sais, c’est que mon avocat Kenneth Thompson a demandé à la cour de produire les enregistrements de mes conversations en dialecte guinéen avec Amara. Ils ont été retenus à Washington pour une raison que j’ignore et n’ont jamais été versés au dossier comme ils auraient dû l’être. Les procureurs s’en sont servis pour jeter le doute sur ma crédibilité.

Pourquoi auraient-ils agi ainsi ? Quel était l’intérêt de vous discréditer ?
Parce que cet homme [DSK] avait de l’argent et du pouvoir. J’ai été à l’hôpital, un docteur que je n’avais jamais vu m’a examinée, donc ils ont les preuves de ce qui s’est passé*. Je vous assure que s’il avait été pauvre, à la rue, un clochard, il serait aujourd’hui en prison. Ils m’ont traitée comme une prostituée alors qu’en réalité je travaillais dur pour donner à ma fille un avenir. Qu’est-ce que ça aurait été si ça s’était passé dans un night-club ! Je ne suis pas la personne qu’ils ont décrite. À mon arrivée à New York, j’étais plus mince et beaucoup de types me demandaient mon numéro de téléphone. Je ne le leur donnais jamais, mais ils parvenaient à le récupérer. Quand ils m’appelaient, ils me disaient : “Hi, busy” [“Salut, la fille occupée”]. Dieu m’a faite comme ça : occupée en permanence…

Mes frères allaient à l’école, pas moi. Je demandais sans arrêt à mon père pourquoi… J’aurais bien aimé y aller.

Qu’était votre vie avant d’arriver en Amérique ?
Je suis née à Tchiakoullé, un village très pauvre de Guinée, dans les montagnes du Fouta-Djallon, petite dernière d’une famille de sept enfants. Mon père, Elhadj Ibrahima Diallo, était un imam respecté. Pour moi, il était “Baba”, le meilleur des papas, moins sévère avec moi, la benjamine, qu’avec mes frères et sœurs. J’adorais aussi ma mère, Aissatou Teliwel Diallo. Je l’appelais “Néné”. Je la suivais partout, nous étions inséparables. Dès que mes frères et sœurs s’en prenaient à moi, elle me défendait.

À quoi ressemblait votre maison ?
C’était une maison en torchis recouverte d’un toit en chaume, sans eau ni électricité, avec une seule pièce où tout le monde dormait, en partageant les lits.

Comment imaginiez-vous votre avenir à l’époque ?
Je me voyais épouse. Mes frères allaient à l’école, pas moi. Je demandais sans arrêt à mon père pourquoi… J’aurais bien aimé y aller, mais ce n’était pas la tradition. J’aidais ma mère à chercher de l’eau à la rivière, à faire le ménage, j’adorais ça et je le faisais très bien. Je me disais même que, peut-être, ça pourrait me servir à gagner de l’argent. Je laissais à mes frères et sœurs le travail de la ferme – traire les vaches, ramasser les œufs.

Etait-ce une enfance heureuse ?
Oui, le village était loin de tout mais ses habitants – 80  familles environ – étaient plus ou moins liés. Jusqu’à l’âge de 7 ans, tout allait bien.

Que s’est-il passé alors ?
Un camion m’a emmenée, avec d’autres filles. Je ne comprenais pas, je ne savais pas ce qui allait se passer. À notre arrivée, une femme horrible nous attendait avec un couteau.

Mon mariage a été arrangé, conformément à la tradition. J’avais 14 ans, mon mari, qui s’appelait Abdul, en avait environ dix de plus.

Pour vous exciser ?
Oui. Je ne voulais pas et je pense toujours que c’est une pratique inhumaine. Mais dans ma culture, les femmes qui n’en passent pas par là sont de mauvaises femmes. La dame qui nous “opérait” utilisait seulement des feuilles pour soulager la douleur. Elle n’avait aucun médicament. Une des filles qui saignait beaucoup a succombé. Quand je suis rentrée à la maison, j’en voulais beaucoup à mes parents…

Que vous ont-ils dit ?
Ma mère, que c’était pour mon bien. Mais je me sentais trahie. Je lui en ai beaucoup voulu.

Puis vous vous êtes mariée ?
Un mariage arrangé, conformément à la tradition. J’avais 14 ans, mon mari, qui s’appelait Abdul, en avait environ dix de plus. Il avait déjà été marié avec une femme dont il avait eu un enfant. C’était un cousin éloigné et, pour mes parents, le mariage était très respectable. Moi, je n’en voulais pas, je n’avais aucune envie de quitter ma famille, mon village. Donc j’ai dit non. Mais je n’avais pas le choix, et j’ai pleuré à mon mariage. Nous nous sommes installés chez lui dans le village de Banankoro, très loin de Tchiakoullé. Au début, je m’y ennuyais terriblement car j’étais seule : Abdul voyageait beaucoup pour son travail. Puis Amina, notre fille, est née, et j’ai été heureuse avec mon mari. Quand je suis tombée à nouveau enceinte, Abdul a commencé à s’absenter de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Il n’était pas là à la naissance de Fatoumata. Il disait qu’il partait voir son père malade. En fait, c’est lui qui était malade. Il est mort peu de temps après.

Savez-vous de quoi il est mort ?
Non. Dans notre culture, les parents sont responsables à vie de leurs enfants. Je n’étais que l’épouse. Le père d’Abdul, un homme formidable avec qui je m’entendais bien, ne m’a rien dit.

On a écrit qu’il était mort du sida, une épidémie malheureusement très répandue en Guinée…
Je ne veux pas parler de ça.

Je suis arrivée aux États-Unis avec le passeport de quelqu’un d’autre. À l’époque, je ne savais ni lire ni écrire.

Vous vous retrouvez veuve à 19 ans. Que faites-vous alors ?
Mon beau-père m’avait proposé de rester chez lui, mais juste après la mort d’Abdul, notre deuxième fille est morte à son tour, elle n’avait que 6 mois. Alors, j’ai préféré partir avec Amina et revenir chez mes parents. Mon frère Mamadjan m’a offert de travailler avec lui dans sa nouvelle boulangerie qui marchait très bien. Puis il a ouvert un restaurant à Conakry. C’est là où, un soir, des soldats m’ont violée. Mon frère n’en a jamais rien su. Mais il a bien vu le lendemain que quelque chose n’allait pas. Quelque temps plus tard, un de nos cousins m’a proposé de partir en Amérique. J’ai dit oui. C’était la meilleure solution.

Comment êtes-vous arrivée à New York ?
Avec le passeport de quelqu’un d’autre. Je ne me suis occupée de rien. À l’époque, je ne savais ni lire ni écrire. Quelqu’un a dit : “Je vais t’aider”. Il n’y a rien de mal à ça. J’étais avec d’autres personnes dans la même situation. Quelqu’un m’a donné des documents dont j’ignorais totalement le contenu, et c’est comme ça que je suis entrée aux États-Unis.

Après mon arrivée à New York, j’ai été séquestrée pendant deux ans.

Qu’avez-vous ressenti quand vous avez découvert New York ?
J’étais à la fois heureuse et malheureuse parce que ma fille Amina n’était pas avec moi [elle ne la rejoindra que quelques années plus tard]. Je pleurais beaucoup. À mon arrivée à l’aéroport JFK, je retrouve Alkhaly, un homme dont mon cousin m’a donné le numéro de téléphone. C’est lui qui m’apporte un manteau : nous sommes en janvier et je ne suis pas habillée en conséquence. Puis il m’emmène dans le Bronx, chez Hama, qu’il me présente comme une cousine éloignée, même si je n’en ai jamais entendu parler. Elle vit là avec son mari, Demda, et ses trois enfants âgés de 9 à 14 ans. Elle commence par m’expliquer qu’elle a payé de sa poche mes droits d’entrée aux États-Unis, puis exige d’être remboursée. Me voilà la baby-sitter de ses enfants. Elle est très antipathique, me fait dormir sur le canapé du salon, m’interdit de quitter l’appartement dont je n’ai même pas la clé. Je suis séquestrée pendant deux ans.

Comment vous en sortez-vous ?
Grâce à un boulot dans un salon de coiffure, puis dans un restaurant. Quand Amina parvient à me rejoindre à New York, je m’inscris dans une agence d’intérim qui me trouve plusieurs petits boulots temporaires. C’est ainsi que je décroche mon job de femme de chambre au Sofitel.

Vous dites-vous, à l’époque, que vous allez rester toute votre vie aux États-Unis ?
La vie est plus agréable ici qu’en Guinée si vous avez un boulot ! Là-bas, c’est rude. Ici, c’est un autre niveau. Je me suis dit que ma fille pourrait avoir ce dont j’ai été privée : l’école. Quant à moi, j’étais heureuse au Sofitel. Jusqu’au 14 mai 2011.

* Point formellement contredit dans le réquisitoire du procureur.

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