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William et Harry, la guerre des frères racontée par Stéphane Bern

William et Harry, la guerre des frères racontée par Stéphane Bern

Le prince Harry et le prince William durant le mariage d'Harry et Meghan. | © Owen Humphreys / AFP

People et royauté

Les deux fils de Diana ne se font plus de cadeaux. Un historien anglais raconte les coulisses du conflit entre l’héritier et sa « pièce de rechange ».

 

D’après un article Paris Match France de Stéphane Bern

« Si la rupture entre les deux frères n’est pas réparée d’une manière ou d’une autre, elle prendra place, avec la crise de l’abdication [de 1936] et la mort de Diana, comme l’un des traumatismes qui auront changé la monarchie. » Qui tire ainsi le signal d’alarme ? Non pas un fossoyeur de la Couronne britannique, mais l’un de ses plus grands défenseurs et connaisseurs, l’historien Robert Lacey, biographe de la Reine, qui ne peut être soupçonné de malveillance, lui qui a épousé lady Jane Rayne, fille du huitième marquis de Londonderry, demoiselle d’honneur au couronnement de la reine Elizabeth II, en 1953…

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Consultant pour la série à succès de Netflix The Crown , l’historien de 76 ans lâche cette semaine une bombe dans l’univers feutré de Buckingham Palace : Battle of Brothers : William, Harry and the Inside Story of a Family in Tumult, éd. William Collins (« La bataille des frères : William, Harry, l’histoire d’une famille en plein tumulte ») – qui revient en détail sur les relations complexes entre « the Heir and the Spare », comme on dit à Londres, comprenez « l’héritier et la pièce de rechange ».

Au cœur de la controverse, l’histoire de deux frères inséparables, liés par une épreuve commune, celle de la mort de leur mère, la princesse Diana, mais que la vie, leurs choix et leur tempérament ont irrémédiablement séparés. Une sorte de « dérive des continents » entre les Cambridge et les Sussex. William, l’héritier en second du trône d’Angleterre, offre avec Kate l’image d’une famille unie, entièrement mobilisée au service du royaume. On les a récemment vus poser aux côtés du naturaliste sir David Attenborough, venu leur présenter sa série documentaire, Notre planète, et répondre aux jeunes George, Charlotte et Louis. Le prince William vient de lancer, avec le pape François et une cinquantaine d’autres personnalités, un appel à résoudre la crise climatique avant 2030. Il annonce qu’il remettra, à l’automne 2021, la première édition de son prix consacré à l’environnement. Doté de 55 millions d’euros sur dix ans, le prix Earthshot, qui se veut « le prix environnemental mondial le plus prestigieux de l’Histoire », « incitera au changement et aidera à réparer notre planète au cours des dix prochaines années – une décennie critique pour la Terre », précise sa fondation.

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Le couple a violé les accords de ce qu’il convient d’appeler le « Megxit », le départ négocié du couple Sussex en Californie

Promu défenseur de la planète, le prince William monte en puissance au sein de la « Firme », comme on surnomme les Windsor. L’étoile de son frère cadet, Harry, plus libre et plus proche du citoyen lambda, au contraire, ne cesse de pâlir. À défaut d’avoir trouvé un rôle défini dans le cadre bien rigide de la monarchie, Harry a conquis le droit de s’exprimer… mais au risque de sortir des sentiers battus et de s’exposer aux controverses. Installé de l’autre côté de l’Atlantique, libéré des devoirs de la Couronne, il est en roue libre, et prend même des positions tranchées qui lui valent, en Angleterre, une volée de bois vert. Il faut dire qu’à l’approche de l’élection présidentielle américaine le duc de Sussex s’est laissé entraîner par son épouse Meghan sur un terrain glissant. « Il est vital que nous rejetions les discours de haine, la désinformation et la négativité en ligne. » Cette petite phrase, lâchée dans une vidéo enregistrée pour le classement « Time » des 100 personnalités les plus influentes de 2020, semblait directement adressée à Donald Trump. Qui ne s’y est pas trompé, lui répondant à sa manière lors d’une conférence de presse : « Je souhaite bon courage à Harry, il va en avoir besoin… » Le prince précisait dans le même temps : « Lors de ces élections, je ne vais pas pouvoir voter aux États-Unis. Mais comme la plupart d’entre vous le sait, je n’ai jamais pu voter de ma vie au Royaume-Uni. »

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Il embarrasse au passage la Reine, sa grand-mère. Tous affirment que le couple a violé les accords de ce qu’il convient d’appeler le « Megxit », le départ négocié du couple Sussex en Californie. Et porterait atteinte à la sacro-sainte règle de neutralité à laquelle est soumise la monarchie outre-Manche. Les journaux conservateurs et proches de la royauté sont les plus sévères. Le Daily Telegraph s’est inquiété du coup porté à la relation diplomatique avec les États-Unis. The Spectator titre : « L’avis de Meghan et Harry sur Trump, tout le monde s’en fiche ! ». Dans l’éditorial du tabloïd Daily Mail, l’influent présentateur anglais Piers Morgan réclame que la Reine leur retire tous leurs titres… comme d’ailleurs 68 % des Britanniques interrogés par le magazine Tatler.

Pourquoi Harry s’accroche-t-il au titre de duc de Sussex ?

Autre intrusion du prince dans la sphère politique, ses récents propos dans l’Evening Standard pour dénoncer un racisme structurel. « Je n’étais pas au courant de tous les problèmes qu’il y avait au Royaume-Uni, mais aussi dans le monde… Je croyais l’être, mais ce n’était pas le cas. Quand vous vous rendez dans un magasin avec votre enfant et que vous ne voyez que des poupées blanches, est-ce que vous vous demandez pourquoi il n’y a pas une seule poupée noire ? Et c’est juste un exemple, car le monde que nous connaissons a été créé par des Blancs, pour des Blancs. » Le prince, qui a accordé cette interview dans le cadre du Black History Month, un mois dédié à l’histoire des diasporas africaines et à la conscience noire, plaide en faveur d’une société plus égalitaire. « Tant que le racisme structurel existera, il y aura des générations de jeunes gens de couleur qui ne commenceront pas leur vie avec la même égalité que leurs pairs blancs. » C’est la première fois que Harry s’immisçait aussi nettement dans le débat, partageant les convictions de son épouse, Meghan, très engagée sur le sujet.

Immédiatement, la classe politique anglaise, moins encline à l’indulgence envers un jeune prince qui a préféré, en pleine crise sanitaire, partir vivre à Hollywood, lui a reproché, derrière des intentions louables, de s’exposer et, sans doute, de remettre en cause les fondements mêmes de l’establishment auquel son frère aîné semble avoir fait allégeance. Mais pourquoi alors s’accrocher au titre de duc de Sussex ? Deux positions s’affrontent. William et Kate, qui ont épousé le devoir d’exemplarité, versus Harry et Meghan, qui ont tiré leur révérence. La Reine aurait été convaincue par son entourage de convoquer Harry pour une explication franche, dans les prochaines semaines.

Août 1988. William, 6 ans, et Harry, 3 ans et demi, les marches du palais royal espagnol de Majorque. Leurs parents se sépareront quatre ans plus tard.
Août 1988. William, 6 ans, et Harry, 3 ans et demi, les marches du palais royal espagnol de Majorque. Leurs parents se sépareront quatre ans plus tard. © DIANA MEMORIAL FUND/CAMERAPRESS

Si la souveraine britannique a toujours montré beaucoup d’indulgence pour Harry, il n’en va pas de même pour son frère aîné, soucieux avant tout de la réputation d’une institution dont il incarne l’avenir. C’est, en tout cas, l’analyse de Robert Lacey, qui revient sur un épisode du « Megxit », le sommet de Sandringham, la réunion de crise du 13 janvier 2020. « La Reine avait suggéré à la famille de se réunir pour le déjeuner avant la confrontation dans la bibliothèque, mais William refusa l’invitation. Il se présenterait évidemment à 14 heures pour la réunion, mais il voulait seulement parler affaires. Le prince […] était si furieux contre son jeune frère qu’il ne pourrait pas supporter l’hypocrisie de lui sourire pendant le déjeuner. » Le biographe décrit les négociations : « C’était comme avoir affaire à un avocat hollywoodien intrépide. […] Les Sussex voulaient des garanties sur chaque point. » Leur précipitation, leur exigence pour utiliser commercialement le label Sussex Royal, ont même fini par braquer la Reine, pourtant encline à soutenir son petit-fils dans sa nouvelle vie en Amérique. Robert Lacey écrit encore : « Le comportement erratique et impulsif de Harry et Meghan au cours de l’année écoulée n’avait pas incité la reine Elizabeth II à vouloir leur faire confiance de sitôt sur l’utilisation du terme “royal”. »

À croire, en effet, que les incompréhensions se multiplient et que le couple développe une sorte de paranoïa, s’érigeant en victime de l’institution. Dans Battle of Brothers , Robert Lacey revient aussi sur le tollé provoqué par le baptême du petit Archie, en juillet 2019. Les Britanniques n’ont pas été les seuls déçus par la décision des Sussex de célébrer l’événement de façon privée, sans même communiquer les noms des parrains et marraines… La famille royale également en aurait été stupéfaite, assure le biographe, et d’abord le prince William. « Qu’est-ce qu’un comportement aussi bizarre et paranoïaque indique sur les parents impliqués ? se demande Robert Lacey. Une chose que nous pouvons conclure est que Harry et Meghan avaient développé une idée exagérée de leur propre importance. Les mois écoulés depuis leur mariage ont démontré que le couple partage un défaut de caractère : ils ont tous deux tendance à passer rapidement d’un état où ils ont fortement confiance en eux à des moments misérables où ils s’apitoient en jouant aux victimes. » Il faut convenir que les occasions de vexation se sont multipliées : pour le message de Noël 2019, les Sussex disparaissent de la photo sur le bureau de la Reine, tandis que le prince de Galles organise une « photo de famille » autour d’Elizabeth II avec seulement ses héritiers en ligne directe, Charles, William et George.

« Nous sommes deux entités distinctes », avouera William

Au fond, Robert Lacey met en lumière « le drame des cadets ». Après la princesse Margaret, la sœur de la Reine, livrée à ses démons, ou le prince Andrew, son fils, surprotégé dans une attitude compensatoire, c’est au tour du prince Harry de subir la malédiction. Désormais, sa cellule familiale ne comprend plus son frère aîné. « Nous sommes deux entités distinctes », avouera William. Pour preuve, les Sussex ont quitté la fondation caritative constituée par William et Kate et, en novembre 2018, ils ont décidé de ne plus partager leur palais, à Kensington, mais de déménager à Frogmore Cottage dans le parc de Windsor. Si Robert Lacey puise dans le passé les ferments de la séparation – pourquoi William, censé protéger son jeune frère, ne l’a-t-il pas empêché de boire trop, de fumer, de se droguer, voire de revêtir, lors d’une fête déguisée, un uniforme nazi ? –, il souligne combien l’arrivée de Meghan Markle a rompu un équilibre.

Alors que, en avril 2017, Harry confiait devant la caméra ses difficultés à faire son deuil après la mort de lady Diana et révélait que son frère l’avait convaincu d’entreprendre une thérapie, au même moment, William, préoccupé par l’emballement de son cadet pour l’actrice américaine, choisissait de se tourner vers le comte Spencer, frère de leur mère. Lacey raconte : « Leur oncle était d’accord avec William pour voir ce qu’il pouvait faire… Le résultat de son intervention fut une explosion encore plus amère. Une fois de plus, Harry […] était furieux contre son frère aîné. » Le biographe souligne pourquoi Meghan Markle a immédiatement plu à Harry : il « pouvait sentir chez Meghan les bizarreries et les originalités qui faisaient d’elle un personnage si similaire à Diana… Elle était une anticonformiste qui a mené ses batailles avec les mêmes qualités non royales – presque anti-royales – de sa mère ».

 Robert Lacey dresse un portrait sévère de Meghan Markle – « Elle est difficile. Elle a un niveau incroyable et dangereux de confiance en soi »

La guerre des frères, comme il convient désormais de l’appeler, couvait depuis longtemps. Et même le prince Harry, jamais en reste de confidences filmées, l’avoua dans un documentaire tourné en Afrique et diffusé en octobre 2019 : « Avec notre rôle, notre travail, notre famille et la pression à laquelle nous sommes soumis, il se passe forcément des choses… » Un éloignement qu’il imputait également à leurs emplois du temps surchargés : « Nous ne nous fréquentons plus autant que par le passé, car nous sommes très occupés. Mais je l’aime profondément. En tant que frères, nous vivons de bons comme de mauvais jours. Mais […] je serai toujours là pour lui et je sais qu’il sera toujours là pour moi. » Son départ précipité pour l’Amérique a achevé de les éloigner l’un de l’autre. Les images parlent d’elles-mêmes : lors de la cérémonie religieuse du Commonwealth en l’abbaye de Westminster à Londres, le 9 mars dernier, les deux couples s’ignorent superbement. Les Sussex sont relégués un rang derrière les Cambridge. On ne badine pas avec le protocole qui, pour une fois, arrange bien les choses.

À qui la faute ? Si Robert Lacey dresse un portrait sévère de Meghan Markle – « Elle est difficile. Elle a un niveau incroyable et dangereux de confiance en soi » –, il estime aussi que le palais a mal évalué la situation. « Il n’y a qu’un seul millionnaire autodidacte dans la famille royale et c’est Meghan Markle. S’ils s’étaient assis avec elle au début et lui avaient dit : “Parlons de ce qui vous intéresse”, les choses auraient pu être différentes. Ils ont commis l’erreur de la traiter comme une simple princesse “de routine”. » La monarchie britannique est-elle passée à côté d’une formidable occasion ? « Avec Meghan, la famille royale avait trouvé une recrue métisse et, pour une monarchie qui représente une nation métisse et un Commonwealth multiracial, c’était important. Faut-il s’étonner qu’aujourd’hui la Barbade et la Jamaïque disent : “Merci beaucoup, mais nous pouvons nous passer de la Reine” ? » Et pourtant, selon Robert Lacey, toute la stratégie de la monarchie reposait sur la cohésion des princes. La solution du problème est entre les mains du futur William V. La rumeur prétend que, le 15 septembre, il aurait appelé son frère Harry par Zoom pour lui souhaiter un joyeux 36e anniversaire. Un premier pas. Mais la réconciliation prendra du temps. Comment William pourrait-il entrer un jour dans l’Histoire, maintenir un royaume désuni par le Brexit et faire cohabiter une nation britannique multiculturelle et multiraciale s’il n’est pas capable de faire l’unité dans sa propre famille ?

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