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Delphine, Albert & Paola : Une chaumière et trois coeurs, point d’orgue d’une affaire digne de « The Crown »

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Le 17 octobre, quelques jours avant la rencontre avec Albert et Paola, Delphine inaugurait son oeuvre 'Ageless Love' (Amour sans âge) au Gerdapark à Saint-Nicolas. | © Nicolas Maeterlinck / Belga.

People et royauté

La princesse Delphine a rencontré Albert et Paola : « Un nouveau chapitre s’est ouvert », précise le communiqué du Palais aux termes joliment – et religieusement, soulignent quelques observateurs – pesés. Les scénaristes les plus fleur bleue n’auraient pas eu cette audace. Ils l’ont fait. Le happy end de l’affaire Delphine Boël est simplement ébouriffant. Et confirme au moins ce point : les contes de fées, souvent cruels, peuvent aboutir à quelques images radieuses. Analyse.

Le roi Philippe n’est évidemment pas étranger à cette affaire. Osons rappeler qu’il a ouvert la voie. Nous voici donc dans le début d’une ébauche d’aboutissement d’un sacré scénario digne d’un feelgood movie aux accents médiévaux.

Le tableau – une chaumière et trois coeurs – constitue en soi une aubaine pour les caricaturistes. Les Belges s’en sont donné à coeur joie. « Vous savez, j’ai bien connu votre mère », dit Albert à Delphine dans un dessin de Dubus. Kroll présente les trois protagonistes devant des caméras, Albert en peignoir, chaussé de charentaises, se faisant poudrer le nez tandis qu’un secrétaire place Paoa face à Delphine… L’image, à la fois avenante et compassée, rappelle ces illus de boîtes de biscuits, un royal merchendising en mode « updated »

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Au Belvédère, leur résidence privée, Albert et Paola ont donc reçu Delphine le 25 octobre. Le cliché transmis aux médias, une « photo pour l’histoire » est intimiste. Une atmosphère cosy, un éclairage chaleureux devant l’âtre. Une chaumière et trois cœurs. Delphine porte un blazer noir sobre et un jean ample. Paola est en pantalon slim, veste sombre et chemisier. Des éléments cosmétiques qui traduisent néanmoins un souhait instinctif de se fondre dans le cadre de l’autre.
La scène renvoie à celle qui fut immortalisée au Palais de Laeken. Un peu plus tôt, le 9 octobre, Delphine y rencontrait son frère Philippe. Un feu vert officiel, à la fois formel et chaleureux, de bon augure pour la suite des événements. L’ambiance était alors axée sur une convivialité fraternelle. Il y eut on l’imagine quelques échanges sur l’art, la peinture, des passions qu’ils partagent. Albert et Paola s’étaient dits, par communiqué de presse, « très heureux » de cette rencontre. Laurent soulignait un peu plus tard que Delphine était la bienvenue à son domicile.

Il y eut enfin, point d’orgue d’une affaire sensible, parfois rocambolesque, digne d’un épisode de The Crown, version belge, cette rencontre au Belvédère, dans le cocon paternel qui a tant manqué à celle qui fut longtemps appelée la « fille cachée », « fille illégitime », ou « fille présumée » du Roi. Nous sommes soudain loin de la politique des petits pas. Ce sont ici des enjambées, certes feutrées, pour Delphine et la famille royale.

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« Chacun de nous a pu exprimer, sereinement et avec empathie, ses sentiments et son vécu », poursuit le communiqué signé Delphine, Paola et Albert. « Après les tumultes, les blessures et la souffrance, vient le temps du pardon, de la guérison et de la réconciliation.» Des termes vagues mais sélectionnés dans le registre de l’émotion et d’une forme d’austérité presque spirituelle. Des émotions qui néanmoins ne s’inventent pas, ne se jouent pas. Des ressentis dont l’authenticité, de part et d’autre, ne semble plus à démontrer.
« C’est le chemin, patient et parfois difficile, que nous avons décidé de prendre résolument ensemble. Ces premiers pas ouvrent la voie qu’il nous appartient désormais de poursuivre paisiblement. » Ce chemin sera fait d’échanges nourris, dans ce qu’il est convenu d’appeler une sérénité retrouvée.

Delphine a pu percevoir, dans la longue obstination paternelle, une forme de bouderie, de sensibilité glacée, de reconnaissance confuse, non-avouée, butée, un peu brute de décoffrage. Ces sensations, elle a pu les avoir parfois après avoir calligraphié, des nuits durant, ses poèmes furibonds et flamboyants, rédigés en anglais, faits de constats sombres entremêlés de positive thinking.

Après s’être redécouverts par la voie médiatique, Delphine et son père ont pu enfin s’entretenir en direct. Et peut-être à coeur ouvert, pour autant que cela puisse se faire dans la spontanéité de l’instant.
L’ex-souverain a pu vibrer devant certaines confessions de son ex « fille présumée ». A pu être sensible à certaines assertions, à des reproches légitimes. A sans doute admiré au fond l’obstination éminemment Cobourg de sa progéniture. Il a admis sans doute qu’il s’était enferré dans une posture intenable, pour diverses raisons.
Si l’émotion lui a souvent embrumé le regard, Delphine quant à elle a eu l’intelligence de lire entre les lignes. Elle a pu percevoir, dans la longue obstination paternelle, une forme de bouderie, de sensibilité glacée, une « reconnaissance » confuse, étouffée, butée et brute de décoffrage. Ces sensations, elle a pu les avoir occasionnellement, lorsqu’elle était apaisée. Lorsqu’elle avait pu se défouler au préalable en jetant sur la toile la couleur et le formes qui font sa griffe d’artiste. Ou après avoir calligraphié, des nuits durant, ses poèmes furibonds et flamboyants, rédigés en anglais, faits de constats sombres entremêlés de positive thinking.

Le 25 octobre, Delphine était reçue par Albert et Paola au Belvédère, résidence privée du couple. L’image, à la fois avenante et compassée, rappelle ces illus de boîtes de biscuits, un royal merchendising en mode « updated ». © Royal Palace of Belgium / AFP.

Au fil des nombreux entretiens que Delphine nous a accordés au cours de ces vingt dernières années, un élément a toujours retenu notre attention : le trouble qu’elle manifestait lorsqu’il était question d’Albert, l’affection, ébréchée mais vivace qu’elle lui portait.

Certes elle l’a critiqué mais elle l’a aussi, sinon encensé, du moins dépeint dans sa fragilité d’homme, d’homme tendre, d’homme drôle. Ce « Papillon » qui se posait régulièrement dans sa vie à Londres notamment. Cet homme gai comme un pinson qui la faisait rire et la rendait heureuse. Cet homme pour lequel elle avait un attachement viscéral. Un attachement organique, qui précédait la révélation, par la mère de Delphine, Sibylle de Selys Longchamps, de sa filiation.
Bien avant cet aveu, Delphine sentait quelque chose de profond, le sang qui souvent crée ds ponts impalpables, indicibles. Delphine, petite, ensuite ado, était pendue aux lèvres de cet homme magique, venu de Belgique. Sa seule présence, son existence ont empêché la jeune femme de se fondre avec bonheur dans le moule imposé : celui d’un père attitré, Jacques Boël. Les week-ends en sa présence seront pour elle compliqués, elle n’en fera guère état mais n’a jamais non plus tenté de dissimuler ce point : c’était Albert ou rien.

« Les enfants qui ont été faits et dont on ne connaît pas l’origine vont vouloir connaître leurs géniteurs. Un jour ou l’autre. C’est quasi-inéluctable. » Delphine de Saxe-Cobourg

Ce pouvoir, incalculable souvent, des liens du sang. Des liens encore méconnus, tributaires de l’état des connaissances génétiques. Leur impact est naturellement tempéré par les facteurs environnementaux, psychologiques, sociologiques… « Le pouvoir du sang ? Sans doute existe-t-il. Mais un lien puissant ne veut pas dire qu’on va aimer obligatoirement. Il s’agit d’aller vers la connaissance, ce qui n’a rien à voir avec l’amour », nous disait-elle encore en juillet dernier tout en vibrant chaque fois qu’elle prononçait le nom de son père. Le roi fut « Il » au début des années 2000, elle refusait alors de le nommer dans ses interviews. Il devint ensuite « Albert ». Et très rarement « mon père ». Par pudeur, par défi. Par peur du ridicule peut-être. « Je ne cherche pas un ‘papa’, mais un père dans le sens identitaire », rappelait-elle parfois.

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La « quête identitaire » de Delphine, ouvre des portes à nombre d’enfants dans des cas similaires, elle en a la démonstration au quotidien. Nombre d’entre eux lui sont tombés dans les bras. Dans la rue ou au terme d’une expo. Ils ont pleuré parfois. Elle ne l’oublie pas. La désormais princesse de Belgique se dit sensible notamment à la problématique des enfants nés sous X. À leurs recherches, cruciales. « Les enfants qui ont été faits et dont on ne connaît pas l’origine vont vouloir connaître leurs géniteurs. Un jour ou l’autre. C’est quasi-inéluctable. »
Cette démarche existentielle elle l’a portera à bout de bras dès ce fameux coup de fil qu’elle passe à Albert, peu de temps après la révélation publique de son existence dans la biographie de Paola rédigée par Mario Danneels (publiée en 1999). Et durant lequel il aura ces mots : « Tu n’es pas ma fille. »

Il y eut, au fil des ans, des moments de désespoir radical. Des œuvres provocatrices, les trônes et couronnes aux contours caricaturaux, exubérants, aux allures punkisantes. Les couleurs belges qu’elle projette alors, comme chacun peut maudire avec l’impulsivité de la jeunesse, ce qui l’a bercé, au moins en partie.

Pour s’exprimer ainsi, aussi directement, Albert a pu être seul ou pas, lui-même empêtré dans des émotions contradictoires, écartelé dans sa vie, son ressenti. Il n’y a pas d’âge pour souffrir ou se contredire même si la jeune femme que Delphine est alors attend des adultes une forme de maturité, de responsabilité. La fille d’Albert reconnaissait volontiers lorsque nous en parlions avec elle, que le roi avait pu être lui-même pris dans ce flux d’émotions. Elle revenait assez souvent sur ce moment qui a décuplé sa rage. Une rage non pas vindicative mais simplement affirmative. L’énergie d’un combat pour exister.
Delphine, qui avait longtemps protégé Albert et le pays, « comme un bon petit soldat », a-t-elle souvent souligné, n’en pouvait plus, après avoir été ainsi bridée, d’être reniée. C’est son amour broyé qu’elle n’a eu de cesse ensuite de clamer. Tentant les approches et puis passant aux choses sérieuses. Le processus judiciaire après l’abdication d’Albert.
Il y eut, au fil des ans, des moments de désespoir radical. Des œuvres provocatrices, les trôles et les couronnes aux contours caricaturaux, exubérants, aux allures punkisantes. Les couleurs belges qu’elle projette alors, comme chacun peut maudire, avec l’impulsivité de la jeunesse, ce qui l’a bercé, au moins en partie. En même temps, ces éléments de malédiction, ceux sur lesquelles l’artiste s’acharne constituent une forme de fascination. Qu’elle le veuille ou non.

Delphine, dûment masquée mais dont la parole a toujours été libre, pose ici, le regard pétillant, lors de l’inauguration de son oeuvre « Ageless Love » au Gerdapark, Saint-Nicolas, le 17 octobre. © Nicolas Maeterlinck / Belga.

Delphine nous a toujours dit et répété qu’elle aurait entamé cette procédure même si son père avait été un criminel de haut vol. Même s’il avait tué, commis des actes impardonnables sur la société.
Il suffisait d’un signe, qu’il revienne vers elle, qu’il reconnaisse son existence, même tacitement.
Elle aurait été comblée de le voir même clandestinement. Elle aurait toléré énormément de formules de vie. Mais ne pouvait admettre ce rejet méthodique dans son absurdité.

Lorsqu’elle évoquait Albert, son regard s’embuait donc ou s’enflammait. Delphine ne joue pas, n’a jamais joué. Elle était sensible à la moindre remarque. Nous lui racontions parfois que, lors des visites d’État, l’humour du Roi faisait un tabac au sein de la délégation. Fédérateurs, piquant, drôle. Il était perçu aussi comme bienveillant, attentionné, fin. Elle semblait boire alors ces paroles tout en marquant une forme d’irritation : Pourquoi donc n’accepte-t-il pas le contact ? Quand Delphine dit qu’un simple geste aurait suffi à freiner ses élans juridiques, nous l’avons toujours sentie sincère jusqu’à l’os.

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Ce communiqué du roi Albert, envoyé après la réception des résultats ADN qui confirmaient qu’il était le père de Delphine, ce communiqué clinique, aux accents polaires comme cela a a beaucoup été souligné, était le résultat d’un travail d’avocats. Il s’adressait sans doute davantage à la population ou aux magistrats qu’à Delphine. Elle en prendra conscience avec reconnaissance un peu plus tard. Sur le moment elle a vu rouge et a encaissé ce qu’elle a perçu dans un premier temps comme un nouvel affront.
Tout cela est derrière elle aujourd’hui, au moins en partie. « Laissez-moi le temps de guérir », disait-elle récemment.
Le mouvement, qu’avait instigué le roi Philippe en disant, via un membre de son équipe il y a quelques années déjà, qu’il était favorable à une résolution de l’affaire Delphine Boël, a été largement bénéfique. Philippe s’est inscrit dans une ligne contemporaine, celle de l’ouverture qu’on lui connaît. Ici une ouverture sociétale et familiale. On sait que nombre de tensions dans les fratries perdurent pour moins que cela.

J’écoute souvent le podcast d’un ancien joueur de football américain qui a eu un accident et a dû se réinventer. Il met en valeur la vulnérabilité masculine. Il fait intervenir une série de grands personnages qui ont réussi dans des milieux parfois hyper macho et reconnaissent cette fragilité. Ils abordent leur enfance, leurs chagrins. La manière dont ils s’expriment est magnifique. La majorité d’entre eux me font pleurer, ils parlent de leurs parents. – Delphine

Quant à l’image paternelle que Delphine s’est construite au fil du temps, elle s’est adoucie, a adopté des contours malléables, éminemment modernes. « Comme nombre d’enfants de divorcés, nous disait-elle encore en juillet dernier, j’ai dû travailler sur l’image des rôles parentaux. On sait d’où viennent nos inquiétudes et on apprend à les gérer. »
Les profils traditionnels du père et de la mère sont fondateurs, pas exclusivement bien sûr. Comment Delphine perçoit-elle les « genres » ? Son image de l’homme est-elle altérée ?
Elle donne cet exemple concret de profils qui l’inspirent : « J’adore suivre les sportifs, actifs ou anciens. Je les écoute parler. Ils ont une discipline de vie, une détermination. Ils doivent laisser tomber plein de choses pour réussir et ça force mon admiration. J’écoute régulièrement le podcast d’un ancien joueur de football américain qui met en valeur la vulnérabilité masculine. Il fait intervenir des personnages qui ont réussi dans des milieux parfois hyper macho et reconnaissent cette vulnérabilité. Il fait intervenir une série de grands personnages qui ont réussi dans des milieux parfois hyper macho et reconnaissent cette fragilité. Ils abordent leur enfance, leurs chagrins. La manière dont ils s’expriment est magnifique. La majorité d’entre eux me font pleurer, ils parlent de leurs parents. Parfois ils ont été abusés sexuellement. Ce n’est pas de la ‘gnognotte’, c’est du vrai. Ce sont par exemple des businessmen de haut vol qui dévoilent leurs failles. Comme quoi l’homme peut être tout à fait émotionnel tout en restant très masculin. Comme quoi l’homme n’est pas obligé de rester complètement coincé avec ses émotions. L’écoute de ces témoignages passionnants m’a un peu réconciliée avec l’homme. »
La jeune femme, qui a, un temps, consulté des psys, s’en est longtemps remise à son art, aux épaules de sa mère, de son compagnon, Jim O’Hare et de ses deux enfants. Désormais elle pourra s’appuyer sur une famille élargie.

La machine judiciaire est passée par là. En-dehors des procédures de médiation, elle a tendance à durcir, parfois artificiellement les positions. Les équipes juridiques placent en théorie, c’est de bonne guerre, les camps dos à dos, tendent à exacerber les différences.

Magnifique leçon de vie au final, rattrapage in extremis, obligatoire sans doute mais néanmoins magistral dans son efficacité, pour Albert II dont la fin de règne avait été ternie par cette affaire. Il est allé jusqu’au bout lui aussi, à sa manière. Et ne s’est pas présenté au procès alors que Jacques Boël figurait encore dans la procédure. Après, les choses se sont emballées en termes de timing. La machine judiciaire est passée par là. En-dehors des procédures de médiation, elle a tendance à durcir, parfois artificiellement les positions. Les équipes juridiques placent en théorie, c’est de bonne guerre, les camps dos à dos, tendent à exacerber les différences. Ici, la résolution judiciaire a réparé l’injustice, instauré l’égalité qui découle d’emblée semble-t-il sur la fraternité. Reste à retisser des liens déchiquetés.
Albert des années durant s’est donc retranché derrière la procédure judiciaire. S’est figé sur une posture d’un autre temps. N’a pas tendu la main. L’ancien souverain attendait peut-être son heure, que la procédure officielle ait tranché, pour proposer de panser les plaies et de reconstruire une histoire. On se prend en tout cas à l’espérer, pour la gloire ou le panache du conte de fées. L’aurait-il fait sinon ? L’histoire le racontera.

Le sujet est à lire dans Paris Match Belgique, édition du 29 10 20. Numéro 1000, spécial 20 ans.

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