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En 1955, l’amour impossible de la princesse Margaret

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La Princesse Margaret. | © Paris Match.

People et royauté

Il y a 65 ans, la princesse Margaret devait renoncer à son grand amour, Peter Townsend… Avec Rétro Match, suivez l’actualité à travers les archives de Paris Match.

D’après un article Paris Match France de Clément Mathieu

« Dommage qu’il soit marié… » Margaret a tout juste 14 ans, quand Elizabeth lui souffle la mauvaise nouvelle. La future reine a bien remarqué les regards de sa cadette. C’est vrai qu’il est séduisant, le nouvel écuyer de papa. Un grand et beau gentleman, de quinze ans son ainé, héros de la guerre qui s’achève. « As » de la Royal Air Force avec une dizaine d’avions allemands abattus au-dessus de la Manche, le group-captain Peter Townsend a quitté l’armée pour devenir l’aide-de-camp de George VI, et s’installer à Buckingham, dans l’intimité des Windsor.

Il faudra sept ans encore pour que Peter voit naître en lui des sentiments similaires à l’endroit de Margaret, devenue cette si jolie jeune femme. Leur romance se serait nouée en 1952. Cette année-là, la princesse a perdu son père. Elizabeth a hérité de la couronne, Margaret et sa mère se sont retirées à Clarence House, avec Peter Townsend comme chambellan. Cette année-là, le group-captain, lui, a quitté son épouse. Cette année-là, premières rumeurs à la cour…

Le mariage est impossible, pour le moment…

En avril 1953, dans le secret de leur relation, Peter Townsend demande à Margaret de l’épouser. Impossible. L’Église anglicane, sur laquelle règne aussi sa famille, interdit le remariage d’une personne divorcée. Quatrième dans l’ordre de succession, et régente en cas de disparition de sa sœur, comment Mme Townsend pourrait-elle monter sur le trône ? En vertu de l’acte sur les mariages royaux de 1772, Elizabeth devrait également donner son aval, et contrevenir au dogme. Impossible.

Seule solution, prescrite par la jeune reine en personne : attendre 1955. Margaret aura plus de 25 ans, et pourra se passer de l’assentiment royal de Sa Majesté qui, elle, n’aura plus à se prononcer sur l’épineuse question. À condition de renoncer à ses titres et sa place pour le trône, la cadette pourra convoler en justes noces ; noces civiles certes, mais justes. Et pour calmer la presse surexcitée par l’idylle, Peter Townsend sera muté deux ans à Bruxelles comme attaché de la Royal Air Force.

« La princesse triste. C'est le surnom que les Anglais ont donné à la Princesse Margaret dont le drame personnel occupe depuis quinze jours la première page des journaux britanniques. » - Paris Match n°225, 11 juillet 1953
« La princesse triste. C’est le surnom que les Anglais ont donné à la Princesse Margaret dont le drame personnel occupe depuis quinze jours la première page des journaux britanniques. » – Paris Match n°225, 11 juillet 1953 © Paris Match

Les retrouvailles de Margaret et Peter en exclusivité dans Match

Le 25 août 1955, Margaret fête son 25ème anniversaire. La presse, de son côté, célèbre le «jour où la princesse est libre de se marier». Venus du monde entier, ils sont trois cents -un record- à l’attendre devant Balmoral où elle séjourne. Les sujets britanniques la soutiennent aussi. Moins du quart de la population s’oppose au mariage, selon les sondages. En coulisses, le Premier ministre Anthony Eden et la reine dessinent les contours de l’union, et ses conséquences pour la monarchie, malgré les nombreuses réticences : classe politique britannique, église anglicane, chefs d’états et de gouvernements du Commonwealth…

Sa Majesté a longtemps été soupçonnée d’avoir fait obstacle au bonheur de sa sœur. L’ouverture d’archives gouvernementales, en 2004, a prouvé le contraire. Du haut de ses trois petites années de règne, Elizabeth était prête à modifier l’acte de 1772, pour que sa sœur reste en leur royaume, conserve ses titres, et la subvention de la Couronne.

Le 12 octobre 1955, au milieu d’un invraisemblable tumulte médiatique, Peter Townsend regagne son île. Le 13, il entre par la porte de service de Clarence House. Il en ressort deux heures plus tard, et surpris par les journalistes, lâche : « oui je suis heureux ce soir ». Deux jours plus tard, des dizaines de journalistes du monde entier font le siège d’Allanbury House, maison de campagne d’une cousine de la princesse, chez qui le couple doit se retrouver. Parmi les reporters, Philippe Le Tellier de Paris Match qui va décrocher le scoop : la seule photo de Margaret et Peter ensemble après leurs retrouvailles.

« Les 25 ans de Margaret : le photographe de la Cour d'Angleterre, Cecil Beaton, a marqué par cette image officielle de la princesse l'anniversaire fatidique : celui qui fait de Margaret la plus célèbre catherinette du monde, celui qui lui donne la liberté du cœur. » - Paris Match n°335, 27 août 1953
« Les 25 ans de Margaret : le photographe de la Cour d’Angleterre, Cecil Beaton, a marqué par cette image officielle de la princesse l’anniversaire fatidique : celui qui fait de Margaret la plus célèbre catherinette du monde, celui qui lui donne la liberté du cœur. » – Paris Match n°335, 27 août 1953 © Paris Match

J’aimerais que l’on sache que j’ai décidé de ne pas épouser le group-captain Peter Townsend

Il y aura un autre week-end à la campagne. Quatre dîners aussi. La presse, jusque-là optimiste, commence à s’interroger. Jusqu’à ce communiqué de Margaret, le 31 octobre 1955, rare et bouleversant par sa franchise : « J’aimerais que l’on sache que j’ai décidé de ne pas épouser le group-captain Peter Townsend. Je savais que, sous réserve de ma renonciation à mes droits successoraux, il m’aurait été possible de contracter un mariage civil. Mais conscient des enseignements de l’Église selon lesquels le mariage chrétien est indissoluble et conscient de mon devoir envers le Commonwealth, j’ai résolu de mettre ces considérations avant les autres. J’ai pris cette décision toute seule et, ce faisant, j’ai été renforcé par le soutien et le dévouement sans faille du capitaine de groupe Townsend ».

Dans Match, Jean Farran raconte, dans les coulisses, ces jours qui ont mené au renoncement final. Touché par la conclusion malheureuse de la romance de Margaret, le journaliste salue néanmoins son choix, celui de la raison : « Les monarchies occidentales ne demandent pas aux princes d’être intelligents ou travailleurs, mais d’être l’incarnation de la moralité. Et le péché qu’ils doivent redouter de commettre est de penser à eux.(…) Leur travail est, en un mot, d’être malheureux pour être exemplaires». Notre journaliste lui avait promis une place dans la grande Histoire de la monarchie, et une autre dans « les annales moins solennelles des grandes amours ». Sur un point au moins, Jean Farran avait raison. Margaret est restée dans les mémoires comme la princesse malheureuse, sacrifiant le grand amour sur l’autel de la raison royale

« Margaret est redevenue la princesse triste. Elle est rentrée du dernier week-end avec Peter. Sa décision est déjà prise. Elle la rendra publique le soir-même. » - Paris Match n°344, 12 novembre 1955
« Margaret est redevenue la princesse triste. Elle est rentrée du dernier week-end avec Peter. Sa décision est déjà prise. Elle la rendra publique le soir-même. » – Paris Match n°344, 12 novembre 1955 © Paris Match

Il tombait une sorte de crachin breton. Le jour hésitait. C’était l’heure indécise qu’on appelle entre chien et loup. Elle était debout sur le trottoir, seule et désemparée avec son bibi de velours rouge planté sur le haut de la tête. Devant elle se dressait l’immense architecture de la cathédrale Saint-Paul. « la Cathédrale de l’Empire Britannique » toutes portes ouvertes. La nef était comble. Au centre, une chaise et un prie-Dieu l’attendaient. Sur le perron deux hommes symboles guettaient la princesse : le lord-maire de Londres et le R.P. Matthews. L’Etat et l’Eglise.

Elle était à 50 mètres d’eux. Quand elle commença de se diriger de leur côté, les projecteurs de la télévision la prirent en charge. La foule qui l’entourait se tut. comprenant que quelque chose de grave était en train de se passer. Malgré la Rolls et le vison, Margaret était singulièrement pathétique. Elle avançait d’une démarche mécanique comme font les somnambules. Elle avait le visage livide, ses grands yeux de biche étaient embués et elle avait dans la bouche cette moue que donne souvent aux filles l’affreuse gymnastique des sanglots. Elle se voûtait à chaque pas et l’on put craindre un instant qu’elle ne défaille. Mais elle se reprit, elle se redressa, trouvant même — au terme du voyage — la force de jeter un sourire comme on jette une invective.

20 millions de téléspectateurs ont pu en témoigner, Margaret a pris courageusement le chemin qu’elle avait choisi, celui qui monte et où elle est seule. L’Angleterre découvrait une autre Margaret dans cette jeune fille agenouillée dans la cathédrale, la tête dans ses mains. Jusqu’ici elle avait été l’enfant terrible de la famille royale, celle qui fait des glissades sur les parquets cirés, qui dit des impertinences ou qui bâille quand on parle de choses sérieuses. La Providence l’avait largement pourvue de ces défauts mineurs tels l’espièglerie ou l’insolence dont on s’aperçoit aujourd’hui que le ressort commun est le caractère.

Devenue jeune fille, elle tomba amoureuse du bel officier aviateur Peter Townsend. Il était divorcé et père de deux enfants. Le plus mauvais parti possible. Elle osait s’ennuyer avec les jeunes gens du monde. Elle était vraiment impossible. Une partie de l’opinion anglaise était résignée à la voir faire un coup de tête, dans la ligne de l’oncle Edouard.

Depuis deux ans que Peter Townsend était exilé comme attaché de l’air à Bruxelles, elle n’avait cessé de lui écrire et de lui téléphoner. Elle prenait patience car elle attendait d’avoir vingt-cinq ans et de pouvoir se marier sans l’autorisation de sa sœur la reine. Margaret était bien la petite têtue qu’on disait. Elle voulait être heureuse, elle le serait.

Et voilà qu’au moment où elle touchait au but, voilà qu’après avoir fait revenir Townsend, après l’avoir vu régulièrement pendant trois semaines, après s’être comportée avec lui comme une fiancée, après avoir passé quatre dîners et deux week-ends en sa compagnie, Margaret disait non.

Dans la cathédrale Saint-Paul où l’on célébrait ce soir le cinquantième anniversaire de la mort d’un pionnier en matière de crèches. Margaret cessait d’être Bérénice défendant son amour contre les lois de l’Etat, elle devenait la tendre Iphigénie se sacrifiant pour obéir aux ordres de la divinité. L’Angleterre se demandait comment s’était produite cette singulière mutation, comment était née cette nouvelle princesse plus chère à son cœur parce que plus pitoyable et plus courageuse. Tout le mystère de la tragédie Margaret-Townsend tient dans cette question.

Deux entrevues capitales ont commandé la décision de la princesse. La première s’est déroulée le jeudi 27 octobre, deux semaines après le retour de Townsend, c’est la visite de Margaret à l’archevêque de Canterbury, le docteur Fisher. Geoffroy Francis Fisher (soixante-huit ans) est un personnage important. Il est en fait le pape des 40 millions d’hommes et de femmes appartenant à l’Eglise anglicane. Église fondée il y a quatre siècles par Henri VIII dont l’expérience en matière de divorce était considérable puisqu’il eut sept épouses successives.

Fisher vient dans l’ordre des préséances avant le premier ministre M. Eden et juste derrière les princes et princesses du sang. Son visage glabre est devenu célèbre dans tout le Commonwealth depuis qu’il a posé sur la tête d’Elizabeth la couronne qui faisait d’elle du même coup la reine d Angleterre et le chef de l’Eglise anglicane.

« Il ressemble beaucoup à un chien labrador », disait de lui le comique américain Danny Kaye du temps qu’il appartenait à l’entourage de Margaret. Cette observation amusait assez l’archevêque qui était allé jusqu’à lui dire, non sans humour : « La différence entre nous c’est que vous êtes comique volontairement alors que je ne le suis jamais qu’involontairentent. »

Son accoutrement noir est aussi sinistre que cocasse : chapeau aux bords tenus relevés par un élastique, redingote, leggins de tissu à petits boutons. Au demeurant ne donnant pas, travaillant et rivalisant de puritanisme avec sa femme qui lui a donné six garçons.

Conscience de l’Angleterre, l’archevêque de Canterbury joue traditionnellement un rôle éminent dans les affaires de ce genre. Son prédécesseur, le docteur Lang, pesa puissamment sur Baldwin il y a dix-neuf ans pour obtenir d’Edouard VIII qu’il abdique ou qu’il renonce à Mrs. Simpson. L’ex-roi d’Angleterre devait dans ses mémoires évoquer franchement « la sinistre et lancinante présence » du docteur Lang.

C’est Margaret qui alla voir le docteur Fisher alors que le protocole commandait l’inverse. Margaret n’entendait pas lui faire part d’une décision mais recueillir des conseils et des précisions.

« Dans la lande écossaise, à 5 kilomètres du château de Balmoral, un tas de pierres rappellera à jamais le roman malheureux de la princesse et de l'écuyer. On trouve dans toute l’Ecosse (comme dans tous les pays celtes) de ces tumulus, les cairns, élevés jadis à la mémoire des guerriers des clans tués au combat. Ils sont aujourd’hui pour les amoureux le symbole de la fidélité. Ceux qui vont se quitter ajoutent une pierre au sommet d’un cairn en jurant de ne jamais s’oublier. Pressentant la séparation, ils avaient posé, il y a trois ans, la dernière pierre sur ce tumulus. Ce geste voulait dire : rien ne pourra tuer notre amour. » - Paris Match n°344, 12 novembre 1955
« Dans la lande écossaise, à 5 kilomètres du château de Balmoral, un tas de pierres rappellera à jamais le roman malheureux de la princesse et de l’écuyer. On trouve dans toute l’Ecosse (comme dans tous les pays celtes) de ces tumulus, les cairns, élevés jadis à la mémoire des guerriers des clans tués au combat. Ils sont aujourd’hui pour les amoureux le symbole de la fidélité. Ceux qui vont se quitter ajoutent une pierre au sommet d’un cairn en jurant de ne jamais s’oublier. Pressentant la séparation, ils avaient posé, il y a trois ans, la dernière pierre sur ce tumulus. Ce geste voulait dire : rien ne pourra tuer notre amour. » – Paris Match n°344, 12 novembre 1955 © Paris Match

Lambeth Palace qui au cœur de Londres borde la Tamise sur 200 mètres est à l’image de celui qui l’habite : triste et austère. C’est un château médiéval aux murs de briques rouges noircis par la fumée et l’humidité. Deux tours et d’innombrables créneaux achèvent de lui donner un aspect de forteresse féodale.

L’entretien qui se déroula dans un salon du premier étage dura cinquante minutes. « Je ne suis pas maître des lois de l’Église anglicane, dit en substance l’archevêque. Elle interdit à une personne divorcée de se remarier religieusement si le premier conjoint est encore en vie. Au-delà même de l’Eglise anglicane, il s’agit du principe de l’indissolubilité du mariage chrétien. Il y a d’ailleurs un précédent tout récent : celui d’une de vos parentes, lady Anson, qui est divorcée. L’Eglise anglicane n’a pas consenti à célébrer son mariage avec S.A. le prince Georges de Danemark et c’est un pasteur luthérien qui a célébré ce mariage. Au demeurant vous savez que vos sentiments et ceux du group captain Peter Townsend ont toute ma sympathie. C’est à vous de juger si vos charges vous autorisent à vous contenter d’une union civile que l’Eglise ignorera. »

Margaret ne discuta pas. Bouleversée, en larmes, elle quitta le palais par une porte dérobée, voulant éviter qu’on lise sur son visage les mouvements de son cœur. L’archevêque disait « non » une fois de plus au mariage religieux. Margaret n’avait plus qu’un moyen d’être heureuse, le mariage civil. Restait à savoir si cette éventualité était compatible avec le fait qu’elle était héritière de la couronne : Margaret vient au troisième rang après les deux jeunes enfants d’Elizabeth.

L’histoire est pleine d’imprévu. Margaret peut être appelée à régner. Il y a vingt ans, l’enfant Elizabeth n’était pas plus près du trône que Margaret aujourd’hui. Peut-on imaginer la reine Margaret alias Mme Townsend, chef de la puritaine Eglise anglicane, ayant pour époux et Prince consort un homme marié religieusement à une autre femme ? Car tant que Townsend et son ex-femme vivront, ils seront pour l’Egiise mari et femme.

Margaret comprit cela. Et elle décida de s’engager sur le chemin de son oncle, de renoncer à ses prérogatives, de cesser d’être une Princesse. Elle ne devrait plus rien à l’Angleterre. Elle n’aurait plus de droits ni de devoirs. Elle pourrait choisir le bonheur.

Le soir, plus élégante que jamais dans une robe de satin blanc, elle entrait à l’Opéra où l’on donnait La Fiancée vendue. Le docteur Fisher était là ainsi que Philip d’Edimbourg, autre adversaire déclaré de cette union. Elle n’adressa pas la parole au premier et bouscula le second qui lui barrait le passage à l’entrée de la loge. Son visage ferme disait ses intentions, elle déclarait la guerre à l’Eglise et à la Cour.

C’est Townsend qui a tenu le langage du renoncement

Le lendemain après-midi, elle quittait Clarence House en Daimler accompagnée de sa dame de compagnie. Elle partait pour un week-end prolongé. Une camionnette de la maison royale la précédait avec 20 valises. Elle se considérait comme une fiancée qui va rejoindre son fiancé.

Il ne convenait pas qu’ils habitassent sous le même toit. Elle demeurerait à Uckfield House chez Lord Nevill, à 80 kilomètres de Londres. C’est une très grande maison basse au dessin compliqué, une suite de bâtiments inégaux construits en brique rouge et recouverts de lierre, entourés de gazon, la demeure gaie et paisible des week-ends heureux. Townsend descendrait à 15 kilomètres de là, au château d’Eridge, chez le frère de Lord Nevill, le marquis d’Abergavenny.

A 19 heures, Lord Nevill arrivait avec Margaret à Uckfield House. La voiture ressortait bientôt pour aller chercher Townsend qu’on devinait dans la nuit, tassé sur la banquette arrière. Margaret et Townsend parlèrent jusqu’à l’aube. Si l’on ne connaît pas évidemment le détail de cette conversation, on en connaît le sens. «- Quelle vie vais-je vous offrir ? dit Townsend à Margaret. Nous allons entrer dans cette lamentable catégorie des exilés sociaux. Bien des portes se fermeront devant nous. Nous irons de palace en invitation dans une fuite éternelle vers un havre que nous ne trouverons jamais. Mais au-delà de nous-mêmes, il y a la couronne. Elle n’est pas seulement sur la tête de la reine mais de toute la famille royale. L’Anglais se plaît à reconnaître en elle ses vertus, non pas ses faiblesses. La monarchie doit être l’exemple, plus que l’image, de la nation. »

Townsend touchait au fond du problème : est-ce que Margaret pourrait vivre heureuse avec le sentiment d’avoir sacrifié cette dynastie, dont elle est l’un des chaînons, à son bonheur, c’est-à-dire à son égoïsme ? Il ne s’agissait pas de savoir si l’Eglise ne fulminerait pas contre un mariage civil. L’Angleterre, elle, aurait sous les yeux un couple romantique mais scandaleux. Comment l’homme de la rue résisterait-il à la tentation de quitter son foyer sous le coup d’une passion peut-être éphémère, comment l’humble épouse de son côté n’écouterait-elle pas les sollicitations interdites quand l’exemple vient de si haut ? C’est le mariage et à travers lui, la famille, cellule essentielle de nos sociétés occidentales, qui aurait fait les frais d’une happy end de l’idylle Margaret-Townsend. Noblesse oblige.

Margaret éclata en sanglots. Elle ne trouva rien à répondre. C’est Townsend qui avait raison. Le héros de l’aviation, l’enfant qui avait vécu les contes de Kipling dans l’Orient féerique de ses premiers pas, qui avait connu cet empire où le soleil ne se couche pas, le fils du lieutenant-colonel E. C. Townsend, officier de l’armée des Indes, tenait le vrai langage de la grandeur qui est celui du dépassement.

«L'affaire Margaret. Après le week-end avec Townsend la Princesse souriait, mais...» - Paris Match n°342, 29 octobre 1955
«L’affaire Margaret. Après le week-end avec Townsend la Princesse souriait, mais…» – Paris Match n°342, 29 octobre 1955 © Paris Match

Le pire péché des princes, c’est de penser à eux-mêmes

C’est le souvenir de Georges VI qui fit définitivement pencher la balance. « Votre Père m’a traité en fils, dit Townsend. Il avait confiance en moi. Vous étiez sa fille favorite. Il voudrait vous voir heureuse. Mais pas à ce prix, je le crains. Il a toujours mis le devoir en avant. »

Aux premières heures de la matinée, Margaret appelait sa mère. Aussitôt le secrétaire privé de la reine-mère, le capitaine Olivier Dawny, partait pour Uckfield. « Sa Majesté demande à votre Altesse de ne pas publier de communiqué, dit-il à Margaret, et dans le cas contraire, de ne pas laisser soupçonner qu’un mariage ait été envisagé. » «Non», dit Margaret. Elle fut intransigeante, tapa du pied comme lorsqu’elle avait dix ans à Buckingham. Et avec Peter elle commença de rédiger le communiqué qui mettait un point final à sa jeunesse.

C’est un texte extraordinaire par son ton, par sa sincérité. Par son émotion contenue. Elle dit tout – comme on jette, avant de sombrer, une bouteille à la mer – elle dit qu’elle aima cet homme, qu’elle aurait pu l’épouser et qu’elle y a renoncé. S’il y a un mensonge lorsqu’elle affirme : « Je suis arrivée à cette décision entièrement seule… », il est corrigé par la phrase suivante : « J’ai été réconfortée par le soutien sans faiblesse et le dévouement du colonel Townsend. » Le surlendemain, vers 20 heures, tous les postes de radio et de télévision européens interrompaient leurs émissions pour lire le communiqué de Margaret. Townsend avait bouclé ses valises avec, dans sa poche, le brouillon du communiqué tout chargé des larmes versées en commun. Il allait retrouver sur la table de son petit appartement bruxellois la bible qui s’y tient toujours à côté de la photo de Margaret.

Quant à la petite amoureuse, elle faisait ses premiers pas de princesse convalescente dans la cathédrale Saint-Paul. Elle reprenait son métier royal, elle retournait à ses visons, à ses nurseries, à ses fêtes de patronages. Terrible métier dont la singularité est d’être moral. Les monarchies occidentales ne demandent pas aux princes d’être intelligents ou travailleurs, mais d’être l’incarnation de la moralité. Et le péché qu’ils doivent redouter de commettre est de penser à eux. Le bonheur est une idée vulgaire, une idée républicaine qui ne doit pas les effleurer. Ils doivent dire, comme ce personnage de Montherlant : « Le bonheur, qu’est ce que c’est ? » Leur travail, c’est d’exercer leurs vertus, de réfréner leurs instincts, en un mot d’être malheureux pour être exemplaires.

Margaret est malheureuse. Margaret est sacrée. Mille fois plus que si elle avait épousé Townsend. Edouard VII était populaire avant d’abdiquer, sa photo figurait dans tous les plus humbles foyers. Où la trouve-t-on maintenant, sinon, dans les chroniques mondaines ? Toute autre décision aurait inspiré à bref délai l’indifférence. Maintenant, elle inspire un sentiment royal : le respect.

Elle ne le sait peut-être pas, mais en choisissant le plus difficile, elle a choisi sa propre gloire. Déjà l’Histoire lui fait signe. Quand, cet hiver, Elizabeth et Philip partiront pour la Rhodésie, c’est Margaret, la turbulente et l’insupportable Margaret, qui sera, dit-on, régente du royaume. D’autres annales moins solennelles l’inscriront sur leurs tablettes, les annales des grandes amours. On se rappellera ses beaux yeux tendres, son air de petite fille, ses audaces et ses sincérités et ce communiqué enfin, la plus belle lettre d’amour qu’une femme ait adressée à un homme. Par la grande porte ou par la petite, la princesse sacrifiée est entrée dans la mémoire des hommes.

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