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Jean-Claude Van Damme : « Je voudrais être la pâte à modeler la plus musclée du cinéma »

L'acteur belge en 2017. | © Martin BUREAU / AFP

People et royauté

Soixante ans… juste un chiffre pour le Belge qui, parti de rien, a réalisé ses rêves de gosse en devenant un acteur culte de films d’action. Dans Le dernier mercenaire, comédie bientôt diffusée sur Netflix, « JCVD » veut faire un sort à cette image de pitre musculeux qui lui colle à la peau. Dans ses cascades comme dans ses propos, il affectionne les grands écarts qui laissent son interlocuteur K.-O. Son ami Yann Moix a recueilli les confidences de ce philosophe acrobate. Sage et rock’n’roll.

Avant toute chose, Van Damme est vandammien. On chercherait en vain, chez lui, ce qui relève du tout-venant. Il habite ailleurs, loin d’ici, mais sa logique est intacte, son intelligence subtile, son esprit plus cartésien qu’il y paraît. Simplement, son Descartes à lui n’est pas strictement le nôtre – il vit dans l’inaccessible univers de ceux qu’on appelle « génies » parce que les classer dans le catalogue des gloires orthodoxes nous pose un problème. Lui lisant d’une traite, pendant plus de trois heures, le scénario d’un film que je suis en train d’écrire pour lui, il prend des notes, tel un notaire, et revient sur chaque point litigieux, pose les questions les plus subtiles, s’enquiert des recoins les moins clairs. Et il a raison à chaque fois ; oui, c’est mouche à tout coup.

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Même si sa concentration n’est possible qu’au milieu de quatorze appels venant de deux téléphones différents, des boissons à commander dans sa suite de ce palace parisien où il a ses habitudes, et finalement un dîner, une cigarette, un tour dans la salle de bains, une chose urgente à traiter avec Patrick Goavec, son agent. Il arrive fréquemment que les deux portables sonnent en même temps : sur l’un, un homme d’affaires de Dubaï ; sur l’autre, sa maman. Seule sa petite chienne a l’air de comprendre où Jean-Claude se situe : « Elle est tellement gentille. Elle est très maternelle. » Mais elle semble peu sereine – elle a été arrachée à une famille qui la maltraitait. Lorsqu’il en parle, les yeux de « JCVD » s’embuent. Et il replace machinalement l’éternel bonnet de boxeur qui lui ceint le chef. Il me passe sa mère, adorable : « J’ai dit à Jean-Claude : “Jean-Claude, ça serait quand même bien que tu fasses un film avec M. Moix. Tu ne peux pas non plus passer ta vie à donner tes coups de pied dans des histoires d’action. Je vous passe mon mari, il vous aime beaucoup.” » Et je me retrouve à parler d’André Gide avec M. Van Damme, père.

La force de Jean-Claude n’est pas de ne pas craindre le ridicule, c’est de ne jamais l’être

Jean-Claude est mon ami. Mais que cela signifie-t-il sous son occiput ? La réponse est simple : il partirait en guerre à mes côtés, que le conflit ait lieu parmi les étoiles ou sur la plage de Knokke-le-Zoute, sous ce crachin du nord de l’Europe où il est né il y a à peine plus de soixante ans. Jadis, il était belge, aujourd’hui il est international, mieux : il est mondial. Comme Schwarzenegger, Arnold, il a soulevé de la fonte pendant des lustres dans de miteux gymnases en se jurant que Hollywood lui ferait la place qu’il s’y octroierait au culot. On ne peut rien contre la volonté d’un homme. Knokke-le-Zoute-Bel Air : c’est là le plus impressionnant des grands écarts de Jean-Claude. « Tu ne peux rien faire contre ton destin. Tu peux regarder à gauche, à droite, ou même fermer les yeux, ton destin est là. Si toi tu ne le vois pas, lui, il te voit. Il suffit juste que tu croies en lui. Le reste, c’est lui qui s’en occupe. »

Il a démarré sa carrière universelle en sautant sur un bureau californien face à un producteur légendaire à cigare : hop, un grand écart, sans vergogne. La force de Jean-Claude n’est pas de ne pas craindre le ridicule, c’est de ne jamais l’être. Dans le cosmos qu’il s’est bâti sur mesure, les kiai, les coups de boule, les ding bu et les neko-ashi-dachi ne sont pas voués aux dojos ni aux scolaires concours de kata, mais à l’action pure. Or, celui qui se bat n’est jamais ridicule. Celui qui lutte, surtout si c’est contre les forces du mal, n’est jamais grotesque. « Mon travail, c’est de travailler », me lance Jean-Claude. Un imbécile se moquerait de cette saillie ; un fan en ferait une « vandammerie » supplémentaire à ajouter à sa collection – cette phrase, en vérité, est d’une rare profondeur ; alliant l’humilité (pas la moindre prétention chez ce poids lourd) à l’exigence, le perfectionnisme à l’amour de l’artisanat, le goût de l’effort à la recherche de l’excellence. J’affirme que Péguy ne l’eût pas reniée. Elle résume parfaitement Jean-Claude. Elle est simple, comme lui ; elle est profonde, comme lui.

De source extrêmement sûre, le maréchalissime Kim Jong-un est un fanatique de Jean-Claude – son père, Kim Jong-il, lui aura transmis le virus du film de castagne

Un jeune homme immense et souriant entre dans la suite, demande quelque chose – d’extrêmement compliqué – à Jean-Claude, s’excuse, repart. « Il est chouette, hein. C’est un chouette mec. C’est mon fils. » Mais ce qui ne lasse pas de me fasciner, c’est son parcours, son passé, le fait que la probabilité qu’il puisse percer, venant des salles de muscu d’Ixelles, sous le soleil et les sunlights de la Californie était infime. Il n’était rien, et nul ne l’attendait. Il s’est pris, le plus vite possible, pour Jean-Claude Van Damme, et sa folie a fait le reste. Jean-Claude possède un point commun avec son compatriote Benoît Poelvoorde : il dessine. « J’aurais pu dessiner, mais finalement le papier, c’est le réel, et le crayon, c’est moi. Je compose ma vie comme une bande dessinée, avec des cases dedans, quand je parle c’est avec des bulles, je suis un personnage. Je suis le personnage de la bande dessinée grandeur nature qu’est ma vie. C’est comme si j’étais à la fois Hergé et Tintin ! »

Le film que j’écris pour lui parle de son sujet préféré : l’enfance. Quand il était déjà un héros, mais seul, alors, à le savoir. Qu’il était solitaire, entouré de magazines, écoutant en boucle dans sa chambrette « Guillaume Tell » de Rossini, qu’on retrouve – est-ce un hasard ? – dans cet autre « film d’action » qu’est Orange mécanique. « J’aime beaucoup Wagner. Et Louis de Funès. Si nous allons dans le temps ensemble, un jour, j’aimerais que tu me prennes en photo à côté d’eux. Je l’enverrais à mes parents. » Il rêve de tourner avec Depardieu. Je lui avoue que je voulais l’associer à mon voyage en Corée du Nord en compagnie de Gérard. Son œil s’allume : il sait qu’un beau jour (il s’est déjà renseigné à l’ambassade nord-coréenne de Hongkong pour obtenir son visa) nous irons ensemble. « J’aimerais donner des cours d’arts martiaux chez eux. Et puis faire un film, là-bas. Un film d’action. Anti-impérialiste. Un film de guerre de mer. Contre les Japonais. Car la mer est très mouvementée en Corée. J’aimerais bien le faire en noir et blanc. »

Cela promet et, dans la vie, il ne faut rien s’interdire. D’autant que, de source extrêmement sûre, le maréchalissime Kim Jong-un est un fanatique de Jean-Claude – son père, Kim Jong-il, lui aura transmis le virus du film de castagne. « À l’ambassade, j’ai laissé une lettre à l’attention de Kim, qui commence par “To my brother”. Quand j’y suis retourné, ils m’ont rendu ma lettre, cachetée, et m’ont dit : “Il n’a pas ouvert votre courrier, car il n’ouvre jamais le courrier, mais il vous remercie. Et une chose : on ne dit pas ‘Brother’ au Grand Leader.’’ Alors j’ai répondu “Sorry”… J’ai été très déçu. Ils ont quand même voulu faire une photo de moi. »

Je regarde, dans la suite, l’instrument de torture où Jean-Claude, qui vient de chausser ses lunettes vert fumé, pratique ses séances d’abdominaux. Pas un jour où il ne malmène son corps de sportif haut de gamme. « Le corps, c’est le seul endroit, c’est la seule pièce que nous occupons vingt-quatre heures sur vingt-quatre trois cent soixante-cinq jours par an. Alors il faut l’entretenir. Quant à son cerveau, on l’entretient forcément en faisant du sport, parce que, excuse-moi, mais jusqu’à nouvel ordre le cerveau fait bien partie du corps. Non ? »

Dans la vie, il y a ceux qui ont tout et qui ne donnent rien – ils habitent presque tous à Hollywood, ceux-là. Il y a ceux qui n’ont rien et qui donnent tout, comme les gens que j’ai connus en Belgique, enfant.

Marié cinq fois, Jean-Claude ne parle jamais de sexe ni de filles ; il ne parle que de femmes et d’amour. Il est trop sensible pour envisager les groupies comme des steaks. Ce n’est pas le cas, selon ce qu’on a pu lire, de quelques-uns des gros bras du cinéma hollywoodien. Sa valise est posée sur le lit, toujours prête, si bien qu’il la défait sans arrêt pour y chercher ce dont il a besoin – et qu’il ne trouve en général pas. Son rêve, après avoir fait près de quarante ans de cinéma comme acteur, est à présent de devenir comédien. Il vénère ceux qui le respectent davantage qu’il ne respecte ceux qui le vénèrent. « J’adore obéir aux metteurs en scène, leur servir de pâte à modeler. Je voudrais être la pâte à modeler la plus musclée du cinéma. »

Soudain, Jean-Claude se dresse d’un bond ; le sujet n’est plus au cinématographe. Il décide de décrypter le monde. Avec le débit d’une mitraillette. « Yann, les ordinateurs ne sont plus là pour jouer aux échecs contre nous. Mais pour nous écouter… Ils nous écoutent. Mais attends ! I call maman et on continue notre discussion ! Où est mon téléphone ? » Ils se parlent. Puis, sans transition, caressant sa chienne : « La prochaine guerre sera médicale. Les ordinateurs ont fait des trillions de scénarios de nos prochains mouvements humains : le chien, l’eau, tout ça doit matcher à 100 %. Et ils attendent, ils attendent, ils attendent. Que le moment soit propice. En une nanoseconde, tout se fera. Mais pour un ordinateur comme eux, une nanoseconde, c’est deux heures. Ils ont le droit de sauter de chez eux, chez eux. » L’expression « chez eux » fait le bonheur total, sans la moindre ironie, de l’écrivain que je suis.

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Quant à son opus à venir, qui l’intéresse moins depuis qu’il est derrière lui, intitulé Le dernier mercenaire, c’est une « comédie d’action ». Un genre inhabituel en France. On y voit Jean-Claude dans mille personnages, les scènes de combat sont à couper le souffle, et la poursuite de voitures est un joyau. « Dans ce film, je donne tout. Dans la vie, il y a ceux qui ont tout et qui ne donnent rien – ils habitent presque tous à Hollywood, ceux-là. Il y a ceux qui n’ont rien et qui donnent tout, comme les gens que j’ai connus en Belgique, enfant. Il y a ceux qui n’ont rien et qui ne donnent rien – ceux-là, on n’a pas le droit de les juger. Même si, en donnant ce qu’ils n’ont pas, ils auraient sans doute plus que ce qu’ils n’ont. Et puis il y a ceux qui ont tout et qui donnent tout. Ça, c’est moi. Pardon : j’aimerais que ça soit moi. »

La bande annonce du « Dernier mercenaire »

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