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Michèle Lebon, la protectrice d’Annie Cordy

Michèle Lebon, nièce d’Annie Cordy, qui vivait avec elle à Vallauris lorsque Nini-la-Chance est décédée il y a un an, le 4 septembre 2020. | © DR

People et royauté

Elle porte bien son nom. Pendant trente et un ans, la nièce d’Annie Cordy a partagé la vie de Nini-la-Chance avec une tendresse infinie. Elle brise le silence pour le premier anniversaire de la disparition de l’artiste.

 

Interview Christian Marchand

Paris Match. Un an après la disparition d’Annie Cordy, quel est votre sentiment, et comment vivez-vous ?
Michèle Lebon. Je vis avec mes souvenirs, mais je me consacre aux vivants parce que cela a toujours été notre façon de voir la vie. Annie préconisait de ne pas oublier les défunts, mais de s’occuper surtout de ceux qui restent. J’essaie de respecter ce principe, même si je suis triste. Je n’ai pas envie de perturber mon entourage en affichant mon chagrin. Le vide est énorme, abyssal. Annie a laissé beaucoup de traces dans mon cœur. J’habite toujours dans la maison où nous vivions ensemble. Je sens sa présence rassurante partout, tout le temps.

Comment se remettre d’un tel départ, vivre avec un tel vide ?
Mes journées se passent dans l’organisation de l’« après », parce que nous avons vécu ensemble une grand partie de notre existence. Je dois gérer le futur. Annie a mené une carrière très riche. Celle-ci ne s’arrête pas avec sa mort. J’essaie d’alimenter le souvenir de ses œuvres, de la garder présente pour ceux qui l’ont admirée et qui l’admirent encore. Les projets ne manquent pas et me portent.

Elle continue à vivre dans la mémoire du public ?
Oui. Vous ne pouvez imaginer le lien qu’elle avait avec celui-ci. C’est bouleversant de voir que le souvenir d’Annie est plus fort que la mort. Les témoignages que je reçois le prouvent. Les commentaires sont bienveillants, pleins de tendresse et s’adressent souvent à elle, comme si elle pouvait les lire. Ça m’émeut, ça a un côté un peu surnaturel. Et puis, comment ne pas être sensible à toutes ces marques d’affection, comme ces dessins d’enfants déposés sur sa pierre tombale, ces bouquets de fleurs à son intention que je découvre régulièrement devant la maison ? Des projets vont naître pour faire vivre sa mémoire. Le parc Annie Cordy va être entièrement rénové. Et puis, il y a cet important tunnel à Bruxelles qui devrait porter son nom cet automne.

Alors que cette décision est le fruit d’un référendum, les critiques sont encore nombreuses. D’abord, pour beaucoup, avoir donné le nom d’une femme qui respirait la joie de vivre à un tunnel sombre, lugubre et pollué est une idée bien saugrenue. Une idée que d’autres jugent trop francophone…
Soyons clairs : la question qui était posée à la population était de savoir comment ils souhaitaient rebaptiser ce tunnel, pas de savoir comment rendre un hommage à Annie Cordy. Il ne faut pas inverser les choses. Si le nom d’Annie a été plébiscité, on ne peut qu’être sensible à ce choix. Et toutes les femmes proposées étaient des femmes admirables. Quand j’y pense, je préfère imaginer la fierté de mes grands-parents de voir leur fille autant appréciée de nos compatriotes. Les Cooreman (le vrai nom d’Annie Cordy, NDLR) étaient des gens simples, venus de Flandre pour s’installer à Bruxelles. Ils ont inscrit leurs enfants à l’école francophone. Nous sommes donc des « zinnekes ». On revendiquait ce mélange. Mais nous ne nous sommes jamais occupées de politique. Je dois dire que depuis cette histoire, je me suis intéressée de plus près à ce tunnel et j’ai découvert que cet ouvrage était, pour l’époque, une prouesse architecturale, qui a remplacé un viaduc créé en 1958 et a permis la création d’une belle esplanade boisée. Fin 2021, il sera entièrement rénové et ne ressemblera plus à l’image qu’on peut en avoir. Et puis, il nous permet d’aller vers notre cher littoral ! L’optimisme et la positivité sont dans mes gènes : au bout du tunnel, je vois la lumière.

Des accusations de racisme ont aussi fait grand bruit. « Rebaptiser un tunnel “Annie Cordy” en Belgique ? Une initiative qui se heurte aux paroles de “Cho Ka Ka O” », a titré Le Monde. Au départ, l’idée était précisément de remplacer le nom du tunnel Léopold II, qui renvoie à une époque trouble de l’histoire de la Belgique.
Il ne faut pas se tromper de combat, ni d’ennemi. La lutte contre le racisme ou le sectarisme, quel qu’il soit, est trop grave, trop importante pour se perdre en polémiques. Parfois, j’ai l’impression qu’on marche sur la tête.

Un mal typiquement belge ?
C’est dans la nature humaine. Il n’y a pas plus de polémiques en Belgique qu’ailleurs. Au-delà de ce qui s’est passé avec Annie, ça m’agace profondément. Comme ceux qui prennent position en affirmant « Annie n’aurait jamais fait ça » ou « Annie ne se serait pas permis de… » Mais qui peut penser pour Annie, qui n’est plus là ? Qui peut savoir ce qu’elle aurait dit ou fait ? J’hésite souvent lorsqu’on me pose la question. Je réponds « Elle disait » et jamais « Elle aurait dit ».

Rappelez-nous comment votre formidable histoire à deux a commencé. Comment avez-vous décidé un jour de vivre ensemble ?
Annie était la petite sœur de ma maman. Elle était aussi ma marraine. Elle m’a portée sur les fonts baptismaux. Depuis ma naissance, elle fait partie de ma vie. Avec la carrière qu’elle a menée, il lui restait peu de loisirs pour sa famille. Nous nous voyions aussi souvent que possible et elle suivait ma scolarité de près. Nous avons également eu une relation épistolaire assez importante pendant ma jeunesse et mon adolescence. Par la suite, j’ai eu davantage la possibilité de voyager et de la suivre dans ses tournées. Elle est devenue veuve en 1989 et moi, je me suis retrouvée célibataire quelques années plus tard. Nous étions adultes, nous avions vécu nos parcours de femmes. C’est tombé au bon moment. Annie a vendu la grande maison qu’elle avait dans l’Essonne. Elle a décidé de venir habiter à Paris, où je vivais. Sa secrétaire a pris sa retraite. Petit à petit, j’ai assumé cette tâche, jusqu’au moment où nous avons décidé de vivre ensemble et que je travaillerais tout le temps avec elle. Plus tard, il y a environ six ans, nous avions migré vers Cannes.

Comment définiriez-vous votre vie avec Annie ?
C’était un bonheur total. Nous nous entendions à merveille. Ce n’est pas toujours évident dans une famille, mais avec elle, ce fut tout le temps la joie, la tendresse partagée, le rire, la complicité. Nous avons eu beaucoup de chance. On avait à peu près le même caractère, très franc mais pas rancunier. Il n’y avait jamais de bouderie entre nous. Et si nous avions un différend, ça durait deux secondes. Nous étions comme deux perruches qui se battent dans leur cage : des piaillements forts et ridicules (rires), littéralement des prises de bec. Et on revenait au quotidien dans la minute qui suivait, comme si rien ne s’était passé. L’humour a toujours été notre façon d’aborder la vie. Les seules discussions concernaient son métier. Avec le recul, je m’aperçois que j’avais bien du culot de juger ! Je donnais mon avis. Elle était très à l’écoute, et en tenait compte quelquefois. Mais ce n’était jamais des disputes. Dans la vie de tous les jours, nous avions les mêmes goûts pour tout. Je l’appelais « ma petite mère ».

Que s’est-il passé le jour fatal ? Annie semblait pourtant en bonne forme. Quelques jours plus tôt, elle avait encore envoyé une vidéo très optimiste à l’animateur Jean-Luc Reichmann.
Je ne me doutais de rien. Je n’ai rien vu venir. Annie avait 92 ans. Quand on vit avec une personne de cet âge, on doit s’attendre à tout ce qui peut arriver, mais il n’y avait pas de signes avant-coureurs. Elle avait encore nombre de projets professionnels. D’ailleurs, elle disait souvent en plaisantant : « Un jour, je serai morte et je ne m’en serai même pas rendu compte ! » C’est ce qui s’est passé. Elle est décédée en quelques secondes. Tout a été extrêmement rapide. Sans douleur. Sans un cri.

 

Le caveau familial des Cooreman au cimetière cannois de l’Abadie, où repose Annie Cordy aux côtés de ses parents. ©Photo by Lionel Urman/ABACAPRESS.COM

Elle ne se sentait pas bien, elle vous a appelée ? Il était impossible que les pompiers la sauvent ?
Nous nous préparions à nous installer pour dîner. Tout s’est arrêté en quelques instants. J’ai appelé les pompiers. Un ami venait juste de quitter la maison. Comme il est infirmier, je l’ai rappelé immédiatement, parce que j’avais un espoir mais… hélas ! J’aurais appelé la France entière. Le chef des pompiers m’a dit : « Il faut vous rendre à l’évidence. On n’aurait rien pu faire. Elle est partie. »

On dit souvent que ceux qui s’en vont nous envoient des signaux quotidiens. Vous le vivez ? Vous y croyez ?
Je n’y croyais pas. Mais mon chagrin est effectivement soulagé quand je me mets à chercher les signaux qu’elle peut m’envoyer. De temps en temps, oui, j’ai l’impression qu’elle se manifeste. Est-ce pour me consoler du vide de son absence ? Je n’en fais pas une analyse, je prends ce que la vie me donne.

Qu’aimeriez-vous qu’on garde d’elle ?
Pour le public, tout ce qu’elle était capable de faire artistiquement dans tous les domaines. Le théâtre, le cinéma, la chanson. Sa devise, « La passion fait la force », lui correspondait parfaitement. Son ami Charles Aznavour disait qu’elle était l’une des seules à oser faire ce qu’elle faisait, à aller aussi loin dans le comique mais toujours avec élégance et féminité, sans jamais de vulgarité. On gardera d’elle sa grande capacité à émouvoir, ses rôles dramatiques forts comme dans « Le Chat », avec Jean Gabin, « Le Passager de la pluie » ou « Rue Haute », une œuvre magnifique qui a décroché une récompense aux États-Unis. J’aimerai qu’on retienne tout cela de la grande professionnelle qu’elle était. Elle peut servir d’exemple à bien des jeunes qui débutent dans toutes les disciplines de ce beau métier si exigeant. Quant à la femme, c’était un cœur sur pattes. Son cœur était plus gros qu’elle !

Vous défendez sa mémoire avec amour et passion. Est-ce difficile dans un monde qui oublie vite, même ce qu’il a adoré ?
Ce n’est pas difficile parce que je n’en ai que des échos positifs. L’affection du public demeure bien présente. Et aussi une grande tendresse. Elle disait toujours que les gens finiraient par l’oublier. Qu’ils ne se souviendraient que des chansons qu’elle interprétait, qu’elle incarnait. Elle disait ça sans aigreur ou nostalgie. Plutôt avec beaucoup de lucidité. Moi, je lui rétorquais que les gens la garderaient dans leur cœur et leur mémoire. Et c’est le cas. Peut-être les générations futures ne sauront pas qui était Annie Cordy, et c’est bien pour cette raison que je voudrais qu’on se souvienne d’elle comme d’une professionnelle exemplaire. Qu’on se rappelle sa capacité de travail. Son talent. Sa force.

Si, comme dans le film « Ghost », elle traversait la pièce, qu’aimeriez-vous lui dire ?
Juste « merci ». Elle comprendrait.

 

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