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Comment surmonter l’adversité selon Sheryl Sandberg

Sheryl Sandberg, la numéro 2 de Facebook : « C’est grâce à Mark Zuckerberg que je suis debout ». | © EPA/LAURENT GILLIERON

People et royauté

Après la mort brutale de son mari, la numéro deux de Facebook sort un livre pour expliquer comment surmonter les drames de la vie.

Paris Match. Naguère, vous m’aviez confié que Dave, votre mari, s’occupait des finances du foyer, et vous, des fêtes de famille… Comment vous organisez-vous désormais ?
Sheryl Sandberg. Je fais tout. J’élève mes enfants seule, et ce n’est pas facile. Même si j’ai énormément de chance par rapport aux 37 % de mères célibataires qui, aux États-Unis, vivent dans la pauvreté. Le chiffre monte à 40 % pour celles qui sont d’origine latino ou afro-américaine. Je ne voyage que lorsque c’est nécessaire, et si mes parents ou la mère de Dave sont disponibles pour venir me remplacer chez moi. Les « dîners de femmes » que j’avais l’habitude d’organiser à la maison, c’est fini… Mais je continue à quitter le bureau à 17 h 30, comme je le faisais avant.

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Mark Zuckerberg vous a-t-il soutenue ?
Il a été formidable. Le premier jour où je suis revenue au travail, je me suis endormie en réunion. « Ne t’inquiète pas, tout le monde fait ça », m’a-t-il affirmé. Je ne suis pas sûre que c’était vrai, mais c’était gentil de sa part. Il m’a aussi dit que j’avais ­soulevé des points très pertinents pendant la discussion… Et il m’a redonné confiance sur ma capacité à assurer au boulot. Moi, j’avais l’impression d’être revenue trop tôt. Je n’étais plus du tout sûre d’y arriver. Dans ces moments-là, le piège à éviter, c’est de croire que la douleur va submerger votre vie. Vous ­perdez votre mari et vous craignez de perdre votre job. Après cette ­conversation avec Mark, j’ai compris que ça n’arriverait pas.

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Catching up backstage.

Publié par Mark Zuckerberg sur jeudi 14 avril 2016

Écrire un livre vous a-t-il aidée ?
Oui. Le plus dur a été de raconter ma vie personnelle. Écrire pour moi-même m’a aidée. Je le recommande vivement à ceux qui traversent ce genre d’épreuve. Le fait d’aller voir Adam Grant, un psy et prof très réputé de l’université de Wharton, et d’étudier avec lui le cas d’autres victimes de tragédies, a également été utile. J’ai parlé avec des personnes qui avaient subi un viol, l’emprisonnement d’un proche, la perte d’un job, des maladies comme le cancer. Et j’ai découvert que je n’étais pas seule. Écouter les histoires des autres m’a inspirée.

Publié par Sheryl Sandberg sur vendredi 25 décembre 2015

Sheryl Sandberg a d’abord raconté les étapes de son deuil sur Facebook, suscitant quelque 74 000 commentaires et confidences en retour.

Quoique très entourée, vous sentiez-vous seule ?
Oui, c’est inévitable dans ce genre de circonstances. Les gens ne savent pas comment se comporter avec vous. Après la mort de Dave, j’ai dû endurer des conversations d’amies, qui me ­parlaient de la pluie et du beau temps. C’était insupportable. Mais je faisais pareil avant : je choisissais l’évitement. Je me ­souviens d’un ami qui se battait contre une sclérose en plaques. Je me gardais bien d’aborder le sujet avec lui, ou même de lui demander comment il allait. C’était une erreur. Maintenant, je me comporte différemment. Quand je rencontre la victime d’un drame, je lui fais comprendre que si elle veut me parler, je suis là, à l’écoute. Je provoque de vraies conversations. S’il s’agit d’un collègue, je lui fais davantage de compliments… Douleur rime avec isolement. Lorsque la vie bascule, on a plus que jamais besoin des autres. J’ai écrit ce livre pour aider les autres autant que moi-même.

Publié par Sheryl Sandberg sur mardi 5 mai 2015

Le 17 avril 2004, à 34 ans, Sheryl Kara Sandberg épouse en secondes noces David Bruce Goldberg, alors vice-président de Yahoo !, au Boulder Resort de Carefree, dans l’Arizona.

Êtes-vous une femme différente, aujourd’hui ?
Oui. D’abord, parce que j’ai pris du poids… Mais surtout parce que mon mari me manque. Je suis triste que mes enfants grandissent sans leur père. J’ai toujours un immense chagrin lié à de petites choses du quotidien. Par exemple, lorsque je suis dans ma cuisine, il m’arrive encore d’espérer qu’il va ­surgir. J’ai survécu à l’inimaginable. Mes amitiés sont devenues beaucoup plus profondes. Je me sens infiniment plus proche de mes parents et de mes collègues. Et je suis reconnaissante d’être en vie. J’aurai 48 ans en août. Dave n’a pas eu la chance d’atteindre cet âge.

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C’est ça, la résilience ?
Je crois qu’un traumatisme peut vous faire grandir. Mais il ne vous rend pas plus heureux. Je donnerais cher pour revenir à ma vie d’autrefois, être moins adulte et moins forte peut-être, mais avoir toujours Dave à mes côtés.

Publié par Amy Schefler sur lundi 17 avril 2017

Sheryl et Dave en 2003, au mariage d’un ami. Ils sont alors ensemble depuis un an, mais se sont rencontrés en 1996.

Comment avez-vous découvert sa mort ?
C’était le 1er mai 2015. Nous passions l’après-midi chez un ami qui fêtait son 50e anniversaire. Dave est allé s’entraîner dans la salle de gym. C’est là que nous l’avons trouvé, étendu sur le sol, dans une petite mare de sang. Il était mort d’un arrêt cardiaque, lié à une insuffisance coronarienne. Ce fut un choc immense. Dave était mon roc. Avec lui, je me sentais aimée, comprise, soutenue. Nul ne savait qu’il était malade.

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Comment avez-vous vécu le deuil ?
Le deuil, c’est comme une vague qui monte et qui recule, puis, un jour, disparaît. Au début, on est en mode survie. Chaque journée est une victoire. Des spécialistes affirment que, pour la moitié de ceux qui ont perdu un proche brutalement, cette période de douleur aiguë dure environ six mois. En réalité, chacun réagit à son rythme, il n’y a pas de règle.

Après un divorce ou un décès, retrouver quelqu’un est plus facile pour les hommes .

Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez retrouvé le sourire ?
C’était sur une piste de danse, quatre mois après la mort de Dave. J’avais absolument besoin de penser à autre chose et de sortir de chez moi, alors j’étais allée danser avec des amis… Mais au bout d’une minute, j’ai craqué. Il a fallu me faire sortir, c’était affreux. Je ne savais pas ce qui m’arrivait. En réalité, je m’en voulais de m’être retrouvée dans un état normal, même si cela n’avait duré qu’un instant. Le sentiment de culpabilité m’a submergée.

Qui vous a le plus aidée à vous en sortir ?
Mes enfants, sûrement. On s’est battus ensemble. Et puis mes parents, mes amis. Les réseaux sociaux peuvent aussi aider à surmonter un drame. J’ai lancé la communauté Option B, qui rassemble 350 000 personnes qui sont dans la douleur aujourd’hui. Il y a bien sûr eu, pour moi, Adam Grant, mon coauteur. Je l’ai contacté parce que Dave avait lu et aimé un de ses livres. Il m’a fait comprendre que la ­douleur s’arrêterait un jour. Il m’a dit : « Tous les soirs, avant de te coucher, écris trois moments de joie qui ont marqué ta journée ». Et ça marche ! Avant, j’avais tendance à ressasser ce qui n’allait pas, ce que j’avais raté, ou les catastrophes à venir. Mais quand vous vous endormez en pensant aux ­instants de bonheur, vous vous sentez instantanément mieux. Un soir, j’ai repensé à un câlin que ma fille m’avait fait sans que je n’aie rien demandé. Et je me suis dit : « Ah oui, il y a eu ça aujourd’hui… » Le bonheur, c’est ça : une succession de petites choses quotidiennes.

Comment réagissent votre fils et votre fille ?
Il y a eu ce moment très dur à l’enterrement, quand ils ont craqué en arrivant au cimetière… Mais les enfants ont une façon très particulière de réagir au drame. Il y a eu beaucoup de pleurs, de cris hystériques, mais ça s’arrêtait assez vite et je les voyais reprendre leurs jeux. Ça me perturbait beaucoup, alors que c’était normal. Les enfants sont comme ça.

Comment vont-ils, à présent ?
Ils souffrent toujours. Ils se souviennent moins bien de leur père, ma fille en particulier, qui n’avait que 7 ans quand Dave est mort. Ça leur pèse, cette mémoire qui s’efface. Mais ils se battent et je suis très fière d’eux. Ils sont, eux aussi, ­devenus très forts. Il y a deux mois, l’équipe de mon fils a perdu au basket, il était le seul à ne pas pleurer. C’est lui qui disait à ses camarades : « Vous savez, dans la vie, il y a pire ! »Quand je lui ai demandé si ça allait, il m’a répondu : « Maman, c’est juste un match de classe de CM2 ! »

Vous remarierez-vous un jour ?
J’aimerais bien. Mais après un divorce ou un décès, ­retrouver quelqu’un est plus facile pour les hommes que pour les femmes. Nous, on nous juge de manière différente.

Ce livre est très éloigné de vos fonctions à Facebook. On vous prête des ambitions politiques…
Je n’en ai pas. Je suis très heureuse à Facebook et j’y reste.

Lors d’une précédente interview, vous m’aviez dit en plaisantant que vous aviez trouvé le “mari idéal”. Comment aurait-il réagi à ce livre hommage ?
Toute sa vie, Dave a aidé des gens. Donc, je pense qu’il aurait approuvé ma démarche… Rob, mon beau-frère, qui était très proche de lui, m’a dit : “La mort l’a frappé, il ne faudrait pas qu’en plus elle emporte ton bonheur. Tout ce que voulait Dave, c’est que tu sois heureuse et les enfants aussi.” Je pense que, de ce point de vue, il serait fier de moi.

Option B. Surmonter l’adversité, être résilient, retrouver l’aptitude au bonheur, par Sheryl Sandberg et Adam Grant, éd. Michel Lafon.

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