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Paola : le testament d’une grande dame

Elle se livre dans un document exceptionnel réalisé par la RTBF. À 84 ans, huit années après la fin du règne d'Albert II, la reine Paola se confie à la caméra de Nicolas Delvaulx. | © Frederic Sierakowski / Isopix

People et royauté

C’est l’histoire d’une femme incomprise, guidée par un naturel désarmant qui l’honore. L’histoire d’une reine qui a magnifiquement tenu son rang durant les vingt années de règne de son époux et qui, pourtant, est encore mal aimée. Voilà le défi qu’a voulu relever le réalisateur Nicolas Delvaulx : montrer la vraie Paola à travers la confession d’un être entier mais sincère, capable d’ouvrir son cœur pour laisser le plus fort des testaments et une image intacte, celle d’une femme assumant ses choix.

Par Marc Deriez

« Quand on a du caractère, il est toujours mauvais », affirmait Georges Clémenceau. L’homme d’État ne croyait pas si bien dire. Dans le respect d’elle-même et à travers ses vérités, Paola a beaucoup enduré et endure encore. « L’affaire Delphine » est là pour le rappeler. Certains ont même dit qu’elle était responsable de la non-reconnaissance de la fille de son époux. C’est faire peu de cas de sa propre douleur de femme, mais aussi de son humanité. Celle-ci apparaît pourtant souvent dans sa trajectoire.

Même si le document réalisé pour la RTBF est encore top secret, on est loin ici de celui qu’avait réalisé Nicolas Delvaulx sur la personnalité de la reine Élisabeth et la publication, forcément posthume, de ses carnets secrets. Selon les rares personnes mises dans la confidence, Paola est bien vivante et elle le démontre. « Ce n’est pas une conférence de presse où elle répond aux questions préparées des médias. Elle est face à une caméra qu’elle oublie, qui l’entraîne dans un dialogue intime », explique un proche de la Souveraine. « En réalité, Paola se confie avec une grande liberté. Sa façon d’être à ce point sincère fait toute la différence pour une femme habituellement si discrète et très pudique. Elle est dans la vérité. C’est une femme intègre et passionnée, très attachée à son entourage et à sa famille, à ses proches. Une vraie femme de conviction et de devoir, inattendue peut-être, mais cohérente avec elle-même. »

Flash-back pour mieux comprendre cette sincérité. Comme l’a raconté jadis notre journaliste Emmanuelle Jowa en interviewant l’historien Francis Balace sur la personnalité de Paola, l’arrivée de celle-ci en Belgique a très vite donné le ton de son destin tumultueux. Dans ce royaume brumeux, la belle princesse a rapidement trouvé le temps long. Ses premières saisons au Nord ont été douloureuses. « Le mariage de Baudouin et Fabiola s’est déroulé le 15 décembre 1960, sous la drache nationale et après les tragiques événements du Congo. Cette première année de Paola en Belgique a été pour elle épouvantable », note Francis Balace. « À l’époque, il y a les tensions au Congo, les morts, le pont aérien pour les rapatrier. Albert doit accueillir des gens sur des civières à l’aéroport de Melsbroek. Viennent ensuite les grandes grèves de 1960-1961, qui obligent Baudouin à écourter son voyage de noces. Il y aura également cette dispute entre Argenteuil et Laeken, plus précisément entre Lilian et Fabiola. Albert est alors contraint de prendre le parti de son frère. Paola, “petit oiseau du Midi”, se retrouve dans un pays où il pleut, où il fait froid et où il faut respecter une série de deuils. Pour couronner le tout, la reine Élisabeth disparaît en 1964. Paola l’aimait, car elle la trouvait peu conformiste. » Mais « quand on accepte ce qu’on doit faire, on devient libre », dit-elle.

 

1960. ©Isopix

Concernant son couple, Paola va très loin dans la confession. Extrait : « En fait, je n’ai pas été heureuse pendant dix ans. Je n’étais absolument pas heureuse du tout et je sentais que j’avais du désordre. Je ne savais pas où aller. Il y avait ce danger du divorce à ce moment-là. J’ai pris une distance de tout pendant dix ans, de 1970 à plus ou moins 1980. J’étais souvent seule pendant ces dix ans. J’étais très malheureuse et très triste. Et puis, il m’a dit : “Je t’ai toujours aimée.” ça m’a fait plaisir. »

« Je ne savais pas où aller. Il y avait ce danger du divorce à ce moment-là. J’ai pris une distance de tout pendant dix ans »

Le concert pour leurs dix ans de règne symbolise toute la force de son union avec Albert. Leur « ré-union ». Sur la place Poelaert à Bruxelles, devant le palais de justice, la foule a droit à un moment de spontanéité inoubliable. « C’est du belge ! » dira Albert dans les trois langues nationales. Il est ému, Paola lui prend le visage et lui plante sur la joue ce gros « kiss » resté célèbre. La scène est le « climax » d’un règne. Le point d’orgue de l’affection des Belges pour ce couple fluctuant qui n’avait pas été particulièrement préparé à régner.

« De 1993 à 2013, elle a magnifiquement accompagné son époux », explique encore l’un de nos témoins. « Et sur le plan personnel, elle a réussi cette deuxième vie grâce à l’acceptation du passé, à la compréhension et à l’amour mutuel. Elle est fière d’avoir pu faire ce chemin de règne en couple, mais également d’avoir trouvé un nouvel épanouissement conjugal. Elle a retrouvé l’harmonie au bout d’un vrai parcours de vie. Cela parle à tout le monde : on peut connaître des difficultés et retrouver le bonheur. À ce titre, son histoire est exemplaire. »

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L’histoire retiendra que la sixième reine des Belges était une femme authentique, d’une grande intégrité. ©BELGA PHOTO JULIEN WARNAND

« La modernité de Paola se traduit aussi par une forme de transparence dans le caractère », explique Emmanuelle Jowa. « Ajouté à un tempérament latin, cela a pu parfois surprendre. Lorsqu’elle est mécontente ou heurtée, elle n’hésite pas à tourner le dos à son interlocuteur. Lors de la visite d’État des souverains en Inde en 2008, Paola avait, devant le Taj Mahal, délibérément ignoré les photographes qui l’incommodaient. » Et d’ajouter : « Si elle se laisse parfois aller à quelque humeur épidermique – on l’a en cela comparée parfois à son fils cadet, le prince Laurent, tout en fougue à l’italienne et en spontanéité –, elle semble en même temps assez inébranlable. Paola traverse les tempêtes la tête haute. Avec ce regard qui sonde l’entourage, qui cherche à savoir qui l’observe. Ce regard azuré, perçant à ses heures, parfois un peu las, mais toujours attentif aux interlocuteurs. »

Paola montre aussi, lorsque les événements l’appellent, une capacité d’écoute. Son émotion peut l’emporter. Elle est bouleversée par « l’affaire Dutroux » et les révélations liées. En 1996, elle assiste exceptionnellement, aux côtés de son époux, aux audiences lorsque les parents d’enfants disparus sont reçus au palais. Ces instants la marquent profondément. Elle accepte la présidence d’honneur de Child Focus, qui lutte notamment contre l’exploitation des enfants et la pédopornographie sur le web.

Elle milite pour la création d’organisations similaires à travers l’Europe, organise des conférences internationales sur le sujet, préside le comité de parrainage de Missing Children Europe et accorde son Haut Patronage à la Global Alliance Against Child Sexual Abuse Online (Alliance mondiale contre les abus sexuels d’enfants par internet). « Son grand cœur à l’italienne vibre quand on parle d’enfants », commente Francis Balace. Paola atteint la sagesse.

Elle sera d’ailleurs une grand-mère attentive. Elle reprend le secrétariat social de la Reine (créé par Fabiola après son mariage), une institution qui reçoit chaque année des milliers de lettres de personnes en souffrance. La Fondation Princesse Paola (devenue ensuite la Fondation Reine Paola) est créée en décembre 1992. Elle soutient des projets tangibles pour secourir les jeunes démunis, malmenés par la vie.

« Nous retenons encore une image, lors de la visite d’État du couple en Inde en 2008 », rappelle la reporter de Match Belgique. « Paola est allée à la rencontre d’enfants esclaves soutenus par une religieuse belge, la sœur Jeanne Devos. Lors de cette visite, elle a contredit sa réputation de froideur en allant vers les journalistes indiens, écrasés derrière une barrière. Elle a bravé la foule, un petit chapeau en crochet posé sur la tête, délicieuse offrande de gamines à la jeunesse bafouée. »

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©Credit Denis Closon / Isopix

Il y a aussi son attirance pour les arts. Paola restera comme la souveraine d’une grande ouverture d’esprit face à l’art contemporain, mais aussi du contact profond avec les artistes. « Elle reste surprenante parce qu’elle est animée par ce côté direct qui l’a toujours guidée vers les gens », confirme l’une de ses proches. « Cette proximité avec les artistes mais aussi l’audace de ses coups de cœur lui ont permis d’être très appréciée. On se souvient des transformations qu’elle a apportées au palais royal. Jan Fabre, qui a imaginé le plafond des scarabées dans la salle des Glaces, l’a remerciée en laissant une note pour l’histoire : un P caché à un endroit du plafond. C’est inestimable. »

Sur le plan personnel, on lui a reproché son manque d’intérêt pour ses enfants alors qu’elle vivait l’éclatement de son couple. Elle a cette phrase très forte aujourd’hui : « C’est dommage qu’on ne peut pas répéter les choses, répéter les années, parce que là, je comprends combien c’est important de donner de l’affection. » « Elle a sûrement des regrets », reconnaît une proche. « Ce sont les choses de la vie et on ne remonte jamais le temps. Elle assume son attitude. Ici aussi, elle n’arrive pas à faire semblant. »

Sur un plan plus général, son comportement lui a valu pas mal de critiques. « On a souvent dit qu’elle boudait, qu’elle n’en faisait qu’à sa tête, qu’elle prenait sa revanche. Mais ce n’était pas cela : elle n’a jamais joué un rôle, elle ne s’est jamais forcée à sourire. Et sa cote de popularité en souffre encore, puisqu’elle est rarement en tête des classements royaux. Elle montre dès lors une espèce de résignation. Elle ne peut pas changer le destin, et si ça lui fait peut-être de la peine d’être incomprise, cette intégrité la rend plus humaine. Elle est restée elle-même, avec ses qualités comme avec ses faiblesses. Et puis, pour revenir à la famille, elle est très aimée de ses petits-enfants. C’est une “nonna”, une grand-mère à l’italienne. »

Paola explique ainsi : « J’ai développé la passion du jardinage, de la nature. Une passion de la maison, que je voulais attirante. Entre autres, une très bonne cuisine. Les (petits-)enfants disent : “Chez Nonni, on mange bien !” »

Paola est très heureuse parmi ses petits-enfants, qui viennent manger « chez Nonni » avec beaucoup de plaisir. ©Frederic Sierakowski / Isopix

Le document de Nicolas Delvaulx est vraiment important pour elle. Comme s’il était l’héritage de son destin. Comme s’il était un bilan de vie. « Je suis de plus en plus fascinée par l’amour qui m’habite maintenant et celui auquel j’aspirais à 20 ans », dit-elle. « Je me vois à 20 ans avec une grande soif de bonheur idéalisé, sans contrainte sociale, sans limite… » « Ce document est l’illustration de sa sérénité retrouvée, de sa joie de vivre. Paola s’exprime sur ses périodes difficiles avec confiance, car elle sait que son expérience peut servir aux autres et qu’au crépuscule de sa vie, elle peut enfin s’exprimer. Non pour ce qu’elle représente, mais pour ce qu’elle est réellement. Elle se confie avec sérénité parce qu’elle est écoutée avec humanité et compréhension lorsque, sur le même mode, elle revisite les événements qui ont marqué sa vie. C’est une forme de testament exceptionnel et inédit qu’a réussi le réalisateur. Son héritage humain la grandit pour la postérité car elle est la garante d’une histoire personnelle très forte, génératrice d’espoir : au-delà du destin d’une reine, il y a la vie d’une femme. »

« Sème un acte, tu récolteras une habitude », disait le Dalaï-lama. « Sème une habitude, tu récolteras un caractère. Sème un caractère, tu récolteras une destinée. »

Paola, côté jardin
RTBF
Vendredi 18 février 20h20

 

 

 

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