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Sophie Marceau : « On ne fait jamais le deuil de ceux que l’on a aimés »

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Sophie Marceau à Cannes en 2021. | © ©FRANCK CASTEL/MAXPPP

People et royauté

Sophie Marceau a traversé plusieurs épreuves personnelles mais revient au cinéma dans une comédie pétillante qui lui ressemble

D’après un article Paris Match France de Ghislain Loustalot

En deux rôles au cinéma et à six mois d’intervalle, dans «Tout s’est bien passé», de François Ozon, et «I Love America», de Lisa Azuelos, Sophie Marceau a perdu son père et sa mère. Ces deuils de fiction ont sans doute fait écho à ceux de la réalité, bien plus cruels. La série noire démarre en 2016 avec la disparition du cinéaste Andrzej Zulawski, dont l’actrice avait partagé l’existence durant dix-sept ans. Le père de Vincent, son fils aîné, décède le 17 février. En décembre, un mois après avoir fêté ses 50 ans, elle perd sa mère, Simone, âgée de 78 ans.

En 2018, elle réalise Madame Mills, une voisine si parfaite, un film qui ne trouvera pas son public, et doit surtout faire face aux problèmes de son garçon: Vincent affronte une grosse dépression, peut-être liée à la perte de la figure paternelle, qui ne nécessite pas seulement des soins, de l’attention, mais aussi beaucoup d’amour et d’abnégation. Même si le cinéma est depuis plus de quarante ans la vie de Sophie Marceau, la vie devient alors plus importante que le cinéma. Pour s’occuper des siens, elle s’accorde un break de plus de deux ans, ce qui ne lui était jamais arrivé. Qu’importe son statut de star ! Elle se doit, avant tout, d’être à la fois parent et enfant. Elle aide Vincent à sortir de sa zone de turbulences, et elle accompagne son père, Benoît, jusqu’au dernier jour de ses 85 ans de vie, le 3 octobre 2020. Les angoisses d’une mère, le chagrin d’une fille. C’est ainsi qu’on l’imagine, car il ne faut plus compter sur elle pour s’épancher.

Dans la vie, elle ne cherche plus l’amour, elle l’a trouvé

Depuis le 8 avril 1983 (elle n’avait alors pas encore 17 ans), Sophie Marceau a fait trente-cinq fois la couverture de Paris Match. Elle y a tout raconté: ses doutes, ses croyances, ses compagnons et ses enfants. L’âge venant, les soubresauts et les chaos de l’existence s’étant succédé, elle a moins envie d’étaler sa sphère privée, aspirant aussi à plus de tranquillité. Lorsqu’elle a créé sa société de production, il y a huit ans, Sophie Marceau l’a baptisée Juvénile. Le temps semble en effet avoir peu de prise sur sa beauté. À 55 ans, la môme Vic de «La boum» ne fait toujours pas son âge, mais ce temps qui l’épargne physiquement l’a transformée en une femme forte, quasi inoxydable, que rien ne semble atteindre. Ne pas être nommée aux César pour son rôle dans Tout s’est bien passé, où elle est impeccable, ne déclenche chez elle ni sourire amer ni agacement. Le cinéma français bien-pensant affiche à son encontre une forme de mépris? Après cinquante films, elle n’a toujours pas la carte? Elle s’en fout totalement et pouffe de rire: «Pour tout vous dire, ça me soulage de ne pas y aller, parce que je déteste les cérémonies et les compétitions. Je suis très heureuse d’avoir fait ce film, c’est ce qui compte.»

Silencieuse depuis tant de mois, Sophie Marceau a décidé de reprendre la parole pour la sortie sur la plateforme Prime Video du film de Lisa Azuelos, frangine de cinéma avec qui elle aura tourné trois longs-métrages. Dans I Love America, elle campe une réalisatrice qui, au moment où sa mère disparaît, tente de démarrer une nouvelle vie à Los Angeles et découvre l’amour grâce à un site de rencontres. Est-ce que cela pourrait lui ressembler? Recommencer tout à zéro ailleurs, non, très peu pour elle. «J’ai beaucoup vécu à l’étranger, y compris, justement, à Los Angeles, mais aussi en Pologne, près de Varsovie, et en Angleterre. J’ai beaucoup exploré le monde, mais je ne m’imagine pas en expatriée ou en exilée. Je n’ai pas cet appel de l’ailleurs. »

«Meetic ou Tinder? Vous me voyez faire ça, en tant que Sophie Marceau? Impossible!»

Et concernant ces fameux sites de rencontres, est-ce qu’elle aurait pu, à un moment ou un autre, mettre son profil sur Meetic ou Tinder? «Vous me voyez faire ça, en tant que Sophie Marceau? Impossible! Bon, et si je n’avais pas été celle que je suis? A priori, ce n’est pas quelque chose qui m’emballe, mais je ne juge pas. Il y a des êtres qui souffrent de solitude; si cela leur permet de créer du lien avec d’autres, alors pourquoi pas ? » Dans la véritable existence, celle qui n’a, selon ses dires, pratiquement jamais vécu seule ne cherche pas l’amour: elle l’a trouvé. Sa relation avec un chef d’entreprise et directeur de théâtres parisiens, paraît l’équilibrer comme un bonheur simple. Une romance sans complication, enfin. Quoi de mieux? Son passé amoureux récent n’a pas été facile et a fini par s’écrire à l’imparfait.

I Love America est une comédie romantique aux ressorts classiques qui ne revisite pas la vie sentimentale de Sophie Marceau. Ni acteur ni pâtissier connus dans cette histoire. Le film explore plutôt les blessures de la réalisatrice, fille de la chanteuse Marie Laforêt: la perte de l’être cher qui vous a tellement maternée… ou pas maternée du tout, en l’occurrence. «On quitte deux fois le corps de sa mère, quand on naît et quand elle meurt», affirme Lisa, l’héroïne incarnée par Sophie. Est-ce que ça lui parle? «Oui, évidemment. La vie, c’est la mort, c’est la mère. Elle est la porteuse de messages, elle est celle qui ne vous trompe jamais, qui me semble être le vecteur de tout cela. La disparition d’une mère vous rappelle le cycle des choses. Et que votre tour arrive.»

À propos de Simone, celle qui lui a donné le jour, Sophie Marceau raconte aussi: «Ma mère était une vraie maman, très maternelle, très dévouée, très accueillante. Dès qu’une copine était malheureuse ou fuguait, elle se réfugiait chez nous.» Une odeur de clafoutis à la cerise, un nuage de Chanel N° 5 dans l’air suffisent à faire ressurgir l’image de cette mère chérie. «Ceux qu’on a tant aimés ne sont plus là, c’est comme ça, confie-t-elle. Mais on ne fait jamais le deuil.»

Elle aide les artisans français à pénétrer le marché chinois

I Love America. Le film à la bande-son évidemment disco évoque les années 1970, très libres, si légères. Le titre est celui d’un tube de Patrick Juvet qui chantait également «Où sont les femmes /Qui ont des rires pleins de larmes ? ». Il y a dans cette drôle de comédie une référence étonnante au mouvement #MeToo. «Dans les seventies, “me too” voulait dire “je suis d’accord”. » Aujourd’hui, plus du tout. Ce changement d’époque, de mentalité, réveille chez Sophie Marceau un sentiment féministe exacerbé, une forme de gravité : «Le mouvement #MeToo est historique. Il secoue beaucoup, il est parfois violent ou maladroit, mais cela fait tellement de bien! Je considère les violences faites aux femmes à travers les âges comme le plus grand génocide de l’histoire de l’humanité. Je porte cela dans mes gènes, moins que ma mère et ma grand-mère, mais je le porte. Que notre parole puisse enfin s’exprimer, quelle libération! Toutes ces souffrances, ça suffit!» Elle s’exprime aussi sur cette double casquette, femme et mère, qui peut empêcher encore et toujours : «Souvent, au cours de mon existence professionnelle, j’ai dû trancher et dire que je devais rentrer pour m’occuper de mes enfants, que je n’avais pas, à la différence d’un homme, ma femme à la maison qui les prendrait en charge.»

Les années ont passé; les enfants que Sophie Marceau a protégés de tout, ou presque, sont de jeunes adultes. Pour définir son personnage, l’actrice dit: «Elle va devoir apprendre à penser à elle plutôt qu’à s’inquiéter pour les autres. Bref, elle est pleine de curiosité et de désirs…» Comment ne pas deviner que cela résonne avec sa vie, même s’il ne s’agit pas de la sienne? Vincent, 26 ans, a pris son indépendance. Juliette, 19 ans, fait ses études à l’étranger. Ils semblent avoir, pour l’instant, quitté le nid. Le passage est parfois difficile à digérer pour les parents.

Arrêter le cinéma, elle y pense et puis oublie, ne s’interdit rien, laisse faire le destin, prend ce qui vient

Elle acquiesce: « Je me pose des questions, comme tout le monde, sur le fait d’avoir fondé, en tant que mère, une famille pendant vingt ans, presque trente, et de me retrouver face à la dernière partie de ma vie. Il faut renoncer, rompre avec ses habitudes. Il y a beaucoup de travail à faire.» Mais cela ouvre aussi des perspectives. Il y a deux ans, elle a eu un coup de foudre pour un projet plus économique qu’artistique. Elle est devenue actionnaire et ambassadrice d’honneur d’une plateforme baptisée MaFrance, qui aide les artisans et les petites entreprises hexagonales à pénétrer, via Internet, le marché chinois. Elle contribue à promouvoir notre savoir-faire et notre art de vivre en Chine, où elle se rend deux fois par an depuis plus de deux décennies – et où elle est une star adulée. «C’est du boulot, des heures supplémentaires », dit-elle, visiblement fière de ce travail fourni.

Et quand on lui demande si elle se sent femme d’entreprise, elle répond en souriant, de ce sourire qui vous met à distance, que toutes les femmes qui gèrent boulot et famille le sont un peu. Celle qui est demeurée la personnalité préférée des Français, malgré son effacement voulu du paysage médiatique, celle qui n’en fait souvent qu’à sa tête pourrait-elle changer de vie, surprendre? Arrêter le cinéma, elle y pense et puis oublie, ne s’interdit rien, laisse faire le destin, prend ce qui vient. Comme une forme de reconstruction. Aujourd’hui, Sophie Marceau respire, souffle de nouveau. Il y a une seule chose dont elle est à peu près sûre et qui la porte définitivement: «Après 50 ans, on peut comprendre les erreurs du passé, où l’on en est. Et alors, tout est possible.»

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