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L’incroyable destin de Chelsea Manning

Chelsea Manning sur ABC News, le 8 juin 2017 : première interview télévisée depuis sa libération. | © Flickr/#B4DBUG5

People et royauté

Le soldat Bradley est devenu célèbre comme lanceur d’alerte puis comme Chelsea Manning, le premier militaire transgenre. Avec pour seule arme son courage.

Condamné à trente-cinq annés de prison sous le prénom de Bradley, elle est graciée au bout de sept ans, sous celui de Chelsea. Manning n’a pas seulement organisé la plus grosse fuite de documents classifiés de l’histoire des États-Unis (250 000 câbles diplomatiques ainsi que 480 000 rapports militaires, principalement sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan) ; elle est devenue une icône du mouvement transgenre. Traîtresse pour les uns, héroïne de la transparence pour les autres, Chelsea Manning nous accorde son premier entretien en tant que femme libre.

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Robe noire sexy et godillots, Chelsea Manning, 29 ans, loue pour quelques jours un deux-pièces anonyme à New York. Elle me demande de placer mon ordinateur portable dans le micro-ondes. S’y trouvent déjà les télécommandes de sa console de jeux Xbox One. « On n’est jamais trop prudent », dit-elle. Et d’expliquer que l’appareil bloque les ondes en faisant office de cage de Faraday.

La solitude, elle connaît. Depuis son enfance dans l’Ohio, quand elle ne parvenait pas à comprendre et encore moins à expliquer le sentiment intense de dislocation dont elle souffrait. Quand je lui dis qu’un psychologue a comparé le trouble de l’identité de genre à « un mal de dents cosmique », elle approuve : « C’est exactement ça ».

À 5 ans, le petit Bradley annonce à son père Brian, cadre dans les technologies de l’information, qu’il veut être une fille, « pour faire ce qu’elles font ». En réponse, il obtient un discours embarrassé sur les « tuyauteries » masculines et féminines. « Je ne voyais pas le rapport avec les vêtements et les comportements ». Dès lors, il se glisse secrètement dans la chambre de sa sœur pour essayer son rouge à lèvres. En primaire, il dit à un ami qu’il est gay, confidence aussitôt éventée, qui suscite les sarcasmes. « Je rentrais parfois de l’école en larmes. Si mon père était là, il m’ordonnait d’être un homme, d’arrêter de pleurer et de retourner casser la gueule à celui qui m’avait embêté ». Bradley s’enferme, joue aux jeux vidéo et s’essaye au codage informatique. Il a une douzaine d’années quand sa mère avale une boîte de Valium. Son père est trop ivre pour la conduire aux urgences… C’est la fin du couple. « Après ça, j’ai grandi très vite ».

Le private first class Bradley Manning en uniforme, à 24 ans, lors d’une audience au tribunal militaire de Fort Meade, dans le Maryland, le 12 avril 2012. © DR

À 13 ans, Manning part pour le pays de Galles avec sa mère. Il s’occupe de la maison et jouit d’une liberté inédite : acheter du maquillage, le porter quelques heures en public puis tout jeter avant de rentrer. Les soirées se passent à échanger en ligne, dans des « chat rooms » LGBT. Quand Bradley retourne vivre avec son père en 2005, il porte les cheveux longs et de l’eye-liner. « Je me disais qu’il fallait peut-être résoudre mon problème en adoptant un genre neutre, androgyne ». Il trouve un job dans une start-up Internet, et un premier petit ami. Mais sa belle-mère lui refuse l’accès à la cuisine : « Elle me trouvait impur ». Petit à petit, Manning prend conscience qu’il n’est ni un homosexuel ni un travesti. Il est une femme. Impossible de se confier, même dans le cadre d’une psychothérapie, vite abandonnée au bout de quatre séances : « J’avais peur. Je ne savais pas que ma vie pouvait s’améliorer ».

Été 2007. « Je voyais chaque jour l’Irak au journal télévisé. Les attaques terroristes. Les insurgés. Je me suis dit que je pouvais peut-être me rendre utile ». À 19 ans, il décide de s’enrôler, et de se masculiniser une bonne fois pour toutes. À l’école de renseignement de Fort Huachuca, dans l’Arizona, il apprend à trier les « actions significatives », ou SigActs, rapports, photos et vidéos des combats. Un monde de geeks où la jeune recrue se sent bien : « On nous encourageait à avoir nos propres opinions et à prendre des décisions ».

Première mission : créer un logiciel d’analyse des SigActs. Manning dépouille des centaines de documents et ne perd rien de sa motivation : « J’avais hâte de partir au front ». En attendant, il passe ses permissions à Boston auprès d’un amoureux rencontré sur un site gay, et se fait, parmi les étudiants du prestigieux MIT, des amis hackers, avec qui il peut parler codage jusqu’au bout de la nuit.

En Irak, ses supérieurs notent des « comportements étranges », comme ce moment où il aurait gravé « JE VEUX » sur une chaise

Octobre 2009. L’unité de Bradley est déployée en Irak. Dans l’hélicoptère de transport, l’abstraction numérique se mue en monde tangible : « Après dix mois à analyser des images, je reconnaissais le paysage. Ça m’a secouée de voir des gens s’y déplacer ». À la Forward Operating Base (Fob) Hammer, en plein désert, Manning se lève désormais à 21 heures, dîne à la hâte et part pour huit heures de travail au SCIF, dédié aux informations sensibles.

Dans un bâtiment préfabriqué, face à trois écrans, il analyse les données du terrain pour les officiers du renseignement. Isolé, une fois de plus. Y compris du conflit alentour, dont ne lui parviennent que les grondements lointains. Petit à petit, son regard change. « Je ne voyais plus des rapports mais des personnes : des soldats américains ensanglantés, des civils irakiens troués de balles ». Il se dit que le public américain ignore la réalité de cette guerre futile et interminable. Discrètement, il participe à des chats consacrés à WikiLeaks (fondé en 2006). Avec un sentiment mitigé, qui ne l’a pas quittée depuis : « Beaucoup de choses doivent rester secrètes. Protégeons les sources sensibles, les mouvements de troupes et les données nucléaires. Mais ne cachons pas l’histoire, les politiques erronées, ce que nous sommes et ce que nous faisons ». À 21 ans, Bradley bataille désormais pour dissimuler plusieurs secrets majeurs, dont ses problèmes d’identité. « Alors, je suis devenue accro à la télé, à la nourriture, à la cigarette, à la caféine. N’importe quoi pour m’échapper, me sentir ailleurs  ».

Début 2010, Manning copie sur son portable personnel la quasi-totalité des SigActs qui concernent l’Afghanistan et l’Irak, sans savoir ce qu’il en fera. Puis il part en permission à Boston pour quinze jours. Celui qui rêve toujours de révéler sa transidentité continue ses expériences ; il enfile un tailleur et une perruque blonde, prend le train pour Washington, se promène jusqu’au soir et… passe inaperçu. Il est ravi. Ce séjour lui fait aussi prendre conscience que le conflit irakien est ignoré de la plupart des civils : « Je voulais qu’ils voient ce que je voyais. J’avais besoin de faire quelque chose ». Il prépare un texte anonyme où il propose de « révéler la vraie nature de la guerre asymétrique du XXIe siècle ». Bradley Manning tente d’entrer en contact avec les responsables de grands journaux pour leur remettre anonymement ses fichiers volés. En vain. Alors, le 3 février 2010, il envoie le tout en message crypté à WikiLeaks. Mais rien n’apparaît sur le site d’Assange. Il devra attendre la mi-février pour voir des câbles diplomatiques sur l’Islande enfin publiés. D’autres vont suivre, sur des « dommages collatéraux », Guantanamo… et ils sont de plus en plus retentissants. En Irak, ses supérieurs notent des « comportements étranges », comme ce moment où il aurait gravé « JE VEUX » sur une chaise. « Toute l’unité était à cran parce que le déploiement touchait à sa fin », explique aujourd’hui l’ancien soldat.

Bradley Manning, au centre, escorté hors du Palais de Justice en 2011. EPA/MICHAEL REYNOLDS

Avril 2010. Manning décide de révéler ses difficultés à son capitaine, par e-mail. Intitulé « Mon problème », le message contient une photo de lui vêtu en femme. L’officier accuse réception sans aucun commentaire. Alors qu’il envisage de révéler son rôle de lanceur d’alerte, des agents de la division des enquêtes criminelles de l’armée viennent l’arrêter fin mai. Il est envoyé au camp Arifjan, au Koweït, et enfermé dans une cage. « Je me suis cru oublié de tous ».

Les rapports officiels mentionnent d’incontrôlables crises de tremblements et de hurlements. Tentative de suicide, antidépresseurs… Au bout de quatre mois, on lui annonce qu’il part pour Guantanamo, la prison des « terroristes ». Fausse information… Il se retrouve à Quantico, en Virginie, où un marine lui dit, enthousiaste : « Alors, c’est vous, Manning ! La chaîne Fox News n’arrête pas de parler de vous ! » Maigre consolation.

Manning est enfermé dans une cellule de 2 mètres sur 3 durant neuf mois, dont une bonne partie sous le statut « prévention des blessures » : surveillance constante, pas de draps, rares visites autorisées. À l’extérieur, des juristes renommés dénoncent ses conditions de détention, « illégales et immorales ». Les modalités de son isolement sont qualifiées de « cruelles » et « inhumaines » par les Nations unies. Au printemps 2011, Manning change de prison. Pour la première fois depuis son arrestation, un an plus tôt, il peut se mêler aux autres détenus.

Chaque jour, Chelsea se lève à 4 h 30. Face au miroir, elle se répète qu’elle est capable d’affronter la journée

Le procès en cour martiale promet d’être spectaculaire : vingt-deux chefs d’accusation, dont un particulièrement grave : « aide à l’ennemi ». Vingt seront finalement retenus. La défense a notamment stigmatisé les insuffisances du protocole de sécurité du SCIF. Elle assure aussi que, en l’absence de tout traitement proposé par l’armée, les « problèmes d’identité sexuelle » de Manning ont altéré sa capacité de jugement. Le 22 août 2011, un avocat fait lire une déclaration de son client sur la chaîne NBC : « Je veux que tout le monde connaisse le vrai moi. Je suis Chelsea Manning. Je suis une femme ». Mais c’est en tant qu’homme qu’il part pour la prison militaire de Fort Leavenworth, où plus de 500 détenus purgent de lourdes peines. Sa cellule est petite mais possède une fenêtre. Il peut voir la neige, quelques lapins… Les gardiens prennent un malin plaisir à lui rappeler son statut masculin. Un harcèlement que constate un de ses avocats. Le prisonnier confie se sentir « empoisonné » par la testostérone qui coule naturellement dans son corps. Il a l’impression d’être un fantôme : si personne ne le voit tel qu’il est, pourquoi continuer à vivre ? Pendant un an, il réclame les traitements hormonaux utilisés pour changer de sexe. En vain. L’administration pénitentiaire estime qu’une telle modification susciterait des réactions problématiques chez ses codétenus. On se contente de lui prescrire des antidépresseurs et une psychothérapie. Les avocats bataillent. Un expert psychologue souligne que Manning est en grande souffrance, avec un risque de suicide et d’automutilation. Des études montrent en effet que, dans ce genre de situation, certaines personnes transgenres en viennent à se castrer. Enfin à l’été 2014, une juridiction civile change le certificat de naissance de Bradley, dont les prénoms deviennent Chelsea Elizabeth, et la prison lui autorise les sous-vêtements féminins. C’est une première dans l’histoire de l’armée. Début 2015, Manning peut commencer son hormonothérapie.

Chelsea est enchantée de voir sa peau s’adoucir, mais le changement affecte aussi son psychisme : « Depuis l’adolescence, j’abritais mes sentiments derrière des murs. Quand mes taux de testostérone ont baissé, je suis devenue plus vulnérable. Je ne pouvais plus dissimuler mes émotions. Certaines étaient agréables, comme la confiance en moi ou le sentiment de connexion avec mes amis. Mais à cela se mêlait beaucoup de doute et de solitude ». Elle s’en ouvre à ses contacts au sein de la communauté trans, dont une artiste qui va l’aider à trouver sa voix. Au sens propre comme au figuré. Les cordes vocales opèrent une mue, elles aussi.

Chaque jour, Chelsea se lève à 4 h 30. Face au miroir, elle se répète qu’elle est capable d’affronter la journée. Après le petit déjeuner commence l’atelier de menuiserie, où elle fabrique des meubles en équipe. Une fois par semaine, elle incarne Esvele Dundragon, personnage d’aristocrate, dans un groupe qui joue à « Donjons & dragons ». Durant cette phase de transition, elle ne se sentira jamais menacée par les détenus. Au contraire : « Ils se sont toujours montrés bienveillants ». Certains deviennent des amis proches. Mais le harcèlement des gardiens continue. Aussi, en juillet 2016, Chelsea tente de se pendre.

En septembre, elle entame une grève de la faim pour protester contre « la surveillance excessive et constante ». Elle y met un terme contre la promesse d’une chirurgie transformatrice. Mais on la place une semaine à l’isolement, pour la punir de sa tentative de suicide. « Ce mode de détention vous change. Vous en venez à oublier le monde extérieur, les voitures, les métiers, les familles… tout ce qui compose la société. C’est comme si cela n’avait plus de sens ». Autre tentative de suicide. Et de nouveau l’isolement. Cette fois, Manning croit entendre des coups de feu assourdis et un groupe d’étrangers parler d’elle. Un épisode qu’elle attribue aujourd’hui au stress post-traumatique. Ses avocats sont de plus en plus inquiets. Le 17 janvier 2017, Chelsea est à l’atelier de menuiserie quand elle est convoquée par le responsable sécurité de la prison. Elle craint de se retrouver une fois de plus à l’isolement mais passe devant une télévision branchée sur CNN. En bas de l’écran, un bandeau : « La sentence de Manning commuée ». Barack Obama vient de la gracier. Elle sera libérée quatre mois plus tard.

Ensemble, nous avons arpenté New York toute une semaine, mangé des nuggets, bu des cafés, vu « Alien » au cinéma… Elle semblait heureuse, goûtant sa liberté. J’avais le sentiment de voir quelqu’un devenir pleinement vivant. Quand je lui ai demandé quelle leçon elle tirait de son aventure, elle a hésité, mal à l’aise : « Je n’en ai pas… Ces dernières années, j’étais trop occupée à survivre pour y penser ».

Matthew Shaer (« The New York Times ») – Traduction et adaptation Karen Isère

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