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Rachat de Twitter par Elon Musk : «Il faut des contre-pouvoirs démocratiques»

elon musk

Elon Musk en 2021. | © Angela Weiss / AFP.

People et royauté

Florence G’sell, professeure de droit à l’université de Lorraine et directrice de la chaire Digital, Gouvernance et Souveraineté de Sciences-Po, revient pour Paris Match sur le rachat de Twitter par Elon Musk.

D’après un article Paris Match France de Kahina Sekkai

Paris Match. Elon Musk s’est dit favorable à la réouverture du compte Twitter de Donald Trump, malgré les multiples revers en justice de l’ancien président américain. Qui pourrait avoir gain de cause ?  
Florence G’sell.

De toutes les façons, et c’est ce que je trouve un peu regrettable, l’avis d’Elon Musk prime. S’il arrive à prendre le contrôle de Twitter, ce qui nécessite encore de passer quelques étapes, Elon Musk décidera et il n’a pas caché que son intention générale est d’avoir une plateforme qui pratique peut-être un peu moins la modération mais surtout présente moins de ce qu’il appelle des biais : il accuse Twitter d’être dirigé par des gens assez à gauche qui prennent des décisions biaisées. Les recours de Donald Trump qui ont été rejetés ont été largement motivés par le fait que, aux États-Unis, c’est aux plateformes de décider.

Pensez-vous que ce rachat de Twitter par Elon Musk, s’il aboutit, est un changement sans retour pour les réseaux sociaux tels qu’on les connaît ? 

C’est très difficile à dire. Je pense que cela montre l’extrême polarisation du débat aux États-Unis, le fait qu’ils n’arrivent pas à sortir d’une opposition assez stérile entre des conservateurs qui se disent discriminés par les plateformes les plus répandues et de l’autre côté des gens plus à gauche, considérés comme des progressistes, qui eux sont extrêmement favorables à une modération importante des plateformes, qu’ils ont réclamée. Au départ, Twitter ou Facebook étaient des plateformes où on n’avait pas particulièrement envie de modérer. Mais elles ont été amenées à adopter des politiques de modération de plus en plus importantes après de nombreux appels en ce sens.
Ce qui se passe ces dernières années est très important, que ce soit au moment de l’élection de Trump et les allégations de l’impact de cette absence de modération sur le résultat du vote, au scandale Cambridge Analytica, aux événements du Capitole puis à la pandémie de Covid : on a vu les plateformes intervenir de façon de plus en plus importante sur les contenus, allant jusqu’à prohiber les discours anti-vaccin. On y est arrivés car beaucoup de spécialistes et de politiques ont appelé à modérer.

Mais de l’autre côté, des gens comme Elon Musk, voire plus radicaux que lui, pensent qu’il faut laisser les discours se propager et que chacun puisse exprimer son point de vue. J’ai l’impression qu’on est dans une opposition indépassable et qu’on restera dans ce débat avec une situation où les plateformes ont la mainmise et le risque, comme avec Twitter, que quelqu’un prenne le contrôle de la plateforme et change radicalement la politique de modération.

Est-ce que cela va changer durablement ? Je n’en suis pas sûre. Les dirigeants des autres plateformes vont suivre avec beaucoup d’attention ce que fait Elon Musk et je ne sais pas jusqu’où appliquera le programme qu’il s’est assigné.

« Les plateformes sont très imparfaitement efficaces contre des contenus qui ne sont pas illégaux »

D’un côté, des conservateurs et Elon Musk estiment qu’il y a trop de modération et d’interventionnisme sur les plateformes. Pourtant, en tant qu’utilisateurs des réseaux sociaux, on voit que beaucoup de discours haineux, racistes, de désinformation persistent. Où se situe-t-on réellement ? Y a-t-il une sur-intervention ?

Une sur-intervention, non. Mais ce qui est intéressant dans le débat actuel est la question de savoir si les pratiques de modération doivent s’aligner sur le droit et la définition des contenus illégaux ou pas. Les réseaux sociaux vont parfois très au-delà des prescriptions légales, c’est vrai pour la nudité et les contenus climato-sceptiques. Mais en même temps, ces plateformes échouent beaucoup dans leur lutte contre les contenus qu’elles proscrivent : elles ne sont pas suffisamment efficaces contre les contenus illégaux et parfois elles sont aussi très imparfaitement efficaces contre des contenus non illégaux mais qu’elles ont décidé de proscrire. On peut comprendre le discours qui consiste à dire qu’on va faire en sorte de ne plus voir de discours illégal mais une fois qu’on aura fait ça, on aura franchi un cap. Je pense qu’Elon Musk est sur cette ligne là, ce qui explique pourquoi il a dit à Thierry Breton qu’il était tout à fait d’accord avec lui, qu’il allait respecter le Digital Services Act pour que la lutte contre les contenus illégaux soit efficace.
Aujourd’hui, les pratiques de modération ne sont pas du tout adaptées à la volonté de ne pas laisser passer des discours de haine et des appels à la violence. Je ne suis pas sûre qu’Elon Musk se rende compte que cet objectif de faire respecter la loi et qu’il n’y ait plus de discours illégaux en ligne va nécessiter beaucoup d’efforts.

Elon Musk s’est donc dit prêt à respecter la régulation européenne. Quelle est la différence entre les lois en Europe et aux États-Unis ? Est-ce compatible avec son projet affiché ?

Je ne sais pas jusque’à quel point Elon Musk se représente correctement les législations européennes. Il a bien compris que le Digital Services Act allait l’obliger à lutter contre les contenus illégaux mais le texte renvoie aux législations nationales le soin de définir ces contenus illégaux. Nos législations européennes, variables d’un pays à l’autre, vont dans l’ensemble au-delà de ce qui existe aux États-Unis, où des dispositions constitutionnelles empêchent de réguler étroitement les discours en ligne. Les discours de haine ne sont pas, en tant que tels, interdits aux États-Unis alors que nous avons, en droit français, des textes d’incrimination sanctionnant l’incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination. Ça va être flagrant sur tout ce qui relève de la désinformation : la doctrine aux États-Unis est le «marché des idées», on a tous le droit d’avoir nos opinions. Le principe qui s’impose aux États-Unis est de laisser les gens parler et si des propos sont faux, la meilleure politique est de répondre avec des arguments et non pas de les empêcher de s’exprimer. Mais pour beaucoup, l’évolution des réseaux sociaux et des plateformes depuis 2016 a démontré que cela ne marche pas : on a de la désinformation de masse et des appels à la violence.

« Il y a un côté assez politique dans sa démarche »

Parmi les investisseurs aux côtés d’Elon Musk pour le rachat de Twitter se trouvent un prince saoudien et le fonds souverain qatari, deux pays aux législations très répressives sur la liberté d’expression. Certains craignent déjà un interventionnisme de tels investisseurs pour faire taire des voix dissidentes… 

Je ne sais pas à quel point ces gens sont impliqués dans l’opération et il faudrait savoir quelles sont leurs motivations. Mais c’est vrai que certains voient le rachat de Twitter comme une façon prendre le contrôle d’un média pour l’influencer pour ses propres intérêts.

Ça me semble délicat de faire un procès d’intention à ce stade à Elon Musk, mais ce que je trouve très inquiétant est d’avoir quelqu’un qui est déjà à la tête de plusieurs entreprises stratégiques, qui met un pied dans un type d’activité dont l’impact sur le grand public n’est plus à démontrer. Il y a des questions à se poser, et qui sont valables pour Mark Zuckerberg, sur ces figures emblématiques qui émergent, ont tout pouvoir et prennent des décisions de manière totalement unilatérale pour une plateforme qui concerne des millions de gens. C’est un sujet à l’échelle planétaire : le pouvoir qu’ont ces gens paraît hors de proportion. Il faut des contre-pouvoirs démocratiques. Indépendamment des personnes, c’est une entreprise à but lucratif qui informe les gens et leur permet de communiquer : ces plateformes doivent correspondre à nos pratiques démocratiques, avec des pouvoirs et des contre-pouvoirs. Ce pouvoir là est excessif pour un seul homme.

Tout homme le plus riche du monde qu’il est, Elon Musk rachète Twitter pour 44 milliards de dollars. Est-ce trop cher, surtout avec les investissements massifs que nécessiterait la lutte contre les propos illégaux?

Beaucoup disent que son idée n’est manifestement pas financière et qu’il a un projet en tête. C’est compliqué de faire des suppositions et d’aller au-delà de ce qu’il a annoncé mais on voit qu’il a voulu marquer un point, disant «j’en ai assez de ces gens de gauche qui décident de tout alors que j’aime bien cette plateforme, j’ai des idées pour la faire marcher». Il est très critique des décisions prises en Californie, il y a un côté assez politique dans sa démarche. L’aspect financier semble passer au deuxième plan. Mais encore faut-il qu’il arrive à boucler son opération et, à mon avis, ce n’est pas encore fait.

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