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Icône du pop art : Elizabeth II reproduite à l’infini, entre les Pistols, Warhol & Drucker

Déifiée de sn vivant. Sacrifiée peut-être. Ethérée, irréelle mais contrôlée. Elizabeth II c’était un peu tout cela. | © Photo by ADRIAN DENNIS / AFP

People et royauté

Son teint de rose éternelle, ce physique de jeune fille poudrée, au sourire de Joconde, sont gravés sur les mugs et dans les mémoires. Elizabeth II a acquis, de longue date déjà, bien avant son décès, ce caractère intemporel, de l’icône de papier glacé. Et davantage.

 

En se multipliant à l’infini, sous la plume de Warhol, sur les petits écrans lors de son couronnement, un événement télévisuel historique, rock’n’rollisée, panthéonisée de son vivant par des créateurs de tout poil, elle s’est désincarnée sans toutefois s’éparpiller.

Elizabeth fait partie depuis des lustres déjà du patrimoine quasi immatériel de l’humanité. Son visage est aussi connu que celui des Beatles, son profil aussi célèbre que la ligne de Tower Bridge u des bouteilles de Coca, son regard obstiné aussi perçant que celui d’une Thatcher qui aurait bien tourné. Sanctifiée oseront certains. Déifiée de sn vivant. Sacrifiée peut-être. Ethérée, irréelle mais contrôlée. Elizabeth II c’était un peu tout cela.

Silver Jubilee

The Queen a la taille bien prise dans sa robe rose bonbon. Salue la foule gracieusement. Nous sommes à Londres en 1977, c’est son Jubilé d’argent. Vingt-cinq ans de règne. La reine est une mère, et encore une fille. La fille de sa mère. Ladite reine mère qui, elle-même, avait le talent de transcender les images. De faire vibrer les tasses de thé à son effigie. Mais Elizabeth battra tous les records. De longévité. De crédibilité. De respect naturellement imposé. Et de recettes. Car le merchandising des souvenirs royaux, avec elle, va prendre un essor rarement égalé.

En 1977, son visage exultait, entre les masques en carton de Charles et Diana. De ces masques piqués sur un bâton. Le duo princier apparaissait aussi sur les boites d’allumettes. Quarante-cinq ans et quelques semaines plus tard. Charles est toujours là, et c’est le roi. Mais Elizabeth continuera longtemps de dominer le marché.

De longue date, elle est partout. Une égérie du pop art, une madone incarnée. Avec elle, l’entertainment s’est régalé. Figure abstraite, visage d’une certaine idée de feu l’empire british, allure compassée et regard farceur à ses heures, irréelle et concrète aussi, entre sens du devoir d’État et amour conjugal fleur bleue, entre distance avec sa progéniture et accents maternels vis-à-vis de la population… Elizabeth a cumulé les paradoxes.

Ses élans maternels ou matriarcaux, elles les réservera à ce pays, cette population à travers des discours, qui, avec le temps, se sont révélés plus touchants. Elle n’est pas seulement la reine des Anglais. Elle est la matriarche. Celle qui, pendant la guerre lancera, d’une voix incertaine encore, les encouragements à combattre l’ennemi.

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Celle qui, au début de la crise sanitaire, et alors que son Premier ministre est terrassé par le Covid-19, aux soins intensifs, parlera au peuple en mère de la nation. Entre ces deux speeches, il y a un monde. Des décennies. Au milieu, il y a ces déclarations trop tardives, ces discours trop longtemps retenus. Celui dans lequel elle évoquera, enfin, la catastrophe minière d’Aberfan, en 1966. Et celui en hommage à Lady Di, en 1997.

Joe Biden a salué en elle ce 8 septembre, après l’annonce de son décès, une “femme d’État d’une dignité et d’une constance inégalées.” C’est bien dit, sans excès.

Digne, Elizabeth l’a toujours été semble-t-il. Jusque sur les mugs, avec cette ébauche de sourire mince, jocondesque, qui avait cette qualité de pouvoir paraître à la fois pincé et d’une fraîcheur désarçonnante. Le regard intense, teinté d’une méfiance d’un autre siècle, elle fixait ses interlocuteurs. Pas trop longtemps toutefois. Ne jamais abuser des bonnes choses.

God Save The Queen

Digne elle est restée, même en effigie dévastée, sur les t-shirst déchirés qui se vendaient à prix d’or mais comme des petites pains, en cette ère de jubilé d’argent, chez Sex, la boutique que Malcom McLaren a ouverte avec Vivienne Westwood à King’s Road. McLaren, c’est l’imprésario controversé, jamais à cours d’une “tactique choc”. Parmi ces boulets anarchico-commerciaux, un coup majeur : le God Save The Queen (« and the fascist regime »), lancé lors du Jubilé royal de 77 donc. L’homme avait organisé un voyage en bateau sur la Tamise, durant lequel les Pistols avaient entonné leur hit majeur sous les fenêtre de la House of Parliament.

Cet hymne criard mais accrocheur en diable, roulé comme un camion déchaîné, conçu à la hâte comme tout ce qui donna sa sève au mouvement dit punk, était-il réellement anti-monarchique ou se contentait-il de surfer sur une cible facile : the Queen, the Palace, the Institution, The Firm et tutti frutti? Etait-ce une pierre dans le jardin anglais de Madame Thatcher, et de sa grande dépression imposée, ou un simple coup marketing ? Un peu de tout sans doute, cocktail immortel qui rentrera dans les rangs quelques années plus tard.

Car ce morceau d’anthologie, que plus personne désormais ne peut faire mine d’avoir ignoré, fut joué par Brian May, guitariste de Queen, lors du Jubilé d’or de la reine. C’était en juin 2002 et ça se passait sur le toit de Buckingham. No kidding. C’est dire si de l’eau avait coulé sous les ponts et si des nuages de lait avaient quelque peu adouci les thés robustes.

D’aucuns estiment aujourd’hui, avec un recul inspirant, que ce God Save the Queen, censé “égratigner », voire éreinter la reine, de façon il faut le dire a priori assez guerrière, avait sans doute pour but indirect, de démolir Thatcher et son régime de misère noire. La dame de fer qu’Elizabeth n’appréciait, selon certaines voix proches du palais, que modérément, avait eu le goût douteux de créer une fracture sociale. Ce règne parallèle – celui de l’implacable Margaret, qui écrasait la souveraine en termes de brushing laqué – aurait, murmurait-on sous les lambris dorés de Buckingham, été modérément apprécié par Elizabeth. Et c’est naturellement, un understatement.

Non en raison d’une fibre sociale particulièrement sensible que cette dernière aurait cultivé, mais parce que, tout de même, il y avait des limites à ne pas franchir : une personnalité aussi “clivante” (dirait-on aujourd’hui) que Maggie ne pouvait, de fait, combler d’aise une souveraine aussi imprégnée de sa fonction, du sens du devoir et de la cohésion sociale de ce royaume qu’elle voulait conserver uni.
Bref, ce God Save The Queen aurait pu être interprété de diverse manières mais Elizabeth n’a jamais tenté de faire rectifier l’original.

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Aimable chahut

Il y eut, au fil des décennies, d’autres hommages à la dernière reine d’Angleterre, du premier au douzième degré. Il y eut des séries, des films de facture diverse, qui se mêlèrent de la mettre en scène Avec souvent un succès mitigé. Car aucune comédienne n’atteindra jamais ce mouvement au rythme lent lorsqu’elle trottinait. Ni cette scansion toute personnelle qu’elle avait lorsqu’elle s’exprimait. Avec ce luxe ultime : celui de poser des silences, dans les discours, où et quand elle le souhaitait. Celui de tenir le monde en haleine, de sa petite voix aigrelette.

Sur le continent, dans cette vieille Europe que les Anglais adoraient détester, seuls les vrais amateurs d’Elizabeth ont usé de leur charme pour incarner la reine. Antoine De Caunes par exemple, fou d’Angleterre, et icône outre manche depuis quelques décennies grâce à Rapido, son émission culte co-présentée avec Jean-Paul Gaultier, s’est permis un petit déguisement royal, sous-titré “Gaule save the Queen”.

Une photo publiée sur son compte Instagram où il apparaissait déguisé en Elizabeth II, impassible, un sourire en coin sur son trône. C’était lors de la victoire du Brexit, pilule amère que De Caunes, comme d’autres amoureux de la Perfide Albion, eurent bien du mal à digérer.

 

®DR

Plus récemment quelques créations graphiques liées à la scène hip hop belge présentaient Michel Drucker en Romeo Elvis et en reine Elizabeh. Délicieux croisement qui rappelle aussi au passage l’amitié entre Romeo Elvis et le king des animateurs français. Tout cela pour dire qu’Elizabeth II continue de stimuler la création, même très cool.

De nombreux musiciens ont chahuté la reine dans leurs morceaux. The Exploited, des punks d’anthologie aussi, ont changé “Royalty”, où il est question dans des termes peu amènes de la reine. Les excellents Housemartins ont écrit Flag Day. Le leader Paul Heaton y fait allusion à la bourse royale. Il y eut aussi, dans le désordre et sans exhaustivité Elizabeth My Dear des Stone Roses, The Queen Is dead des fabuleux Smiths, ou Repeat, des Manic Street Preachers.

Le groupe Primal Scream a créé Insect Royalty qui mordille la notion d’héritage par le sang. Billy Bragg a chanté Rule Nor Reason, dans laquelle il dépeint la souveraine comme une figure tragique, victime en quelque sorte de son statut. Et qui, dans son insondable solitude, se passe des disques de Shirley Bassey.

Her Majesty des Beatles, un morceau acoustique entonné par McCartney (dont la fille Mary immortalisera beaucoup plus tard la Queen en vrai) que l’on retrouve en fin d’Abbey Road est presque une comptine aux accents neutres, décrivant Elizabeth comme une fille “plutôt chouettte”. Même si elle n’a “pas grand-chose à dire”. Poor Lizzie. Peu d’options, zéro droit de réponse et cette dignité de tous les instants. Quoi qu’il advienne, c’est une vraie reine.

Elle n’hésitera pas d’ailleurs, l’âge apportant une dose d’assurance voire d’un certain détachement salvateur, à faire preuve d’humour en public. L’exemple le plus délectable demeurera, pour l’éternité, la séquence James bondesque, en compagnie de Daniel Craig, pour l’ouverture des JO de 2012.

Le réalisateur Danny Boyle y a fait des miracles. Elizabeth y est gravée dans les esprits comme plus britannique que jamais. Entendons qu’elle a dépassé toutes les projections prouvant pour ‘éternité qu’elle maniait comme ses meilleurs compatriotes, ce sens consommé de l’autodérision.

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