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Delphine expose à Saint-Tropez : «La colère en boucle fout notre système en l’air mais peut nous faire réaliser des choses extraordinaires»

Fin septembre 2022, sur le port de Saint-Tropez. Delphine de Saxe-Cobourg, princesse de Belgique expose ses oeuvres dans la cité balnéaire culte de la Côte d'Azur. "What Is To Come Is Better Than What Was", c'est le titre de son expo qui se tient dans l'immeuble de la Fondation, sur la place des Lices, jusqu'au 30 octobre. ©Bruno Bébert / Best Image / PhotoNews

People et royauté

« A 50 ans aujourd’hui on est encore jeune. J’aimerais travailler jusqu’à 99 ans au moins. » C’est dans la galerie de la Fondation Guy & Linda Pieters, place des Lices que Delphine, workaholic revendiquée, lance sa nouvelle expo aux accents autobiographiques. En toile de fond, les Voiles de Saint-Tropez qui drainent un public international dans la cité balnéaire culte. Elle nous livre en amont et en exclusivité, depuis son atelier, un entretien long sur sa vision de la vie aujourd’hui.

What Is To Come Is Better Than What Was (l’avenir est mieux que le passé) : c’est le titre de sa prochaine expo, jusqu’au 30 octobre dans un hôtel de maître tropézien. Une expo grand format qui se déploie sur plusieurs niveaux. Un happening en soi.
C’est la première fois que la fille du roi Albert expose pour la Fondation Linda et Guy Pieters à Saint-Tropez et ce durant les Voiles, un moment sacré, « premier événement du genre de la  façade Méditerranée » qui rassemble voiliers modernes et yachts et attire une clientèle cosmopolite de haut vol. Des panneaux géants annoncent l’expo de l’artiste belge qui a fait de sa vie une œuvre.
Dans chaque pièce  de la galerie place des Lices se trouve un tableau de trois mètres avec ce slogan : « What is to come is better than what was ». L’œuvre est flanquée de ses peintures géantes sous le titre générique Love. Dont Love on Fire, Love Bomb ou Love Everywhere.
Cela fait partie de ce sacré « brain washing » qu’elle pratique depuis des années. « Il ne faut jamais oublier d’aimer son existence. Ne prenez rien pour acquis et chérissez la vie. J’ai eu beaucoup de mal dans ma jeunesse à imaginer prendre de l’âge. On croit qu’on va vivre toujours et tout à coup, on réalise que le temps est compté et on se dit : merde alors ! Donc j’ai développé cette forme d’obsession et j’écris « Love » partout… »
Elle transforme aussi les unes de grands quotidiens comme Le Monde en messages d’espoir, une façon de dédramatiser l’info. Sans candeur, ni option « Disney » mais avec cette volonté de positiver. « La peur paralyse Il faut bien sûr vivre pleinement dans la réalité mais en extraire ce qui nous porte. »
Il y a ce tableau intitulé Even On a Stormy Day (même un jour de tempête) sur lequel apparaît la phrase « Everything is going to be fine » (tout ira bien). Ce message que l’on diffuse aux enfants comme aux adultes. Des mots d’apaisement qui synthétisent sans doute le mieux son état d’esprit aujourd’hui, une sérénité avec, en retrait, ce contexte d’agitation, de chaos. Répéter les choses calmement, y croire, et l’inespéré se produit parfois.
La phrase est écrite sur un background coloré, en lettres pointues, qui rappellent le style des graffiti punkisants des années Thatcher. En fond, derrière des couleurs qui se brouillent, comme un conflit qu’on aurait effacé du bout du doigt, on trouve une énorme mêlée bédéesque dont on ne verrait pas le cœur mais seulement quelques projections, les effets les plus éloignés. « Ce fond très vif, qui évoque une tempête, pourrait être perçu comme « sarcastique », ou ironique. Comme s’il y avait une guerre derrière que j’embellis avec des couleurs, comme des explosions cachées en fond. »
Les injonctions à l’optimisme se succèdent. Delphine nous montre aussi ce miroir géant qui figure en bonne place dans l’expo. Il est entouré d’un cadre à moulures dorées, à l’ancienne. Comme ces ornements classiques ou rococo selon les époques qui valorisaient les portraits de famille « avec le petit chien dans le jardin », sourit-elle. Sur le miroir, la phrase « I love you », « etched », gravée à l’acide, éraflures larges, presque une balafre. Le message, précise-t-elle, s’adresse à celui qui se regarde, à soi-même : « Ne jamais oublier de s’aimer soi-même. Quand j’étais jeune, il y a eu des moments où je ne m’aimais pas. Je ne suis pas la seule bien sûr. Il faut apprendre à s’aimer. Ce I love you est destiné à soi. Vous vous regardez et vous devez avoir confiance. »

miroir géant, qui figure en bonne place dans l’expo. Il est entouré d’un cadre à moulures dorées, à l’ancienne. Comme ces cadres classiques ou rococo selon les époques qui valorisaient les portraits de famille «avec le petit chien dans le jardin». ©Bruno Bébert/ Best Image / PhotoNews

Elle a le talent des mots directs. Explicites. En anglais souvent, espéranto de l’art. Cette force universelle qu’elle aime faire surgir où qu’elle soit. Tous ces slogans, bouts de phrases, expressions consacrées ont été, insiste-t-elle, son « outil de survie pendant les périodes difficiles ». Une technique d’auto-persuasion en format « long process ». « En traversant, comme nous tous, des montagnes de difficultés et de challenges, je me répète comme un mantra des phrases pour survivre. Ça me lave le cerveau. Et quand on se les dit assez souvent, ça prend une forme de réalité. » Elle décrit ce phénomène comme une forme de déni inversé : « Je nie en quelque sorte le négatif pour ne garder que le meilleur des choses. »
Le leitmotiv positif de la confiance en soi, de la force tranquille, bûcheuse, Delphine l’applique à la lettre. Du moins elle s’y emploie en bossant et en transmettant des valeurs costaudes à ses enfants. Et veille à éviter le syndrome du « menton haut » or «  a stiff upper lip » (la lèvre pincée). Sus à l’arrogance stérile.
Sur les plateformes virtuelles de Saint-Tropez ou Grimaud, on souligne son caractère d’artiste « non-conformiste et coloriste ». « Ses œuvres sont vibrantes, ludiques et excentriques, capables d’inspirer avec amour les personnes dépossédées, tout en ramenant brusquement à la réalité les puissants et les orgueilleux. »

« Bon sang, ne vous en prenez pas à mes enfants ! »

Elle est faite de ces paradoxes qui l’ont à la fois fragilisée et renforcée : du questionnement légitime sur sa filiation à sa victoire si belle, il y eut des péripéties noires. Les questions d’identité, de justice, cette obsession pour la vérité, la détestation des messages brouillés, ambigus, des faux semblants qui reflètent une vie en carton pâte font toujours vibrer Delphine. Il y a cette poésie qui la traverse, souvent la nuit. A tout instant en vérité. Elle n’arrête jamais de travailler, déteste l’idée de la « vacance » au sens initial du terme. Le temps qui s’écoule si vite est notre bien le plus précieux.
Elle nous a dit il y a quelques années qu’elle avait la hantise de disparaître sans laisser à ces enfants le confort d’une identité propre, totale, vraie, responsable. C’est désormais chose faite mais elle ne baisse pas les bras. Il faut porter ceux qu’elle aime aussi loin qu’elle le pourra. Cette dynamique qui la traverse, elle la propulse sur ses toiles immenses.
Oscar, de retour de l’école pousse une tête dans la salle de séjour. Il fonce vers son ballon de foot dans le jardin. « Il me fait beaucoup rire », dit Delphine qui nous donne quelque exemples savoureux des farces virtuelles d’un pré-ado.
Elle s’est construite et ce travail de longue haleine, elle entend en faire profiter sa progéniture. En suivant de près leur scolarité, leur éducation, leurs petites misères aussi. Le moindre écueil est décortiqué, pris à bras le corps. « Récemment, ma fille Joséphine, pourtant polyglotte, s’est fait dénigrer pour sa connaissance prétendument lacunaire du néerlandais. C’est tellement injuste, c’est tout simplement du « fake news », qui, en plus, se répercute d’un média à l’autre sans vérification : elle n’a pas encore 19 ans, a étudié le flamand durant 12 ans et se débrouille bien. Elle parle aussi l’anglais et se débrouille en espagnol… J’ignore d’où viennent ces ragots. Ça c’est du harcèlement. C’est s’en prendre à une cible facile et innocente. Cela me rend furieuse mais je ne veux pas fragiliser mes enfants avec de telles absurdités. Je suis comme une lionne pour les défendre. » Frémissante, elle lance cette mise en garde : « Don’t fucking pick on my kids ! » (En version soft, « Bon sang, ne vous en prenez pas à mes enfants !) »

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« On croit qu’on va vivre toujours mais le temps est compté»

Vous travaillez dur, comme un artiste qui se lance. C’est le secret du succès et de la longévité aussi ?

Les artistes connus sont souvent des artistes morts. Mais quand on a la cinquantaine aujourd’hui, on est encore jeune, on est censé avoir encore une carrière devant soi, dans ce métier en tout cas. Voyez les Jeff Koons, Jan Fabre, Wim Delvoye. Si je peux garder la forme, j’aimerais travailler jusqu’à 99 ans au moins…

Dans votre salon, on remarque plusieurs de vos créations vestimentaires – foulards, robes, chemisier, blouses, écharpes de soie. Comptez-vous en intégrer certaines à l’expo de Saint-Tropez ?

Non, je ne veux pas mélanger les choses. Mes vêtements, je les porte, où ils s’exposent dans des magasins qui les présentent en concept. Certaines boutiques ciblées valorisent une marque comme une œuvre d’art mais les vêtements, je ne les place jamais dans une galerie. Ce sont deux univers très différents.

Raoul Duffy a inspiré des étoffes imprimées, des robes, un créateur comme Lagerfeld a lancé en son temps une capsule avec H&M, Wim Delvoye a fait des images pour la Vache qui rit, pour ne citer que quelques exemples de partenariats artistiques connus. Vous-même avez travaillé des bouteilles de Coca Cola ou d’Absolut Vodka, ou encore de Bic. Vous aviez aussi collaboré avec une griffe d’art de la table.

Oui, mais c’était très ponctuel, dans des éditions très limitées et pour dans le cadre souvent d’actions sociales. J’adorais car c’était en-dehors de mon univers. J’ai pu m’y plier tout en restant moi-même. Même en travaillant avec ces grandes marques, j’ai pu garder mon identité. J’avais conçu par exemple un grand trône pour la bouteille de vodka… Pour Coca-Cola, j’avais fait exploser mes couleurs. Mais j’estime plus généralement qu’il faut être vigilant. Car le fil est ténu. Il ne faut pas se perdre dans la commercialisation de certaines créations.

Est-ce une façon de ne pas vouloir brûler certaines étapes de la notoriété ? La « vulgarisation » de certaines œuvres peut y contribuer mais peut aussi être nocive. Est-ce votre titre qui vous retient ?

Pas du tout. Les créations qui deviennent trop commerciales peuvent éloigner de l’art. Mais là comme ailleurs, tout dépend de ce qu’on a envie de dire. Ici, je veux rester concentrée sur mes oeuvres, j’ai la chance de les exposer dans la meilleure galerie de Saint-Tropez… Et ce pendant les Voiles, un happening mondial qui draine une importante clientèle internationale, des États-Unis à Dubaï.

 

Delphine et son compagnon Jim O’Hare à quelques heures du vernissage, sur le port de Saint-Tropez. La cellule familiale reste, avec son travail, une « absolue priorité ». © Bruno Bébert / Best Image / Photo News

Vous avez décoré deux voiture de course, dont la Lamborghini du jeune pilote belge Esteban Muth en 2021, une autre tout récemment. S’agit-il là encore de choix ciblés ?

Oui, il faut que je ressente humainement des affinités avec une initiative, une personne ou un groupe de personnes, qu’il s’agisse de culture, de sport ou de tout autre domaine. La voiture que je viens de décorer, c’est pour la Fondation Make-a-Wish. Un enfant souffrant aura l’occasion d’être emmené dans ce bolide. Make-a-Wish réalise les rêves d’enfants gravement malades. J’y crois très fort et je suis heureuse et fière d’avoir pu, avec Dancing With the Stars, donner de la voix à leurs actions. C’est au service de telles causes que j’entends mettre ma notoriété. Je suis convaincue que le fait de s’occuper de ces enfants, de concrétiser certains rêves et d’encadrer leurs familles peut vraiment renforcer le métabolisme et développer une forme d’espoir, de pensées positives. L’espoir peut, dans certains cas, contribuer à la guérison ou éloigner dans le temps une issue fatale. Cela peut aussi aider à franchir les épreuves comme un traitement lourd de chimio.

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Vos œuvres, et ce message que vous avez fait passer le 21 juillet dernier, pour la Fête nationale belge, traduisent souvent des messages d’encouragement un peu génériques, universels. Ces « mantras » optimistes qui peuvent s’appliquer à tous.

Oui. On est tous face à des montagnes de difficultés. Crise sanitaire, guerre, crise économique, urgence climatique. Toutes ces incertitudes nous font craindre le pire. On est donc nerveux, angoissés par l’inconnu. Cela m’effraie aussi, comme tout le monde. J’aime créer à partir d’un ressenti qui m’est propre ou qui nous concerne tous. Il faut pouvoir s’accrocher à certaines images et messages. Je suis sensible à ce qui se passe dans le monde, dans ma famille, partout… Dans la vie, plus on vit, plus on est déçu par un tas de choses. L’être humain peut être mauvais. Je crois que les concepts positifs peuvent empêcher cette négativité de pénétrer dans notre système. Les phrases que je scande, les messages d’optimisme que je cultive, j’en fais des œuvres d’art que je partage. J’en suis très fière car les gens viennent les voir, me disent que ça leur fait du bien, les fait sourire, leur donne de l’espoir. Je suis convaincue que l’art peut aider chacun.

La colère qui revient en boucle fout notre système en l’air. Ceci dit, elle a une fonction aussi. Elle peut nous faire faire des choses extraordinaires.

Vous comparez cela à l’éducation qu’on donne aux enfants. Vous en faites un stimulant.

Pour préserver un enfant, va-t-on lui prédire toutes les cochonneries que la vie lui réserve peut-être ? Va-t-on constamment le bourrer d’idées noires ? Je ne pense pas que ce soit la bonne méthode. Les messages d’optimisme résolu sont une façon de protéger l’enfant qui est en nous, sans doute, tout en le motivant. Mais c’est un chemin qui peut être dur. Être heureux dépend aussi de la façon dont on envisage la vie. Pourquoi perdre son temps à envier celle des autres, à pâlir devant les photos de ceux qui se prélassent sur leur yacht sur Instagram ? Il faut éviter la jalousie, l’aigreur. C’est notre vie qu’il faut prendre en main. Bien sûr on peut tous traverser des moments horribles mais je crois que si on s’exerce assez, on finit par voir le soleil.

La vie est courte. Peut-on se permettre le luxe de couver des années durant de grosses rancœurs, rancunes ou colères ?

Il faut parfois régler certaines choses, se sentir clean par rapport à soi-même mais aussi perdre le moins de temps possible. On devrait se dire qu’on n’a pas le temps, en effet, de rester fâchés. La colère qui revient en boucle fout notre système en l’air. Ceci dit, elle a une fonction aussi. Elle peut nous faire faire des choses extraordinaires.

Vous soulignez qu’il faut éviter de se focaliser sur la vie du voisin. Comment gérer les médias sociaux, comment guidez-vous vos enfants à travers cette nébuleuse ?

J’en fait usage dans un sens proactif. Je poste mais je ne « surfe » pas beaucoup. Mais j’ai des enfants en pleine puberté, et j’observe un peu ce que font les jeunes. Je me demande comment on grandit avec ces « social media ». Je crois que ça rend les jeunes envieux et, comme je le disais, il n’y à mon sens rien de plus nocif. Avec la maturité, on se rend compte que toutes ces postures, ces photos, sont souvent du « fake », que ça ne représente pas la vraie vie.

Cela peut pousser au suicide.

Absolument, ça me bouleverse. Les jeunes sont particulièrement fragiles bien sûr. Ils se comparent, se sentent trop gros, trop maigres, trop noirs, trop blancs…. C’est consternant.

Vous nous montrez ce sac frappé du logo « Emotional Luggage » et sur lequel vous avez accroché un pin avec la mascotte de l’association Warme William…

J’essaie de partager à travers certaines actions caritatives comme Warme William, ma vision de l’art en tant que thérapie dans le quotidien de jeunes qui ont du mal à s’exprimer ou que l’on n’écoute pas, et qui parfois en sont réduits à commettre des actes désespérés. Certains jeunes souffrent de mal-être mental, vivent dans l’angoisse avec ces crises générales que nous traversons. Parfois c’est lié aussi à un environnement familial. Il faut empêcher ces jeunes de sombrer.

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Vous êtes vous-même très attentive à l’éducation de vos enfants, à leur épanouissement. Vous nous aviez confié qu’ils ont été sensibles, perméables comme tous les enfants, aux combats menés, en l’occurrence votre quête de paternité qui s’est soldée par un succès. La reconnaissance de votre statut a-t-elle contribué à une plus grande sérénité pour Joséphine et Oscar ?

Cela a engendré un apaisement quand même. Il est crucial que les enfants soient écoutés. J’ai été écoutée et cela fait du bien à tout le monde.

Indirectement, ont-ils été entendus aussi ?

Bien sûr, cela aura un impact sur leur vie. La vérité est établie. A travers mon vécu, je me sens très attirée par les enfants qu’on n’entend pas, qui sont dans le repli sur soi. Je sais de quoi je parle.

C’était propre entre autres à certaines générations, avant la révolution soixante-huitarde et de « l’enfant-roi », les enfants s’exprimaient moins.

C’est vrai mais c’est parfaitement inacceptable aujourd’hui.

 

Everything is going to be fine. Des mots d’apaisement qui synthétisent sans doute le mieux son état d’esprit aujourd’hui, une sérénité avec, en retrait, ce contexte d’agitation, de chaos. Répéter les choses calmement, y croire, et l’inespéré se produit parfois. © Bruno Bébert / Best Image / Photo News

Votre combat a inculqué des valeurs costaudes à vos enfants. Joséphine prépare sa rentrée dans une université aux Pays-Bas. Elle s’intéresse aux Droits de l’homme notamment.

Oui. Et plus largement aux Sciences sociales. Elle est inscrite dans la filière Liberal Arts and Sciences. Elle va y suivre des cours en anglais. D’où peut-être cette « fake news » selon laquelle elle ne connaîtrait pas le néerlandais ! J’en fulmine encore.

Il y a quelque temps, vous nous aviez confié en primeur que le roi Albert avait rencontré vos enfants. Que dire de l’accueil qui leur a été réservé dans la famille royale, sont-ils bien acceptés désormais ?

Sans doute. Mais comme je vous l’ai déjà dit, il faut du temps pour que les choses se nouent et se développent. J’espère que tout cela va se mettre en place et que l’harmonie régnera entre les nouvelles générations.

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Avez-vous pu approfondir un peu la relation avec votre père ? Votre regard sur lui a-t-il évolué ces dernières années ? Votre lien est-il plus filial ?

Quand on s’est retrouvés la première fois après de longues années, c’était comme si on ne s’était pas quittés. Depuis, le ressenti est le même, et nous avons tout de même pas mal de choses en commun.

Regrettez-vous qu’il n’y ai pas plus d’entrevues, de rencontres ?

Il ne faut pas nécessairement se voir plus mais simplement accepter que tout se normalise. Faire en sorte qu’il n’y ait plus de tabous. Mais cela une fois encore doit se faire progressivement.

Vous étiez réunis le 10 septembre dernier pour le mariage de Maria Laura, fille de votre sœur la princesse Astrid. Vous nous aviez déjà indiqué que vous aviez ressenti, lors de votre première rencontre avec cette dernière, une forme de sororité immédiate, un lien du sang.

C’est vrai. Et cette connexion que j’ai ressentie s’est confirmée encore. Le contact entre nous est excellent. Astrid, Lorenz et leurs enfants nous ont vraiment bien accueillis lors du mariage. Cela faisait particulièrement chaud au cœur de voir la façon dont les frères et sœurs de Maria Laura ont travaillé en équipe pour rendre l’événement plus spécial encore. Rencontrer William (Isvy) et sa famille était un plaisir aussi. Tous ceux qui étaient engagés dans la préparation des noces ont été très efficaces, positifs et gentils.

Philippe est serein. Nous partageons le goût de l’art. Il a cette fibre artistique en lui aussi.

Vous avez assisté ce 21 juillet dernier à votre deuxième Fête nationale dans les tribunes royales. Vous sentiez-vous plus à l’aise que l’année précédente ?

C’était un peu moins stressant, sans doute. Il y a un an, nous avions tous un poids important sur les épaules, il y avait eu les inondations dans le pays, de nombreux désastres. Il y avait une émotion dans l’air et en voyant les performances des artistes belges qui y ont participé, j’ai eu envie de pleurer. La dernière Fête nationale était sans doute moins teintée de drames directs, et au moins s’est-elle déroulée sans masques sanitaires, mais avec, en toile de fond, ces crises lancinantes et omniprésentes – climatique, économique, conflits armés… Ça me touche énormément aussi, d’où ce message de paix et d’espoir que j’ai souhaité mettre dans le choix de ma robe, signée par le jeune créateur belge Pol Vogels. Nous avons ajouté une colombe à cette robe. Je trouvais ce message important. Il était « raccord » avec les uniformes militaires d’Astrid et de Laurent, a été intégré dans la parade en quelque sorte. Je voulais aussi ce léger décalage. C’est mon uniforme à moi, il est plus artistique mais le message est identique. Je ne veux pas me prendre trop au sérieux. Ça m’a fait plaisir de faire partie de la famille et de pouvoir aider ce styliste bourré de talent.

Vos impressions quant au roi Philippe ont été d’emblée positives, nous aviez-vous dit après votre rencontre initiale. Le connaissez-vous mieux aujourd’hui ?

Dès notre première rencontre, j’ai senti quelque chose de très fort et agréable, quelqu’un de très vrai. Philippe est serein. Nous partageons le goût de l’art. Il a cette fibre artistique en lui aussi. Non seulement il a du talent mais il est passionné par l’art, nous en avons beaucoup parlé. Ce langage nous rapproche. Nous avons, je le ressens, beaucoup en commun. C’est une personne dont je me sens proche.

 

Delphine de Saxe-Cobourg dédicace son catalogue à la Fondation Guy & Linda Pieters, place des Lices à Saint-Tropez. ©Bruno Bébert / Best Image / Photo News

Plus largement comment est perçu votre art dans la famille ?

Je dois en tout cas tordre le cou à une info qui a beaucoup circulé : elle disait qu’un pourcentage de ma famille n’approuvait pas certains pas certains de mes projets. Mais à ma connaissance c’est faux. C’est une façon malsaine de créer une zizanie artificielle, comme si une forme d’harmonie gênait. Comme si le public n’aimait que les catastrophes.

« Aux yeux de certains milieux, on sera toujours des bâtards »

Votre changement de statut a-t-il induit une modification dans votre rapport aux autres ?

La large majorité des personnes que je rencontre sont adorables. Mais aux yeux de certains milieux, on sera toujours les bâtards et on nous le rappellera.

Vous nous aviez dit, il y a déjà quelque temps, que ces critiques venaient de sphères plutôt huppées, aristocratiques essentiellement.

Oui. Il y a aussi le côté « on t’aime bien mais on aurait préféré que tu ne prennes pas le titre ». Pourtant, en ce qui me concerne, je n’ai absolument pas changé.

Certains ont aussi la nostalgie d’images familiales un peu sacrées dont ils se nourrissent depuis toujours. Ils vous reprochent inconsciemment peut-être d’avoir chamboulé les clichés de papier glacé. Exemple : un couple de stars qui se défait peut déstabiliser les fans. Est-ce comparable ?

Ha ha ha, ce n’est pas faux ! Moi-même, je dois avouer que je me suis sentie un peu désorientée après la séparation d’Angelina Jolie et de Brad Pitt. C’était une si belle famille ! Mais bon, trêve de plaisanterie, il y a des choses qui touchent à la sphère de l’intime, de la reconnaissance et de la vérité avec lesquelles il faut rester un peu sérieux.
De manière plus générale, je pense en effet que les gens n’aiment pas quand les choses sont bousculées. Ils n’aiment pas par exemple l’idée d’enfants hors mariage, c’est aussi le signe d’une mentalité parfois étriquée.

Il y a eu ce tombereau d’insultes. Ces mots inadmissibles ont naturellement orienté ma décision. Et je n’ai aucun regret là-dessus car refuser un titre au départ, ça peut paraître digne ou glorieux, mais après, qui s’en souvient ? Personne. C’est vite oublié dans le regard du monde… Et puis, ici, on parle de faits, point.

Est-ce cela qui vous avait fait renforcer votre position quant au titre en cours de procédure ? Vous aviez d’abord laissé entendre que le titre de princesse ne vous intéressait pas, ensuite vous l’avez, légitimement puisqu’il s’agit d’égalité entre enfants, réclamé.

Oui. Quand j’ai demandé le titre, c’était, de fait, pour répondre à cette notion d’égalité entre les enfants consacrée par la Cour européenne des Droits de l’homme (qui interdit toute différence entre les enfants dans le mariage et hors de celui-ci. NDLR). Cette égalité, je tiens à ce qu’elle soit scrupuleusement respectée à tous les niveaux, en particulier pour mes enfants.

« Grâce à son combat et à son courage, aux souffrances qu’elle a endurées, notre droit a progressé vers plus de justice, d’égalité et de modernité », nous disait votre avocat, Marc Uyttendaele, en octobre 2020. Vous aviez entre-temps reçu un flot d’invectives via les réseaux sociaux notamment.

Il y a eu ce tombereau d’insultes. Ces mots inadmissibles ont naturellement orienté ma décision. Et je n’ai aucun regret là-dessus, que du contraire car refuser un titre au départ, ça peut paraître digne ou glorieux, mais après, qui s’en souvient ? Personne. C’est vite oublié dans le regard du monde… Et puis, ici, on parle de faits, point.

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Ce fleuve ordurier s’est-il tari ?

Oui, tout de même ! Une fois que juge a acté la reconnaissance et à mis fin à la saga judiciaire, ces voix ouvertement insultantes se sont tues…

Vous nous aviez dit il y a quelques années qu’un titre royal, voire même simplement aristocratique, serait plutôt un désavantage pour la crédibilité et la réception dans le domaine de l’art. Outre le grand galeriste Guy Pieters, avec lequel vous travaillez depuis de longues années, les centres d’art internationaux ont-ils aujourd’hui, à votre avis, une perception nouvelle de votre travail ?

Ça a pu constituer un frein avant car j’étais « illegitimate ». Guy Pieters l’a déjà dit : ma situation et mon parcours m’ont imposé de mettre les bouchées doubles pour faire mes preuves. J’ai 54 ans, j’ai commencé très jeune. J’ai été artiste à plein temps dès l’âge de 19 ou 20 ans. Pour les galeristes avec lesquels je travaille depuis tellement longtemps, je reste évidemment Delphine. Ça a toujours été ma signature d’artiste.

Ceux qui me connaissent bien le savent : je n’ai aucune envie de croiser des proches, quels qu’ils soient lors d’un vernissage ou d’une expo. Je dis toujours aux gens que j’aime : surtout ne venez pas !

Lorsque vous exposez, invitez-vous les membres de la famille royale ?

Tout le monde est invité mais je ne m’attends pas à ce qu’on vienne. Ce n’est simple pour personne, nous avons tous, si j’ose dire, des agendas de ministres ! Et je dois vous dire une chose, et ceux qui me connaissent bien le savent : je n’ai aucune envie de croiser des proches, quels qu’ils soient lors d’un vernissage ou d’une expo. Je dis toujours aux gens que j’aime : surtout ne venez pas ! En plus c’est Saint-Tropez, ils vont devoir y passer au moins une nuit et je n’aurai pas de temps à leur consacrer. Quand j’expose, je suis focalisée uniquement sur le boulot.

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De nombreuses personnes en quête d’identité, nés sous X notamment, vous font part de leur reconnaissance, ce de longue date déjà.

Oui mais entre-temps les choses ont pris une ampleur incroyable, depuis l’aboutissement de mon combat et depuis la diffusion de mon documentaire, qui a été vu par plus de 2 millions de personnes en Belgique et a été diffusé dans une quinzaine de pays déjà. Et il continue de faire son chemin à travers le réseau de Warner Bros et HBO Max. Ils sont désormais des milliers, notamment des enfants, à me contacter avec des mots magnifiques pour me remercier d’avoir exprimé les choses haut et fort, d’avoir poursuivi ma quête. La plupart de ces contacts de l’étranger ne me connaissaient pas avant de voir le documentaire. Il y a eu tant de mots extraordinaires, j’aimerais pouvoir les conserver, les immortaliser.

Quels sont les pays qui, à vos yeux, les plus intéressés par le backgrounds monarchique de votre récit ?

Impossible d’en pointer un en particulier. Cette reconnaissance de filiation, d’identité est un thème universel et cela attire. Une identité est toujours multiple. L’art c’est ma vie. Je ne suis pas princesse ou artiste, je suis les deux. Je veille à ce que tout soit cohérent. Une manière de fonctionner mentalement et qui se traduit dans ce que je fais.

Entretien publié dans Paris Match Belgique le 29/09/22

« What Is To Come Is Better Than What Was ». Jusqu’au 30 octobre 2022. Galerie Guy Pieters – Fondation Linda et Guy Pieters, place des Lices 28, boulevard Vasserot 83990 Saint-Tropez – www.fondationlgp.com

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