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Ce que nous disait Dragone: « La Belgique pèche par excès de modestie. Il faut starifier nos artistes, cultiver l’utopie »

Le metteur en scène Fabrice Murgia avec le chorégraphe Franco Dragone durant une conférence de presse pour la 8e édition du spectacle "Décrocher la lune", le 7 septembre 2022. © Benoît Doppagne / Belga

People et royauté

L’homme-orchestre, créateur de shows mirobolants, a vécu comme il a rêvé : avec une énergie flamboyante, des élans illimités, des idées éblouissantes et terriblement incarnées. Avec Dragone, the sky was the limit.

Extraits d’un entretien long qu’il nous avait accordé à La Louvière, en 2002, peu avant l’arrivée de Céline Dion. Il se prépare alors à roder avec elle le show-monstre qu’il lui a concocté pour Las Vegas.

On a tous des souvenirs, directs ou indirects, de Franco Dragone. En juin 2015 lors du coup d’envoi de la Visite d’État en Chine, on avait pu découvrir, en présence de la délégation et des souverains belges, le Han Show, une première de ce type dans ce pays. C’était à Wuhan où le spectacle avait été lancé quelques mois plus tôt. Ce show, aquatique, était simplement sidérant. De nombreux performers chinois y virevoltaient inlassablement, fendant l’air et l’eau avec une grâce inouie. Avec eux, le maestro, faute de maîtriser la langue, communiquait, aimait-il souligner, par gestes.

Franco Dragone signait quelques jours plus tard, en présence du roi Philippe, un partenariat avec l’entreprise Dalian Wanda Group pour la conception d’une série de théâtres et de spectacles permanents. Un contrat de poids, courant sur dix ans, dans la ligne du développement que Dragone avait déjà largement amorcé en Chine.
En créateur polyvalent, véritable homme-orchestre, il n’entendait naturellement pas se confiner à l’une ou l’autre discipline.

En octobre 2003, Salvatore Adamo, que nous rencontrions pour la sortie de son album Zanzibar, nous parlait d’une proposition alléchante que lui avait soumise Franco Dragone. Ce dernier caressait l’idée de tourner un film dans la région de La Louvière et imaginait qu’Adamo pourrait prêter ses traits au personnage d’un mineur à la retraite. « C’est un film qui serait traité à la Kusturica, avec une bonne dose de surréalisme. Au-delà des personnages de chair et de sang, on y verrait passer quelques spectres. Mais il faut que Franco ait le temps de le faire. J’ai dit oui. J’en avais même parlé à Claudine Ossard qu est la productrice du « Fabuleux destin d’Amélie Poulain », d’« Arizona Dream » de Kusturica… »

Tandis qu’Adamo nous en parlait, on se prenait à rêver de ce que ce duo d’Italiens surdoués pourrait réaliser. Le projet était prometteur, on le rêvait déjà à l’image des chorégraphies de Dragone : oscillant entre réalisme et baroque, entre fantaisie éclectique et performance physique, entre dépassements flamboyants et pragmatisme lyrique.« La rigueur, c’est important. On a souvent tendance, dans le milieu d’où je viens, à se satisfaire de peu », nous disait un an plus tôt Franco Dragone. C’était en septembre 2002, lors d’une rencontre dans son fief de La Louvière, en amont du spectacle de Céline Dion. Retour sur cet entretien long qu’il nous avait accordé dans la Cité des loups.

A Wuhan, lors de la visite d’Etat en Chine, en 2015. Le roi philippe, la reine Mathilde, Didier Reynders, vice-Premier ministre, Paul Magnette, ministre-Président wallon et Franco Dragone, à l’issue de la représentation de son incroyable spectacle aquatique, le « Han Show », auquel les souverains et la délégation viennent d’assister au Wanda Theatre de Wuhan le 22 juin 2015. ©Philip Reynaers / Belga photo pool

Septembre 2002 donc. Au-dessus des petites maisons grises, immuables et coquettes, une cheminée d’usine vomit de la poussière. Posée sur une façade, parfaitement irréelle, l’affiche de « Décrocher la lune 2,» spectacle de Franco Dragone qui démarre bientôt dans la Cité des loups. C’est là qu’il opérera dès le 12 octobre avec Céline Dion. Ensemble ils rôderont le show monstre qu’il lui a concocté pour Las Vegas.

Mise sur orbite en mars 2003. Un travail religieux comme toutes ses entreprises. Avec pour maître parmi d’autres Francis Bacon, l’as des déformations et des tons acides, Dragone, fabuleux homme-orchestre crée de gigantesques fresques mouvantes. Depuis dix ans, les spectacles qu’il met en scène pour le Cirque du Soleil sillonnent le globe. Suivant le tracé incroyable d’un homme modeste et déterminé, d’un créateur fou qui a, comme on dit, le feu sacré.

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La Louvière encore, rue de Belle-Vue. Face à l’Institut supérieur d’économie, un bâtiment curieusement pâlot. Les Créations du Dragon. Trois étages, des stores baissés. Sur la table du hall d’entrée, quelques revues, grand public et pointues. Au fond du corridor, une cafétéria colorée comme un plateau de sitcom, investie par des danseurs polyglottes, ambiance « Fame ». On attend un peu. Décrocher une entrevue avec le maître relève aussi du pari fou. Ses répétitions priment sur toute autre activité. L’enjeu est à peine chiffrable.

Son histoire est une success story aux couleurs locales. De celles, inespérées, qui font vibrer les amateurs de contes insensés. Dans sa biographie joliment romancée (Franco Dragone. Une improbable odyssée, par Yves Vasseur. Ed. Labor), on peut humer les relents de terre rouge, l’odeur de pasta et de tabac, la puanteur des usines au plat pays. L’Italie des poivrons séchés, la Wallonie qui « lâche aux coutures ».

Franco Dragone est né en 1952 à Cairano non loin de Naples. En famille, il déménage à la fin des années 50 à la Louvière où s’est déjà exilé son père, plonge dans le bassin minier. Ils ont pour bagage de la bière tiède, des « lapins sacrifiés », des oeufs et du fromage. Franco a sept ans et un accent à couper au couteau. Rue de Binche à La Hestre flotte un fumet de soupe froide et de charbon. C’est là qu’il reçoit l’accordéon qu’il fera crier au fond du jardinet.

Des camions citernes de Gulf à la commedia dell’arte

Il y a ensuite la catastrophe de Marcinelle et la grève du 16 décembre 1960. Un parfum de poudrière dans les ruelles de la cité rebelle.

Il y a l’athénée de Morlanwelz. Des professeurs comme Jean Louvet, le crayon dans la bouche pour éviter de rouler les « r ». Sur une parcelle de terrain en friche, Franco fait ses premières cabrioles sur un cheval d’arçon orné de cuir râpé. C’est l’ère des premiers galas de quartier sur des parquets usés. En 1968 pointe la révolution artistique, l’ère du mouvement libertaire, des tracts surréalistes.

Plus tard, Dragone se charge du planning des camions citernes pour Gulf, « les produits pétroliers ». En 1974, il épouse Antoinette, de la bande de La Hestre. Il porte les cheveux longs et une ample cravate rayée.

Après des cours de comédie au Conservatoire royal de Belgique, il travaille dès 1979 avec des artistes de rue et s’initie à la commedia dell’arte en Italie. Il planche dix ans durant pour un théâtre d’action politique, combine les disciplines avec ferveur.

En 1983, il signe le spectacle de fin d’année de l’Ecole nationale du cirque au Canada, un show qui lui vaudra son premier emploi au Cirque du Soleil dont il deviendra le grand concepteur. Il multiplie les spectacles à succès. Colossaux.

En 1999, il tourne un clip à Los Angeles pour Lara Fabian et crée la Cérémonie d’ouverture et de clôture de l’Euro 2000 au Heysel et à Amsterdam. Fondées la même année à La Louvière, les Créations du Dragon sont « axées sur le spectacle vivant, capables de répondre à des demandes artistiques de niveau mondial, notamment pour le marché nord-américain ». Le ton – celui d’un show d’envergure, prodigieuse source d’emplois – est donné : incandescent et terrien, la grande force du « Dragon ».

De créateur indompté, Dragone n’a que partiellement la dégaine, la mèche nature et un anneau dans l’oreille. Replié derrière son bureau, il siège gentiment dans cet espace paradoxal, de taille hollywoodienne mais dénué de prétention.

La voix jeune parfois s’élève, amorce une courbe théâtrale. Le propos est dense, soigneusement posé. De temps à autre un anglicisme discret, presque étouffé, lui échappe. Il veille à la grammaire, soucieux de bien faire. Vous vouvoie et soudain, sans ambages, passe au tutoiement à l’américaine.

Il évoque avec tendresse la « pièce de devant » intacte que l’on trouve dans les maisons ouvrières. A la fenêtre, posés sur un napperon, une vierge, un bibelot du Val St Lambert ou le fameux baromètre boisé.

Le 2 avril 2015 à Paris. Une répétition de « Paris Merveilles », la revue du Lido dirigée par Franco Dragone. ©Loïc Venance / AFP / Belga

 » Créer dans la douleur, ce n’est pas mon truc »

Votre histoire s’inscrit en relief dans le vécu social et politique de la région. S’il n’y avait pas eu ce déracinement, les années difficiles, pensez-vous que votre parcours aurait été le même ? Etes-vous de ceux qui pensent qu’on ne peut créer que dans la douleur ou du moins la difficulté ?

Franco Dragone. Ah non, pas du tout. Créer dans la douleur, ce n’est pas mon truc. Même si parfois ça fonctionne. Mais je n’oublie pas mes racines. Mon père. La façon dont il touchait à la vigne m’a toujours épaté. J’ai eu, grâce à mes parents la capacité de m’émerveiller devant les choses de la vie. Et je l’entretiens, en évitant de tomber dans le lucre. Et puis on n’est pas dans le 18e arrondissement de Paris, on est à La Louvière. Et La Louvière, c’est aussi une histoire de luttes ouvrières. C’est un vrai privilège de pouvoir toucher à ce qu’on appelle la création. Ce sont des petits moments d’éternité. Je ne pense pas que mon contexte social m’y prédestinait. Que du contraire puisque mes parents m’avaient tout interdit sauf l’école académique et la musique. Mais tout ce qui était théâtre, sports ou autre vie sociale et culturelle, mes parents en avaient peur. La réussite pour eux, c’était porter une cravate et aller tous les jours au bureau.

Vous les avez déçus lorsque vous avez quitté la Gulf Company où vous avez travaillé un temps comme employé ?

Oui. Ils étaient paniqués parce que j’ai quitté une carrière potentielle pour devenir saltimbanque.

« Franco, il serait monté haut s’il était resté chez Gulf », disaient des proches. Si vous étiez resté dans la compagnie, vous vous seriez acharné à gravir les échelons ?

J’ai vu les choses autrement. Dès que je suis rentré dans ce bureau, je me suis intéressé à l’autre. Mon boulot, c’était tout simplement d’organiser les tournées des chauffeurs qui allaient distribuer du pétrole dans toute la Belgique. Je m’amenais avec ma guitare le matin. Très vite j’ai enlevé la cravate pour être plus à l’aise…

Les pseudo-succès fulgurants, orchestrés par la télé-réalité façon Star Academy, ça vous heurte ou ça vous conforte au contraire dans une attitude d’ouverture ? Qu’importe les moyens, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

Aujourd’hui, l’accès au chant artistique est plus aisé qu’auparavant. Quelqu’un qui naît avec un piano dans le salon va avoir beaucoup plus de facilités qu’un autre. Moi, j’ai eu le piano du pauvre, l’accordéon. Mais j’ai eu beaucoup de chance d’avoir été orienté vers l’athénée. J’ai pu y rencontrer des profs qui m’ont donné le goût de la représentation, de la parole et du théâtre. Lorsqu’en première année secondaire, j’ai eu l’occasion de parler en public, bêtement, j’étais bouleversé. Le deuxième bouleversement, c’est quand j’ai rencontré des gens qui m’ont parlé de la vie politique. Ils mettaient en discours argumentés des intuitions que je pouvais avoir. Me considérer comme un citoyen de la cité et pas une marionnette du système m’a beaucoup aidé.

« Aux Etats-Unis, le succès est valorisé »

Vous avez entretenu cet esprit de rébellion ?

En fait, ce qui a sous-tendu mon parcours, c’est cette volonté de ne pas me laisser abattre par le fatalisme. A la suite d’un accident, mon père s’est retrouvé un jour sur un lit d’hôpital avec trois doigts de moins. Il se relevait à peine de l’anesthésie. Avec ma mère, il a eu ce commentaire : « Heureusement que ce n’était pas plus grave ». J’ai trouvé ça choquant parce que c’était extrêmement grave déjà d’avoir perdu trois doigts. Cette propension à accepter le sort qui nous est dévolu, ça m’a toujours fait enrager. Aujourd’hui encore, mon moteur c’est de vouloir le meilleur.

Dans ce sens, vous sentez-vous plus proche de la mentalité américaine telle qu’on la décrit communément, avec ce côté combatif, cet esprit d’entreprise ?

Je ne ferais pas ce clivage même s’il est vrai que les Etats-Unis, en tant que pays jeune, ont beaucoup plus d’exemples de gens qui sont sortis de la misère et ont fait une carrière. Ce n’est pas lié je pense à la libre entreprise ou quoi que ce soit. Et je pense que nous devons chérir ici en Europe – et particulièrement en Belgique – notre système de sécurité sociale. C’est grâce à ça que l’on peut concilier progrès, entreprise et sécurité d’existence.

 

Il n’y a pas que le Las Vegas des lumières, il y a aussi le Las Vegas des êtres humains. La mort, l’amour, ça existe aussi là bas. Je pense qu’il y a moyen d’y vivre avec une philosophie humaniste. Franco Dragone, septembre 2002 à La Louvière

Cela dit, il faut admettre que le système outre Atlantique permet une autre explosion des talents, non ?

C’est vrai qu’en Belgique, nous péchons parfois par excès de modestie. Aux Etats-Unis, le succès est valorisant, mais ici, c’est quelque chose de suspect qu’on va critiquer. Je trouve qu’il ne faut pas avoir peur de starifier certains de nos créateurs qui sont magnifiques. On a des hommes politiques d’envergure internationale, des artistes comme les frères Dardenne ou Jaco Van Dormael pour ne citer qu’eux. Dans la chanson, Brel, Salvatore Adamo et bien d’autres. Il y a encore les Folon ou François Schuiten, le dessinateur, qui a été d’abord je pense fort reconnu en France. Avec François, nous travaillons sur un projet de spectacle, pour Las Vegas aussi.

Vous avez d’autres collaborations en vue ?

Il y a un projet d’opéra avec Placido Domingo. Je ne sais pas si ça va se faire mais l’idée est de monter « La Flûte enchantée ». Pour vous prouver que je ne fais pas que des gros spectacles avec des feux d’artifice, on m’a demandé aussi de monter une pièce de théâtre pour Mons. Je tiens à être présent sur le terrain artistique local et régional.

Avec Céline Dion, nous avons très vite sympathisé. Elle ose prendre le risque de faire autre chose subitement. Elle m’a dit « J’ai tourné dans les stades, j’ai fait les stades en rond, les stades en rectangle, j’ai tout fait. Et maintenant, quoi ? ».

Et avec Céline Dion, le courant est passé immédiatement ?

Oui. Nous avons très vite sympathisé. (Silence rêveur). C’est une énor-me personnalité. Elle a un talent fou et une modestie parfois excessive. Elle, son mari et toute sa famille sont des gens absolument charmants. Elle ose prendre le risque de faire autre chose subitement. Elle m’a dit « J’ai tourné dans les stades, j’ai fait les stades en rond, les stades en rectangle, j’ai tout fait. Et maintenant, quoi ? ».

D’autres talents qui vous inspirent ?

Fellini, Vittorio de Sica, Charlie Chaplin, Ettore Scola ou, dans le domaine du théâtre, Ariane Mnouchkine. Et puis j’adore des militants comme Albert Jacquart, Hubert Reeves ou Desjardins, un scientifique québécois, des gens qui ont été capables de créer des choses complexes mais accessibles, des vulgarisateurs de la science. Moi je veux être un vulgarisateur de l’art. J’ai aussi rencontré des Robin Williams, Steven Spielberg ou Tim Burton. Les plus grands talents sont souvent modestes et ils ont le trac. Lorsqu’on est focalisé sur son métier, on n’a pas le temps de parader.

Vous êtes passé de La Louvière à Las Vegas et êtes parvenu à maintenir cet équilibre délicat entre deux contextes, deux philosophies de vie ou presque. Comment, en jonglant avec ces contradictions, conserver votre crédibilité ?

J’ai voulu jouer sur ma petite capacité d’attirer les partenaires de l’étranger et de créer de l’emploi ici. Mes investisseurs me font aujourd’hui confiance et que je fasse cela ici ou ailleurs, ils savent que j’ai un projet. Et si je peux concilier Las Vegas avec La Louvière, c’est aussi parce qu’à Las Vegas, je travaille avec des gens qui viennent de partout dans le monde. Ils peuvent comprendre certaines valeurs que nous véhiculons.

Las Vegas reflète tout de même une caricature de l’Amérique.

La première fois que j’y suis allé, j’ai pleuré en me demandant ce que je foutais là. Ensuite j’ai gratté un peu et j’ai commencé à découvrir les individus. Eh bien il n’y a pas que le Las Vegas des lumières, il y a aussi le Las Vegas des êtres humains. On peut y parler de sécurité d’existence, de vie amoureuse. La mort, l’amour, ça existe aussi là bas. Je pense qu’il y a moyen de vivre à Las Vegas avec une philosophie humaniste.

Vous avez conçu un show pour Disneyland Paris en 2001 et auparavant pour Disney World en Floride. En parlant de symbole ou de concentré caricatural de l’Amérique, avez-vous eu quelques réticences avant de travailler avec Disney ?

Ici aussi, j’avais comme tout le monde ces préjugés. Je suis allé à Disneyland pour voir et j’ai été au contraire très touché par le souci du détail. Le show du Cirque du Soleil à Orlando a été mis sur pied après des années de tractations avec Disney, lorsque nous étions forts de notre produit artistique. Et puis nous avons eu affaire à Michael Eisner, grand p-dg de Disney. Il a compris une chose, c’est qu’il faut foutre la paix aux créateurs. Il nous a vraiment laissé carte blanche. S’il y a eu des difficultés, c’est dans les échanges administratifs. Leur système de comptabilité n’est pas le même que chez nous. Evidemment quand on a affaire à une grosse machine comme Disney, il y en a des échelons à franchir. Mais lorsque tu connais Michael Eisner, tu peux l’appeler en lui disant « Ecoute, j’ai un petit problème à Paris, tu pourrais jeter un coup d’œil ? ».

Une liberté qui doit avoir ses limites ?

Carte blanche ne veut pas dire ne pas respecter ce que l’autre souhaite. Carte blanche, c’est écouter. C’est la première chose que je fais.

Idem avec Céline Dion ?

Oui. Je suis peut-être dans toute l’histoire de Céline la troisième ou la quatrième personne à qui elle a fait totalement confiance. Comme elle l’a fait pour Jean-Jacques Goldman ou René Angélil, son mari. On sait que je vais d’abord essayer de lui rendre la vie la plus simple possible. On vient de cultures différentes mais nous arrivons petit à petit à nous rencontrer. Avec les Américains, il faut parfois mettre le poing sur la table pour montrer qu’on n’est pas prêt à tout faire, mais aujourd’hui, il y a une confiance qui me rend la tâche plus facile.

En 1995, vous aviez fait entre autres votre première expérience cinéma en collaborant avec le réalisateur Norman Jewison. Votre premier film, inspiré par le spectacle « Alegria », a été réalisé en 1999. D’autres projets pour le cinéma?

Oui. En plus j’ai été comédien et cela me manque aussi. Ce que j’ai du mal à faire, c’est de refuser donc à un certain moment, certaines choses prennent le pas, m’étranglent. Le cinéma était un peu, c’est vrai, le parent pauvre de mon champs d’activité mais j’ai des projets. Des courts-métrages et un long-métrage auquel je tiens beaucoup qui s’appelle « Bistrot ». C’est une histoire follement transposée de mes années passées à Morlanwelz dans les années 70. C’est dingue comme scénario. Dans la région, j’ai eu des amis qui sont morts, il y a eu des luttes, c’était d’une effervescence. La période voulait ça. Donc je vais mettre ça en images, un peu à la Kusturica.

Entre réalisme et comédie ? Plutôt grande fresque ou relativement intimiste ?

Oui. Et plutôt fresque, avec beaucoup de personnages.

En parlant de luttes et de ce contexte houleux qui fut le vôtre, quelles sont les causes qui vous mobiliseraient le plus aujourd’hui ?

Là aussi, il faudrait faire le tri tellement il y en a. J’essaie de ne jamais baisser les bras. Un seul enfant qui meurt est déjà pour moi une source d’indignation. Je suis indigné par le nombre de gens qui font la sourde oreille à la misère des autres. Et petitement, j’essaie de poser des gestes à ma façon. C’est pour ça que j’ai créé une fondation, pour ne pas oublier les besoins de certains. Des besoins qui ne sont pas de l’ordre de faire un grand spectacle pour Céline Dion mais des besoins primaires, fondamentaux.

Il y a l’angoisse de me répéter, de tomber dans des valeurs connues. Pour retrouver l’innocence, il faut pouvoir se mettre en péril.

Quelle est votre angoisse principale par rapport au spectacle de Céline Dion ?

Tous les jours il y a une angoisse. Le gros écueil à éviter, c’est de retenir les solutions toutes faites. Il faut oser le doute. Retenir les décisions jusqu’au moment où elles émergent d’elles-mêmes. Je sais que le jour de la première, je ne serai pas dans la salle, je serai « autour » du théâtre pour écouter le spectacle plutôt que de le voir tellement j’aurai le trac. C’est un gros spectacle, donc un gros risque.

Et la lassitude éventuelle du public, c’est quelque chose que vous redoutez ?

Il y a l’angoisse de me répéter, de tomber dans des valeurs connues. Pour retrouver l’innocence, il faut pouvoir se mettre en péril. Je veux surtout me surprendre.

Vous ressentez encore en vous cette crainte de l’échec ?

Bien sûr. Il y a tellement de gens qui dépendent du spectacle. Ce n’est pas facile à porter. C’est pour ça que je ne thésaurise pas mon savoir-faire. Un des objectifs de ma compagnie, c’est de rencontrer d’autres talents et que je puisse me consacrer à des choses plus petites, suivre des gens. Etre au devant de la scène ne m’intéresse pas.

Le bâtiment ici, vous l’avez voulu un peu à votre image, sans ostentation mais spacieux à l’intérieur, précis ?

Vous savez, il y a, dans les maisons ouvrières cette fameuse pièce de devant, une pièce que l’on ne touchait pas trop. C’est par là qu’on passait avant d’aller dans la cuisine, bien cachée. Ici, j’ai voulu la discrétion mais aussi l’exemple. J’ai voulu que les gens quand ils entrent voient qu’on travaille, que ce n’est pas du bricolage. La rigueur, c’est quelque chose d’important parce qu’on a souvent tendance, dans le milieu d’où je viens, à se satisfaire de peu. Or le meilleur, ça s’acquiert avec de la persévérance et de l’audace.

S’il n’y avait qu’une de ces qualités à retenir, laquelle serait prioritaire ?

C’est un choix affreux. Disons qu’il faut cultiver l’utopie.

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